‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 42 sur 219 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

elle est coupable, puisque vous vivez. Que ne suis-Je encore dans la misérable situation où j'étais avant que d'épouser don Ambrosio! Funeste hyménée! Hélas! j'aurais du moins, dans ma misère, la consolation de vous revoir sans rougir.

Ma chère Mencia, reprit don Alvar d'un air qui marquait jusqu'à quel point il était pénétré de mes larmes, je ne me plains pas de vous; et, bien loin de vous reprocher l'état brillant oii je vous retrouve, je jure que j'en rends grâces au ciel. Depuis le triste jour de mon départ de Valladolid, j'ai toujours eu la fortune contraire : ma vie n'a été qu'un enchaînement d'infortunes; et, pour comble de malheurs, je n'ai pu vous donner de mes nouvelles. Trop sûr de votre amour, je me réprésentais sans cesse la situation où ma fatale tendresse vous avait réduite; je me peignais dona Mencia dans les pleurs; vous faisiez le plus grand de mes maux. Quelquefois, je l'avouerai, je me suis reproché comme un crime le bonheur de vous avoir plu. J'ai souhaité que vous eussiez eu du penchant pour quelqu'un de mes rivaux, puisque la préférence que vous m'aviez donnée sur eux vous coûtait si cher. Cependant, après sept années de souffrances, plus épris de vous i lie jamais, j'ai voulu vous revoir. Je n'ai pu résister à cette envie ; t la fin d'un long esclavage m'ayant permis de la satisfaire, j'ai !é sous ce déguisement à Valladolid, au hasard d'être découvert. . à, j'ai tout appris. Je suis venu ensuite à ce château, et j'ai trouvé moyen de m'introduire chez le jardinier, qui m'a retenu pour travailler dans les jardins. Voilà de quelle manière je me suis conduit pour parvenir à vous parler secrètement. Mais ne vous imaginez pas que j'aie dessein de troubler par mon séjour ici la félicité dont vous jouissez. Je vous aime plus que moimême; je respecte votre repos, et je vais, après cet entretien, hever loin de vous de tristes jours que je vous sacrifie. Non, don Alvar, non, m'écriai-je à ces paroles; le ciel ne vous point amené ici pour rien, et je ne soulTrirai pas que vous me luttiez une seconde fois : je veux partir a^c vous, il n'y a que ! mort qui puisse désormais nous séparer. Croyez -moi, reprit-il, ivez avec don Ambrosio; ne vous associez point à mes malheurs; lissez-m'en soutenir tout le poids. Il me dit encore d'autres iioses semblables; mais plus il paraissait vouloir s'immolera lon bonheur, moins je me sentais disposée à y consentir, orsqu'il me vit ferme dans la résolution de le suivre, il changea ut à coup de ton, et prenant un air plus content : Madame, me it-il, est-il possible que vous soyez dans les sentiments où vous iraissez être! Ah ! puisque vous m'aimez encore assez pour prérer ma misère à la prospérité où vous vous trouvez, allons donc lemeurer à Bétancos, dans le fond du royaume de Galice. J'ai là

une retraite assurée. Si mes disgrâces m'ont ôté tous mes biens, elles ne m'ont point fait perdre tous mes amis ; il m'en reste encore de fidèles, qui m'ont mis en état de vous enlever. J'ai fait faire un carrosse à Zamora par leur secours; j'ai acheté des mules et des chevaux, et je suis accompagné de trois Galiciens des plus résolus. Ils sont armés de carabines et de pistolets, et ils attendent mes ordres dans le village de Rodillas. Profitons, ajouta-t-il, de l'absence de don Ambrosio. Je vais faire venir le carrosse jusqu'à la porte de ce château, et nous partirons dans le moment. J'y consentis. Don Alvar vola vers Rodillas, et revint en peu de temps, avec ses trois cavaliers, m'enlever au milieu de mes femmes, qui, ne sachant que penser de cet enlèvement, se sauvèrent fort effrayées. Inès seule était au fait; mais elle refusa de lier son sort au mien, parce qu'elle aimait un valet de chambre de don Ambrosio; ce qui prouve bien que l'attachement de nos plus zélés domestiques n'est point à l'épreuve de l'amour.

Je montai donc en carrosse avec don Alvar, n'emportant que mes bardes et quelques pierreries que j'avais avant mon second mariage ; car je ne voulus rien prendre de tout ce que le marquis m'avait donné en m'épousant. Nous prîmes la route du royaume de Galice, sans savoir si nous serions assezheureux pour y arriver. Nous avions sujet de craindre que don Ambrosio, à son retour, ne se mît sur nos traces avec un grand nombre de personnes, et ne nous joignît. Cependant nous marchâmes pendant deux jours sans voir paraître à nos trousses aucun cavalier. Nous espérions que la troisième journée se passerait de même ; et déjà nous nous entretenions fort tranquillement. T)on Alvar me contait la triste aventure qui avait donné lieu au bruit de sa mort, et comment, après cinq années d'esclavage, il avait recouvré la liberté, quand nous rencontrâmes hier sur le chemin de Léon les voleurs avec qui vous étiez. C'est lui qu'ils ont tué avec tous ses gens, et c'est lui qui fait couler les pleyrs que vous me voyez répandre en ce moment.

XII. — De quelle manière désagréable Cil Blas et la dame furent interrompus.

Dona Mencia fondit en larmes après avoir achevé ce récit. Bien loin d'entreprendre de la consoler par des discours dans le goût de Sénèque, je la laissai donner un libre cours à ses soupirs; je pleurai même aussi, tant il est naturel de s'intéresser pour les malheureux, et particùlièrementpour une belle personne affligée.

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