LIVRE PREMIER 4b
allais lui demander quel parti elle voulait prendre dans la con joncture où elle se trouvait, et peut-être allait-elle me consulter là-dessus, si notre conversation n'eût pas été interrompue; mais nous entendîmes dans l'hôtellerie un grand bruit, qui, malgré nous, attira notre attention. Ce bruit était causé par l'arrivée du corrégidor, suivi de deux alguazils * et de plusieurs archers. Ils vinrent dans la chambre où nous étions. L'n jeune cavalier, qui les accompagnait, s'approcha de moi le premier, et se mit à regarder de près mon habit. Il n'eut pas besoin de l'examiner longtemps. Par saint Jacques, s'écria-t-il, voilà mon pourpoint! c'est lui-môme; il n'est pas plus difficile à reconnaître que mon cheval. Vous pouvez arrêter ce galant sur ma parole ; c'est un de ces voleurs qui ont une retraite inconnue en ce pays-ci.
A ce discours, qui m'apprenait que ce cavalier était le gentilhomme volé dont j'avais, par malheur, tou-te la dépouille, je demeurai surpris, confus, déconcerté. Le corrégidor, que sa charge obligeait plutôt à tirer une mauvaise conséquence de mon embarras qu'à l'expliquer favorablement, jugea que l'accusation "était pas mal fondée; et présumant que la dame pouvait être ■ inplice, il nous fît emprisonner tous deux séparément. Ce juge était pas de ceux qui ont le regard terrible; il avait lair doux et uint. Dieu sait s'il en valait mieux pour cela! Sitôt que je fus en prison, il y vint avec ses deux furets, c'est-à-dire ses alguazils; ils entrèrent d'un air joyeux; il semblait qu'ils eussent un pressentiment qu'ils allaient faire une bonne affaire. Ils n'oublièrent pas leur bonne coutume ; ils commencèrent par me fouiller. Quelle aubaine pour ces messieurs! Ils n'avaient jamais peut-être fait un si beau coup. A chaque poignée de pistoles qu'ils tiraient, je voyais leurs yeux étinceler de joie. Le corrégidor surtout paraissait hors de lui-même. Mon enfant, me disait-il d'un ton de voix plein de douceur, nous faisons notre charge; mais ne rains rien : si tu n'es pas coupable, on ne te fera point de mal. pendant, ils vidèrent tout doucement mes upches, et me prirent que les voleurs mêmes avaient respecté, je veux dire les juarante ducats de mon oncle. Ils n'en demeurèrent pas là : leurs mains avides et infatigables me parcoururent depuis la tête jusqu'aux pieds; ils me tournèrent de tous côtés, et me dépouillèrent pour voir si je n'avais point d'argent entre la peau et la chemise, le crois qu'ils m'auraient volontiers ouvert le ventre pour voir il n'y en avait point dedans. Après qu'ils eurent si bien fait leur Marge, le corrégidor m'interrogea. Je lui contai ingénument tout
1. Alguazil. C'est un huisisier exécuteur des ordres du Corrégidor, une iiiaûière d'exempt. (Note de Lesage.)
ce qui m'était arrivé. Il fit écrire ma déposition, puis il sortit avec ses gens et mes espèces, me laissant tout nu sur la paille.
0 vie humaine! m'écriai-je quand je me vis seul et dans cet état, que tu es remplie d'aventures bizarres et de contre-temps! Depuis que je suis sorti d'Oviédo, je n'éprouve que des disgrâces, à peine suis-je hors d'un péril que je retombe dans un autre. En arrivant dans cette ville, j'étais bien éloigné de penser que j'y ferais si tôt connaissance avec le corrégidor. En faisant ces réflexions inutiles, je remis le maudit pourpoint et le reste de l'habillement qui m'avait porté malheur ; puis, m'exhortant moimême à prendre courage : Allons, dis-je, Gil Blas, aie de la fermeté; songe qu'après ce temps il en viendra peut-être un plus heureux. Te sied-il bien de te désespérer dans une prison ordinaire, après avoir fait un si pénible essai de patience dans le souterrain? Mais, hélas! ajoutai-je tristement, je m'abuse. Comment pourrais-je sortir d'ici? On vient de m'en ôter les moyens, puisqu'un prisonnier sans argent est un oiseau à qui on a coupé les ailes.
Au lieu de la perdrix et du lapereau que j'avais fait mettre à la bfoche, on m'apporta un petit pjiin bis avec une cruche d'eau, et l'on me laissa ronger mon frein dans mon cachot. J'y demeurai quinze jours entiers sans voir personne que le concierge, qui avait soin de venir tous les matins renouveler ma provision. Dès que je le voyais, j'affectais de lui parler, je tâchais de lier conversation avec lui pour me désennuyer un peu; mais ce personnage ne répondait rien à tout ce que je lui disais; ilne mefutpas possible d'en tirer une parole; il entrait même et sortait le plus souvent sans me regarder. Le seizième jour, le corrégidor parut et me dit : Enfin, mon ami, tes peines sont finies; tu peux t'abandonner à la joie; je viens t'annoncer une agréable nouvelle. J'ai fait conduire à Burgos la dame qui était avec toi; je l'ai interrogée ayant son départ, et ses réponses vont à ta décharge. Tu seras élargi aujourd'hui, pourvu que le muletier avec qui tu es venu de Pefiaflor à Cacabelos, comme tu me l'as dit, confirme ta déposition II est dans Astorga. Je l'ai envoyé chercher ; je l'attends : s'il convient de l'aventure de la question, je te mettrai sur-lechamp en liberté.
Ces paroles me réjouirent. Dès ce moment je me crus hors d'affaire. Je remerciai le juge de la bonne et briève justice qu'il voulait me rendre; et je n'avais pas encore achevé mon compliment que le muletier, conduit par deux archers, arriva. Je le reconnus aussitôt ; mais le bourreau de muletier, qui sans doute avait vendu ma valise avec tout ce qui était dedans, craignant d'être obligé de restituer l'argent qu'il en avait touché s'il avouait