‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 44 sur 219 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

qu'il me reconnaissait, dit effrontément qu'il ne savait qui j'élais, et qu'il ne m'avait jamais vu. Ah! traître, m'écriai-je, confesse plutôt que tu as vendu mes bardes, et rends témoignage à la vérité. Regarde-moi bien : je suis un de ces jeunes gens que tu menaças de la question dans le bourg de Gacabelos, et à qui tu fis si grand'peur. Le muletier répondit d'un air froid que je lui parlais d'une chose dont il n'avait aucune connaissance; et, comme il soutint jusqu'au bout que je lui étais inconnu, mon élargissement fut remis à une autre fois. Mon enfant, me dit le corrégidor, tu vois bien que le muletier ne convient pas de ce que tu as déposé; ainsi je ne puis te rendre la liberté, quelque envie que j'en aie. Il fallut m'armer d'une nouvelle patience, me résoudre à jeûner encore au pain et à l'eau, et à voir le silencieux concierge. Quand je songeais que je ne pouvais me tirer des griffes de la justice, bien que je n'eusse pas commis le moindre crime, cette pensée me mettait au désespoir; je regrettais le souterrain. Dans le fond, disais-je, j'y avais moins de désagréments que dans ce cachot : je faisais bonne chère avec les voleurs, je m'entretenais avec eux agréablement, et je vivais dans la douce espérance de m'échapper; au lieu que, malgré mon innocence, je serai peut-être trop heureux de sortir d'ici pour aller aux galères.

XIll. — Par quel hasard Gil Blas sortit enfin de prison, et où il alla.

Tandis que je passais les jours à m'égayer dans mes réflexions, m«!S aventures, telles que je les avais dictées- dans ma déposition, se répandirent dans la ville. Plusieurs personnes me voulurent voir par curiosité. Ils venaient l'un après l'autre se présenter à une petite fenêtre par oii le jour entrait d^s ma prison, et lorsqu'ils m'avaient considéré (|uelque temps ils s'en allaient. Je fus surpris de cette nouveauté. Depuis que j'étais prisonnier je n'avais pas vu un seul homme se montrer à cette fenêtre, qui donnait sur une cour oîi régnaient le silence et l'horreur. Je compris par là que je faisais du bruit dans la ville, mais je ne savais si j'en devais concevoir un bon om un rfai!''ais pp''sage.

Un de ceux qui s'odrirent des premiers à ma vue fut le petit chantre de Mondonedo, qui avait aussi bien que moi craint la question et pris la fuite. Je le reconnus, et il ne feignit point de me, méconnaître. Nous nous saluâmes de part et d'autre, puis nous nous engageâmes dans un long entretien. Je fus obligé de

faire un nouveau détail de mes aventures, ce qui produisit deux effets dans lesprit de mes auditeurs; je les fis rire, et je m'attirai leur pitié. De son côté, le chantre me conta ce qui s'était passé dans Thôtellerie de Gacabelos, entre le muletier et la jeune femme, après qu'une terreur panique nous en eut écartés; en un mot, il m'apprit tout ce que j'en ai dit ci-devant. Ensuite, prenant congé de moi, il me promit que, sans perdre de temps, il allait travailler à ma délivrance. Alors toutes les personnes qui étaient venues là comme lui par curiosité me témoignèrent que mon malheur excitait leur compassion; ils m'assurèrent même qu'ils se joindraient au petit chantre, et feraient tout leur possible pour me procurer la liberté.

Ils tinrent effectivement leur promesse. Ils parlèrent en ma faveur au corrégidor, qui, ne doutant plus de mon innocence, surtout lorsque le chantre lui eut conté ce qu'il savait, vint trois semaines après dans ma prison. Gil Blas, me dit-il, je pourrais encore te retenir ici, si j'étais un juge plus sévère; mais je ne veux pas traîner les choses en longueur r va, tu es libre; tu peux sortir quand il te plaira. Mais, dis-moi, poursuivit-il , si l'on te menait dans la foret où est le souterrain, ne pourrais-tu pas le découvrir? Non, seigneur, lui répondis-je : comme je n'y suis entré que la nuit, et que j'en suis sorti avant Je jour, il me serait impossible de reconnaître l'endroit où il est. Là-dessus le juge se retira, en disant qu'il allait ordonner au concierge de m'ouvrir les portes. En effet, un moment après le geôlier vint dans mon cachot avec un de ses guichetiers qui portait un paquet de toile. Ils m'ôtèrent tous deux, d'un air grave, et sans me dire un seul mot, mon pourpoint et mon haut-de-chausses qui étaient d'un drap fin et presque neuf; puis, m'ayant revêtu d'une vieille souquenille, ils me mirent dehors par les épaules.

La confusion que j'avais de me voir si mal équipé modérait la joie qu'ont ordinairement les prisonniers de recouvrer leur liberté. J'étais tenté de sortir de la ville à l'heure même, pour me soustraire aux yeux du peuple, dont je ne soutenais les regards qu'avec peine. Ma reconnaissance pourtant l'emporta sur ma honte : j'allai remercier le petit chantre à qui j'avais tant d'obligation. Il ne put s'empêcher de rire lorsqu'il m'aperçut. Gomme vous voilà! me dit- il : je ne vous ai pas reconnu d'abord sous cet habillement; la justi^o, à ce que je vois, vous en a donné de toutes les façons. Je ne me plains pas de la justice, lui répondis-je; elle est très équitable; je voudrais seulement que tous ses officiers fussent d'honnêtes gens; ils devaient du moins me laisser mon habit; il me semble que je ne l'avais pas mal payé. J'en conviens, reprit-il; mais on vous dira que ce sont des

formalités qui s'observent. Eh! vous imaginez-vous, par exemple, que votre cheval ait été rendu à son premier maître? Non pas, s'il vous plaît; il est actuellement dans les écuries du greffier où il a été déposé comme une preuve du vol : je ne crois pas que le pauvre gentilhomme en retire seulement la croupière. Mais changeons de discours, continua-t-il. Quel est votre dessein? que prétendez-vous faire présentement? J'ai envie, lui dis-je, de prendre le chemin de Burgos : j'irai trouver la dame dont je suis le libérateur; elle me donnera quelques pistoles; j'achèterai une soutanelle neuve, et je me rendrai à Salamanque, où je tâcherai de mettre mon latin à profit. Tout ce qui m'embarrasse, c'est que je ne suis point encore à Burgos : il faut vivre sur la route; vous n'ignorez pas qu'on fait fort mauvaise chère quand on voyage sans argent Je vous entends, répliqua-t-il, et je vous offre ma bourse : elle est un peu plate, à la vérité; mais vous savez qu'un chantre n'est pas un évêque. En même temps il la tira, et me la mit entre les mains de si bonne grâce, que je ne pus me défendre de la retenir telle qu'elle était. Je le remerciai comme s'il m'eût donné tout l'or du monde, et je lui fis mille protestations de services qui n'ont jamais eu d'effet. Après cela je le quittai, et- sortis de la ville sans aller voir les autres personnes (jui avaient contribué à mon élargissement; je me contentai de leur donner en moi-même mille bénédictions.

Le petit chantre avait eu raison de ne me pas vanter sa bourse ; j'y trouvai très peu d'espèces, et quelles espèces encore? de la menue monnaie : par bonheur, j'étais accoutumé depuis deux mois à une vie très frugale, et il me restait encore quelques réaux lorsque j'arrivai au bourg de Ponte de Mula, qui n'est pas éloigné de Burgos. Je m'y arrêtai pour demander des nouvelles de dona Mencia. J'entrai dans une hôtellerie dont l'hôtesse était une petite femme fort sèche, vive et hagarde. Je m'aperçus d'abord, à la mauvaise mine qu'elle me fit, que ma souquenille n'était guère de son goût; ce que je lui patdonnai volontiers. Je m'assis à une table. Je mangeai du pain et du fromage, et bus quelques coups d'un vin détestable qu'on m'apporta. Pendant ce repas, qui s'accordait assez avec mon habillement, je voulus entrer en conversation avec l'hôtesse, qui me fit assez connaître, par une grimace dédaigneuse, qu'elle méprisait mon entretien. Je la priai de me dire si elle connaissait le marquis de la Guardia, si son château était éloigné du bourg, et surtout si elle savait ce que la marquise sa femme pouvait être devenue. Vous demandez bien des choses, me répondit-elle d'un air plein de fierté. Elle m'apprit pourtant, quoique de fort mauvaise grâce, que le château de don Ambrosio n'était qu'à une petite lieue de Ponte de Mula.

Lesage. I. 6

Après que j'eus achevé de boire et de manger, comme il était nuit, Je témoignai que je souhaitais de me reposer, et je demandai une chambre. « A vous une chambre! me dit l'hôtesse en me lançant un regard où le mépris était peint; je n'ai point de chambre pour les gens qui font leur souper d'un morceau de fromage. Tous mes lits sont retenus. J'attends des cavaliers d'importance, qui doivent venir loger ici ce soir. Tout ce que je puis faire pour votre service, c'est de vous mettre dans ma grange : ce ne sera pas, je pense, la première fois que vous aurez couché sur la paille. » Elle ne croyait pas si bien dire qu'elle disait. Je ne répliquai pointa son discours, et je me déterminai sagement à gagner le pailler, sur lequel je m'endormis bientôt comme un homme qui depuis longtemps était fait à la fatigue.

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