LIVRE SECOND * I
riait de toute sa force, il lui prit une toux si violente, qu-, , crus qu'il allait passer. Il n'avait pas encore fait son testament, jugez si la gouvernante fut alarmée ! Je la vis, tremblante, éperdue, courir au secours du bonhomme; et, faisant tout ce qu'on fair, pour soulager les enfants qui toussent, lui frotter le front et lui taper le dos. Ce ne fut pourtant qu'une fausse alarme : le vieillard cessa de tousser et sa gouvernante de le tourmenter. Alors Je voulus achever mon récit; mnis la dame Jacinto, craignant une seconde toux, s'y opposa. Elle, m'emmena même de la chambre du chanoine dans une garge-robe oii, parmi plusieurs habits, était celui de mon prédécesseur. Elle me le fit prendre, et mit à sa place le mien, que je n'étais pas fâché de conserver, dans l'espérance qu'il me servirait tmcore. Nous allâmes ensuite tous deux préparer le dîner.
/ïe ne parus pas neuf dans l'art de faire la cuisine. Il est vrai que j'en avais fait l'heureux apprentissage sous la dame Léonarde, qui pouvait passer pour une bonne cuisinière; elle n'était pas toutefois comparable à la dame Jacinte. Celle-ci l'emportait peut-être sur le cuisinier de l'archevêque de Tolède; elle excellait en tout; on trouvait ses bisques exquises, tant elle savait bien choisir et mêler les sucs des viandes qu'elle y faisait entrer; et ses hachis étaient as- .li. son nés d'une manière qui les rendait très agréables au goût. Quand le dîner fut prêt, nous retournâmes à la chambre du chanoine, où, pendant que je dressais une table auprès de son fauteuil, la gouvernante passa sous le menton du vieillard une serviette, et la lui attacha aux épaules. Un moment après, je servis un potage qu'on aurait pu présenter au plus fameux directeur de Madrid, et deux entrées qui auraient eu de quoi piquer la sensualité d'un vice-roi, si la dame Jacinte n'y eût pas épargné les épices, de peur d'irriter la goutte du licencié. A la vue de ces bons plats, mon vieux maître, que je croyais perclus de tous ses membres, me montra qu'il n'avait pas entièrement encore perdu l'tftage de ses bras II s'en aida pour se débarrasser de son oreiller et de ses coussins, et se disposa gaiement à manger. Quoique la main lui tremblât, elle ne refusa pas le service. Il la faisait aller et venir assez librement; de façon pourtant qu'il répandait sur la nappe et sur sa serviette la moitié de ce qu'il portait à sa bouche J'ôtai la bisque lorsqu'il n'en voulut plus, et j'apportai une perdrix flanquée de deux cailles rôties, que la dame Jacinte lui dépeça. Elle avait aussi soin de lui faire boire de temps en temps de grands coups de vin, un peu trempé, dans une coupe, d'argent large et profonde,.qu'elle lui tenait comme à un enfant de quinze mois. 11 s'acharna sur les entrées, et ne fi* pas moins d'honneur aux
petits-pieds. Quand il se fut bien empiffré, la béate lui détacha sa serviette, lui remit son oreiller et ses coussins; puis, le laissant dans son fauteuil goûter tranquillement le repos qu'on prend d'ordinaire après le dîner, nous desservîmes, et nous allâmes manger à notre tour.
Voilà de quelle manière dînait tous les jours notre chanoine, qui était peut-être le plus grand mangeur du chapitre. Mais il soupait plus légèrement; il se contentait d'un poulet ou d'un lapin, avec quelques compotes de fruits. Je faisais bonne chère dans cette maison, j'y menais une vie très douce; je n'y avais qu'un désagrément, c'est qu'il me fallait veiller mon maître et passer la nuit comme une garde-malade. Outre une rétention d'urine qui l'obligeait à demander dix fois par heure son pot de chambre, il était sujet à suer, et, quand cela arrivait, il fallait lui changer de chemise. Gil Blas, me dit-il dès la seconde nuit, tu as de l'adresse et de l'activité, je prévois que je m'accommoderai bien de ton service. Je te recommande seulement d'avoir de la complaisance pour la dame Jacinle, et de faire docilement tout ce qu'elle te dira, comme si je te l'ordonnais moi-même; c'est une fille qui me sert depuis quinze années avec un zèle tout particulier; elle a un soin de ma personne que je ne puis assez reconnaître. Aussi, je te l'avoue, elle m'est plus chère que toute ma famille. J'ai chassé de chez moi, pour l'amour d'elle, mon neveu, le fils dé ma propre sœiir, et j'ai bien fait. Il n'avait aucune considération pour cette pauvre fille; et, bien loin de rendre justice à l'attachement sincère qu'elle a pour moi, l'insolent la traitait de fausse dévote, car aujourd'hui la vertu ne paraît qu'hypocrisie aux jeunes gens. Grâces au ciel, je me suis défait de ce maraud-là. Je préfère aux droits du sang l'affection qu'on me témoigne, et je ne me laisse prendre seulement que par le bien qu'on me fait. Vous avez raison, monsieur, dis-je alors au licencié ; la reconnaissance doit avoir plus de force s.ur nous que les lois de la nature. Sans doute, reprit-il; et mon testament fera bien voir que je ne me soucie guère de mes parents. Ma gouvernante y aura bonne part, et tu n'y seras point oublié, si tu continues comme tu commences à me servir. Le val?t que j'ai mis dehors hier a perdu par sa faute un bon legs. Si ce misérable ne m'eût pas obligé, par ses manières, à lui donner son congé, je l'aurais enrichi; mais] c'était un orgueilleux qui manquait de respect à la dame Jacinte, un paresseux qui craignait la peine. Il n'aimait point à me veiller, et c'était pour lui une chose bien fatigante que de passer les nuits à me soulager. Ah ! le malheureux! m'écriai-je comme si le génie de Fabrice m'eût inspiré, il ne méritait pas d'être auprès d'un si honnête homme que vous.