LIVRE SECOND
Un garçon qui a le bonheur de vous appartenir doit avoir un zèle infatigable; il doit se faire un plaisir de son devoir, et ne se pas croire occupé lors même qu'il sue sang et eau pour vous.
Je m'aperçus que ces paroles plurent fort au licencié. Il ne fut pas moins content de l'assurance que je lui donnai d'être toujours parfaitement soumis aux volontés de la dame Jacinte. Voulant donc passer pour un valet que la fatigue ne pouvait rebuter, je faisais mon service de la meilleure grâce qu'il m'était possible. Je ne me plaignais point d'être toutes les nuits sur pied. Je ne laissais pas pourtant de trouver cela très désagréable ; et sans le legs dont je repaissais mon espérance, je me serais bientôt dégoûté de ma condition; je n'y aurais pu résister; il est vrai que je me reposais quelques heures pendant le jour. La gouvernante, je lui dois cette justice, avait beaucoup d'égards pour moi; ce qu'il fallait attribuer au soin que je prenais de gagner ses bonnes grâces par des manières complaisantes et respectueuses. Étais-je à table avec elle et sa nièce, qu'on appelait Inésille? je leur changeais d'assiette, je leur versais à boire, j'avais une attention toute particulière à les servir. Je m'insinuai par là dans leur amitié. Un jour, que la dame Jacinte était sortie pour aller à la provision, me voyant seul avec Inésille, je commençai à l'entretenir. Je lui demandai si son père et sa mère vivaient encore. Oh! que non, me répondit-elle; il y a bien longtemps, bien longtemps qu'ils sont morts; car ma bonne tante me l'a dit, et je ne les ai jamais vus. Je crus pieusement la petite fille, quoique sa réponse ne fût pas catégorique, et je la mis si bien en train de parler, qu'elle m'en dit plus que je n'en voulais savoir. Elle m'apprit ou plutôt je compris, par les naïvetés qui lui échappèrent, que sa bonne tante avait un bon ami qui demeurait aussi auprès d'un vieux chanoine dont il administrait le temporel, et que ces heureux domestiques comptaient d'assembler les dépouilles de leurs maîtres pag un hyménée dont ils goûtaient les douceurs par avance. J'ai déjà dit que la dame Jacinte, bien qu'un peu surannée, avait encore de la fraîcheur. Il est vrai qu'elle n'épargnait rien pour se conserver : outre qu'elle prenait tous les matins un clystère, elle avalait pendant le jour, et en se couchant, d'excellents coulis. De plus, elle dormait tranquillement la nuit, tandis que je veillais mon maître. Mais ce qui peut-être contribuait encore plus que toutes ces choses à lu; rendre le teint si frais, c'était, à ( e nue me dit Inésille, une fontaine qu'elle avait à chaque jamf
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11. — De qiieilp manière le chanoine, étant tombé malade, fut traité; ce qu'il en arriva, et ce qu'il laissa par testament à Gil Blas.
Je servis pendant trois mois le licencié Sédillo sans me plaindre des mauvaises nuits qu'il me faisait passer. Au bout de ce tempslà il tomba malade. La fièvre le prit; et avec le mal qu'elle lui causait il sentit irriter sa goutte. Pour la première fois de sa vie, qui avait été longue, il eut recours aux médecins. Il demanda le docteur Sangrado ^ que tout Valladolid regardait comme un Hippocrate. La dame Jacinte aurait mieux aimé que le chanoine eût commencé par faire son testament; elle lui en toucha même quelques mots; mais, outre qu'il ne se croyait pas encore proche de sa lin, il avait de l'opiniâtreté dans certaines choses. J'allai donc chercher le docteur Sangrado; je l'amenai au logis. C'était un grand homme sec et pâle, et qui, depuis quarante ans pour le moins, occupait le ciseau des Parques. Ce savant médecin avait l'extérieur grave, il pesait ses discours et donnait de la noblesse à ses expressions. Ses raisonnements paraissaient géométriques et ses opinions fort singulières.
Après avoir observé mon maître, il lui dit d'un air doctoral : Il s'agit ici de suppléer au défaut de la transpiration arrêtée. D'autres, à ma place, ordonneraient sans doute des remèdes salins, urineux, volatils, et qui, pour la plupart, participent du souffre ou du mercure; mais les purgatifs et les sudorifiques sont des drogues pernicieuses et inventées par des charlatans; toutes les préparations chimiques ne semblent faites que pour nuire. J'emploie des moyens plus simples et plus sûrs. A quelle nourriture, Qontinua-t-il, êtes-vous accoutumé? Je mange ordinairement, répondit le chanoine, des bisques et des viandes succulentes. Des bisques et des viandes succulentes! s'écria le docteur avec" surprise. Ah! vraiment, je ne m'étonne plus si vous êtes malade! Les mets délicieux sont des plaisirs empoisonnés; ce sont des pièges que la volupté tend aux hommes pour les faire périr plus sûrement. Il faut que vous renonciez aux aliments de bon goût; les plus fades sont les meilleurs pour la santé. Gomme le sang est insipide, il veut des mets qui tiennent de sa nature Et buvez-vous du vin? ajouta- t-il.^ Oui, dit le licencié, du vin trempé. Oh! trempé tant qu'il vous plaira, reprit le médecm.
1. Lesage a voulu peindre le médecin Hecquet, doyen de la Faculté de Médecine de Paris. Il ne but jamais que de l'eau et fit maigre tant qu'il vécut.