LIVRE SECOND
Quel fiérèglement! voilà un régime épouvantable! Il y a longtemps que vous devriez être mort. Quel âge avez-vous?^ J'entre dans ma soixante-neuvième année", répondit le chanoine. Justement, répliqua le médecin; une vieillesse anticipée est toujours le fruit de l'intempérance. Si vous n'eussiez bu que de l'eau'' claire toute votre vie, et que vous vous fussiez contenté d'une nourriture simple, de pommes cuites, par exemple, de pois ou de fèves, vous ne seriez pas présentement tourmenté de la goutte, et tous vos membres feraient encore facilement leurs fonctions, k ne désespère pas toutefois de vous remettre sur pied, pourvu que vous vous abandonniez à mes ordonnances. Le licencié, tout friand qu'il était, promit de lui obéir en toutes choses.
Alors Sangrado m'envoya chercher un chirurgien qu'il me nomma, et fit tirer à mon maître six bonnes palettes de sang, pour commencer à suppléer au défaut de la transpiration. Puis il dit au chirurgien : Maître Martin Onez, revenez dans trois heures en faire autant, et demain vous recommencerez. C'est une erreur de penser que le sang soit nécessaire à la conservation de la vie : on ne peut trop saigner un malade. Comme il n'est obligé à aucun mouvement ou exercice considérable, et qu'il n'a rien à faire que de ne point mourir, il ne lui faut pas plus de sang pour vivre qu'à un homme endormi; la vie, dans tous les deux, ne consiste que dans le pouls et dans la respiration. Le bon chanoine, s'imaginant qu'un si grand médecin ne pouvait faire de faux raisonnements, se laissa saigner sans résistance. Lorsque le docteur eut ordonné de fréquentes et copieuses saignées, il dit qu'il fallait aussi donner au chanoine de l'eau chaude à tout moment, assurant que l'eau bue en abondance pouvait passer pour le véritable spécifique contre toutes sortes de maladies. Il sortit ensuite, en disant d'un air de confiance, à la dame Jacinte et à moi, qu'il répondait de la vie du malade si on le traitait de la manière qu'il ve^j^ait de prescrire. La gouvernante, qui jugeait peut-être autrement que lui de sa méthode, protesta qu'on la suivrait avec exactitude. ^En effet, nous mîmes promptement de l'eau chauffer; et comme le médecin nous avait recommandé sur toutes choses de ne k point épargner, nous en fîmes d'abord boire à mon maître deux ou trois pintes à longs traits. Une heure après, nous réitéiâmr.»^; puis, retournant encore de temps en temps à la charge, nous "^■'Tsâmes dans son estomac un déluge d'eau. D'un autre côté, le
rurgien nous secondant par la quantité du sang qu'il tirait,
'is réduisîmes, en moins de deux jours, le vieux chanoine à
;trémité.
Ce pauvre ecclésiastique n'en pouvant plus, comme je voulais
lui faire avaler encore un- grand verre du spécifique, me ditd'un( voix faible '.Arrête, Gil Blas; ne m'en donne pas davantage, moi ami. Je vois bien qu'il faut mourir, malgré la vertu de Teau; e quoiqu'il me reste à peine une goutte de sang, je ne m'en port( pas mieux pour cela; ce qui prouve bien que le plus habili médecin du monde ne saurait prolonger nos jours quand leu: terme fatal est arrivé. Il faut donc que je me prépare à parti; pour l'autre monde : va me chercher un notaire; je veux fairi mon testament.fÀ ces derniers mots que je n'étais pas fâch( d'entendre, j'affeCtai de paraître fort triste; ce que tout héritiei ne manque pas de faire en pareil cas; et cachant l'envie qu( j'avais de m'acquitter de la commission qu'il me donnait : El mais, monsieur, lui dis-je, vous n'êtes pas si bas, Dieu merci que vous ne puissiez vous relever. Non, non, repartit-il, moi enfant, c'en est fait; je sens que la goutte remonte et que lamor s'approche : hâte-toi d'aller où je t'ai dit. Je m'aperçus effective ment qu'il changeait à vue d'oeil ; et la chose me parut si près santé, que je sortis vite pour faire ce qu'il m'ordonnait, laissan auprès de lui la dame Jacinte, qui craignait encore plus que mo qu'il ne mourût sans tester. J'entrai dans la maison du premie: notaire dont on m'enseigna la demeure, et, le trouvant chez lui Monsieur, lui dis-je, le licencié Sédillo, mon maître, tire à sa fin il veut fairç écrire ses dernières volontés; il n'y a pas un momen à perdre.. Le notaire était un petit vieillard gai, qui se plaisait i railler; il me demanda quel médecin voyait le chanoine. Je lu répondis que c'était le docteur Sangrado. A ce nom, prenan brusquement son manteau et son chapeau : Vive Dieu ! s'écria-t il, partons donc en diligence; car ce docteur est si expéditif qu'il ne donne pas le temps à ses malades d'appeler des notaires Cet homme-là m'a bien soufflé des testaments. 'En parlant de cette sorte, il s'empressa de sortir avec moi ; e pendant que nous marchions tous deux à grands pas pour pré venir l'agonie, je lui dis : Monsieur, vous savez qu'un testateu] mourant manque souvent âe mémoire : si par hasard mon maîtn vient à m'oublier, je vous prie de le faire souvenir de mon zèle Je le veux bien, mon enfant, me répondit le notaire, tu peu3 compter là-dessus. Il est juste qu'un maître récompense ur domestique qui l'a bien servi. Je l'exhorterai même à te donne] quelque chose de considérable, pour peu qu'il soit disposé i reconnaître tes services. Le licencié, quand nous arrivâmes dans sa chambre, avait encore tout son bon sens. La dame Jacinte le visage baigné de pleurs de commande, était auprès de liii. Elh venait de jouer son rôle, et de préparer le bonhomme à lui fain beaucoup de bien. Nous laissâmes le notaire seul avec mmi