LIVRE SECOND
de l'entretenir proprement, et je t'enseignerai le grand art de uérir toutes les maladies. En un mot, tu seras plutôt mon élève 4ue mon valet.
J'acceptai la proposition du docteur, dans l'espérance que je
pourrais, sous un si savant maître, me rendre illustre dans la
médecine. Il me mena chez lui sur-le-champ, pour m'installer
dans l'emploi qu'il me destinait; et cet emploi consistait à écrire
le nom et la demeure des malades qui l'envoyaient chercher
pendant qu'il était en ville. Il y avait pour cet effet au logis un
registre, dans lequel une vieille servante, qu'il avait pour tout
domestique, marquait les adresses; mais, outre qu'elle ne savait
jioint l'orthographe, elle écrivait si mal, qu'on ne pouvait, le plus
ouvent, déchifl'rer son écriture.^Il me chargea du soin de tenir
e livre, qu'on pouvait justement appeler un registre mortuaire,
puisque les gens dont je prenais les noms mouraient presque tous.
.l'inscrivais, pour ainsi parler, les personnes qui voulaient partir
our l'autre monde, comme un commis, dans un bureau de voi-
ures publiques, écrit le nom de ceux qui retiennent des places.
1 avais souvent la plume à la main, parce qu'il n'y avait point en
; temps-là de médecin à Yalladohd plus accrédité que le docteui
-m^rado. Il s'était mis en réputation dans le public par unver-
iage spécieux soutenu d'un air imposant, et par quelques cures
"ureuses, qui lui avaient fait plus d'honneur qu'il ne méritait.
Il ne manquait pas de pratique ni par conséquent de bien. Il l'en faisait pas toutefois meilleure chère : on vivait chez lui très iiugalement. Nous ne mangions d'ordinaire que des pois, des fèves, des pommes cuites ou du fromage. Il disait que ces ali- ;;ients étaient les plus convenables à l'estomac, comme étant les
lus propres à la trituration, c'est-à-dire à être broyés plus aisément. Néanmoins, bien qu'il les crût de facile digestion, il ne oulait point qu'on s'en rassasiât; en quoi, certes, il se montrait iort raisonnable. Mais s'il nous défendait, à la servante et à moi, le manger beaucoup, en récompense, il nou^ermettait-de boire le l'eau à discrétion. Bien loin de nous prescrire des bornes làlessus, il nous disait quelquefois : Buvez, mes enfants; la santé ' onsiste dans la souplesse et l'humectalion des parties. Buvez de l'eau abondamment; c'est un dissolvant universel; l'eau fond tous les sels. Le cours du sang est-il ralenti? elle le précipite; est-il trop rapide? elle en arrête l'impétuosité. Notre docteur était de si bonne foi sur cela, qu'il ne buvait jamais lui-même que de l'eau, bien qu'il fût dans un âge avancé. Il définissait la vieillesse une phthisie naturelle qui nous dessèche et nous consume; fl sur cette définition, il déplorait l'ignorance ilo ceux qui nomment le vin le lait des vieillards. Il ^utenait que le vin les use
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et les détruit, et disait fort éloquemment que cotte liqueur funeste est pour eux, comme pour tout le monde, un ami qui trahit et un plaisir qui trompe.
Malgré ces doctes raisonnements, après avoir été huit jours dans cette maison, il me prit un cours de ventre, et je commençai à sentir de grands maux d'estomac, que j'eus la témérité d'attribuer au dissolvant universel et à la mauvaise nourriture que je prenais. Je m'en plaignis à mon maître, dans la pensée qu'il pourrait se relâcher et me donner un peu de vin à mes repas; mais il était trop ennemi de cette liqueur pour me l'accorder. Quand tu auras formé l'habitude de boire de l'eau, me dit-il, tu en connaîtras l'excellence; au reste, poursuivit-il, si tu te sens quelque dégoût pour l'eau pure, il y a des secours innocents pour soutenir l'estomac contre la fadeur des boissons aqueuses : la sauge, par exemple, et la véronique leur donnent un goût délectable: et si tu veux les rendre encore plus délicieuses, tu n'as qu'à y mêler de la fleur d'oeillet, du romarin ou du coquelicot.
Il avait beau vanter l'eau, et m'enseigner le secret d'en composer des breuvages exquis, j'en buvais avec tant de modération, que, s'en étant aperçu, il me dit :iEh! vraiment, Gil Blas, je ne m'étonne point si tu ne jouis pas d'une parfaite santé; tune bois pas assez, mon ami. L'eau, prise en petite quantité, ne sert qu'à développer les parties de la bile, et qu'à leur donner plus d'activité; au lieu qu'il les faut noyer dans un délayant copieux. Ne crains pas, mon cher enfant, que l'abondance de l'eau affaiblisse ou refroidisse ton estomac : loin de toi cette terreur panique que tu te fais peut-'être de la boisson fréquente! Je te garantis l'événement; et si tu ne me trouves pas bon pour t'en répondre, Gelse même t'en sera garant. Cet oracle latin fait un éloge admirable de l'eau; ensuite il dit en termes exprès que ceux qui, pour boire du vin, s'excusent sur la faiblesse de leur estomac, font une injustice manifeste à ce viscère et, cherchent à couvrir leur sensualité.
Gomme j'aurais eu mauvaise grâce de me montrer indocile en entrant dans la carrière de la médecine, je fis semblant d'être persuadé qui! avait raison; j'avouerai même que je le crus effectivement. Je continuai donc à boire de l'eau sur la garantie de Gelse, ou plutôt je commençai à noyer la bile en buvant copieusement de cette liqueur; et, quoique de jour en jour je m'en sentisse plus incommodé, le préjugé l'emportait sur l'expérience. J'avais, comme l'on voit, une heureuse disposition à devenir médecin. Je ne pus pourtant résister toujours à la violence de mes maux, qui s'accrurent à un point que je pris enfin la résolution de sortir de diez le docteur Sangrado. Mais il me