‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 59 sur 219 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

chargea d'un nouvel emploi qui me lit changer de sentiment. Ecoute, me dit-il un jour, je ne suis point de ces maîtres durs et ingrats, qui laissent vieillir leurs domestiques dans la servitude avant que de les récompenser. Je suis contenj de toi, je t'aime; et, sans attendre que tu m'aies servi plus long'tenips, j'ai pris la résolution de faire ta fortune dès aujourd'hui; je veux tout à, Theure te découvrir le fin de l'art salutaire que je professe depuis tant d'années. Les autres médecins en font consister la connaissance, dans mille sciences pénibles; et moi, je prétends" t'abréger un chemin si long, et t'épargner la peine d'étudier la physique, la pharmacie, la botanique et l'anatomie. Sache, mon ami, qu'il ne faut que saigner et boire de l'eau chaude : voilà le secret de guérir toutes les maladies du monde. Oui, ce simple secret que je te révèle, et que la nature, impénétrable à mes confrères, n'a pu dérober à mes observations, est renfermé dans ces deux points, dans la saignée et dans la boisson fréquente. Je n'ai plus rien à t'apprendre, tu sais la médecine à fond; et, profitant du fruit de ma longue expérience, tu deviens tout d'un coup aussi habile que moi. Tu peux, continua-t-il, me soulager présentement; tu tiendras le matin notre registre, et l'après-midi tu sortiras pour aller voir une partie de mes malades. Tandis que j'aurai soin de la noblesse et du clergé, tu iras pour moi dans les maisons du tiers-état où l'on m'appellera; et lorsque tu auras travaillé quelque temps, je te 'ferai agréger à notre corps. Tu es savant, Gil Blas, avant que d'être médecin; au lieu que les autres sont longtemps médecins, et la plupart toute leur vie, avant que d'être savants^

Je remerciai le docteur de m'avoir si promptement rendu capable de lui servir de substitut; et, pour reconnaître les bontés qu'il avait pour moi, je l'assurai que je suivrais toute ma vie ses opinions, quand même elles seraient contraires à celles d'Hippocrate. Cette assurance pourtant n'était pas tout à fait sincère. Je désapprouvais son sentiment sur l'eau, et je me proposais de boire du vin tous les jours en allant voir rtïes malades. Je pendis au croc une seconde fois mon habit brodé pour en prendre un de mon maître et me donner l'air d'un médecin. Apr^s quoi je me disposai à exercer la médecine aux dépens de -jui il appartiendrait. Je débutai par un alguazil qui avait une pleurésie ; j'ordonnai qu'on le saignât sans miséricorde, et qu'on ne lui plaignît point l'eau. J'entrai ensuite chez un pâtissier à qui la goutte faisait pousser de grands cris. Je ne ménageai pas plus son sang que celui de l'alguazil, et j'ordonnai qu'on lui fît boire do l'eau de moment en moment. Je reçus douze réaux pour mes ordonnances; ce qui me fit prendre tant de goût à la profession.

que je lie demandai plus que plaies et bosses. En sortant de la maison du pâtissier, je rencontrai Fabrice, que je n'avais point vu depuis la mort du licencié Sédillo. Il me regarda longtemps avec surprise; pujs il se mit à rire de toute sa force en se tenant les côtés. Ce n'était pas sans raison : f avais un manteau qui traînait à terre,* avec un pourpoint et un haut-de-chausses quatre fois plus longs et plus larges qu'il ne fallait. Je pouvais passer pour une figure originale et grotesque. Je le laissai s'épanouir la rate, non sans être tenté de suivre son exemple; mais je me contraignis, pour garder le décorum dans la rue, et mieux contrefaire le médecin, qui n'est pas un animal risible. Si mon air ridicule avait excité le ris de Fabrice, mon sérieux les redoubla; et lorsqu'il s'en fut bien donné lyyVive Dieu! Gil Blas, me dit-il, te voilà plaisamment équipé. Qui diable t'a déguisé de la sorte ?»Tout beau, mon ami, lui répondis-je, tout beau; respecte un nouvel Hippocrate! Apprends que je suis le substitut du docteur Sangrado, qui est le plus fameux médecin de Valladolid. Je demeure chez lui depuis trois semaines. Il m"a montré la médecine à fond; et, comme il ne peut fournir à tous les malades qui le demandent, j'en vois une partie pour le soulager. Il va dans les grandes maisons, et moi dans les petites. Fort bien, reprit Fabrice, c'est-à-dire qu'il t'abandonne le sang du peuple et se réserve celui des personnes de qualité. Je te félicite de ton partage; il vaut mieux avoir à faire à la populace qu'au grand monde. Vive un médecin de faubourg! Ses fautes sont moins en vue, et ses assassinats ne font point de bruit. Oui, rtiOri enfant, ajouta-t-il, ton sort me paraît digne d,'envie; et, pouî: parler comme Alexandre, si je n'étais pas Fabrice, je voudrais être Gil Blas.

Pour faire voir au fils du barbier Nunez qu'il n'avait pj^s tort de vanter le bonheur de ma condition présente, je lui montrai les réaux de l'alguazil et du pâtissier; puis nous entrâmes dariS un cabaret pour en boire une partie. On nous apporta d'assez bon vin, que l'envie d'en gotiter me lit trouver encore meilleur qu'il n'était. J'en bus à longs traits; et, n'en déplaise à l'oracle latin, à mesure que j'en versais dans mon estomac, je sentais que ce viscère ne me savait pas mauvais gré des injustices que je lui faisais. Nous demeurâmes longtemps dans ce cabaret, Fabrice et moi; nous y rimes bien aux dépens de nos maîtres, comme cela se pratique entre valets. Ensuite, voyant que la nuit appiochait, nous nous séparâmes, après nous être mutuellement promis que le jour suivant, dans l'après-dînée, nous nous retrouverions au même lieu.

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