‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 61 sur 219 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

petit médecin me mit en colère. Je lui répliquai avec aigreur; il me repartit de la même sorte, et bientôt nous en vînmes aux gourma- (les. Nous eûmes le temps de nous donner quelques coups de poing et de nous arracher l'un à l'autre une poignée de cheveux avant que l'épicier et son parent pussent nous séparer. I.orsqu'ils en furent venus à bout, ils me payèrent ma visite et retinrent mon antagoniste, qui leur parut apparemment plus habile que moi.

Après cette aventure, peu s'en fallut qu'il ne m'e&arrivât une iiiitre. J'allai voir un gros chantre qui avait la fièvre. Sitôt qu'il iiientendit parler d'eau chaude, il se montra si récalcitrant outre ce spécifique, qu'il se mit à jurer. lime dit un million d'injures, et me menaça même de me jeter par les fenêtres si je ne me hâtais de sortir de chez lui. Je ne me le fis pas dire deux fois; je me retirai promptement, et, ne voulant plus voir de malades ce jour-là, je gagnai rhôtellerié\3Ù j'avais donné rendez-vous à Fabrice. Il y était déjà. Comme nous nous trouvâmes en humeur de boire, nous fîmes la débauche, et nous nous en retournâmes chez nos maîtres en bon état, c'est-à-dire entre deux vins. Le seigneur Sangrado ne s'aperçut point de mon ivresse, parce que je lui racontai avec tant d'action le démêlé que j'avais eu avec le petit docteur, qu'il prit ma vivacité pour un effet de l'émotion qui me restait encore de mon combat. D'ailleurs, il entrait pour son compte dans le rapport que je lui faisais; et, se sentant piqué contre Cuchillo : ïu as bien fait, Gil Blas, me dit-il, de défendre l'honneur de nos remèdes contre ce petit avorton de la Faculté. Il prétend donc qu'on doit ne pas permettre les boissons aqueuses aux hydropiques? l'ignorant! Je soutiens, moi, qu'il faut leur en accorder l'usage. Oui, l'eau, poursuivit-il, peut guérir toutes sortes d'hydropisies, comme elle est bonne pour les rhumatismes et pour les pâles couleurs; elle f'st encore excellente dans ces fièvres où l'on brûle et glace tout à la fois, et merveilleuse même dans ces maladies qu'on impute ;i des humeurs froides, séreuses, flegmatique et pituiteuses. Cette opinion paraît étrange aux jeunes médecins tels que Cuchillo; mais elle est très soutenable en bonne médecine; et si ces genslà étaient capables de raisonner en logiciens, au lieu de me décrier comme ils font, ils admireraient ma méthode et deviendraient mes plus zélés partisans.

Il ne me soupçonna donc point d'avoir bu, tant il était en colère; car, pour l'aigrir encore davantage contre le petit docteur, j'avais mis dans mon rapport quelques circonstances de mon cru. •Cependant, tout occupé qu'il était de ce que je venais de lui dire, il ne laissa pas de s'apercevoir que je buvais ce soir-là plus d'eau qu'à l'ordinaire.

EtTectivement le vin m'avait fort altéré. Tout autre que Sangrado se serait défié de la soif qui me pressait et des grands coups d'eau que j'avalais; mais lui, s'imaginant de bonne foi que je commençais à prendre goût aux boissons aqueuses : A ce que je vois, (jil Blas, me dit-il en souriant, tu n'as plus tant d'aversion pour l'eau. Vive Dieu! tu la bois comme du nectar. Cela ne m'étonne point, mon ami; je savais bien que tu t'accoutumerais à cette liqueur. Monsieur, lui répondis-je, chaque chose a son temps : je donnerais à l'heure qu'il est un muid de vin pour une pinte d'eau. Cette réponse charma le docteur, qui ne perdit pas une si belle occasion de relever l'excellence de l'eau. Il entreprit d'en faire un nouvel éloge, non en orateur froid, mais en enthousiaste. Mille fois, s'écria-t-il, mille et mille fois plus estîlnables et plus innocents que les cabarets de nos jours, ces Ihermopoles des siècles passés, oii l'on n'allait pas honteusement prostituer son bien et sa vie en se gorgeant de vin, mais où l'on s'assemblait pour s'amuser honnêtement et sans risque à boire de l'eau chaude ! On ne peut trop admirer la sage prévoyance de ces anciens maîtres de la vie civile, qui avaient établi des lieux publics où l'on donnait de l'eau à boire à tout venant, et qui renfermaient le vin dans les boutiques des apothicaires, pour n'en permettre l'usage que par ordonnance des médecins. Quel trait de sagesse! C'est sans doute, ajouta-t-il, par un heureux reste de cette ancienne frugalité digne du siècle d'or, qu'il se trouve encore aujourd'hui des personnes qui, comme toi et moi, ne boivent que de l'eau, et qui croient se préserver ou se guérir de tous maux en buvant de l'eau chaude qui n'a pas bouilli; car j'ai observé que l'eau, quand elle a bouilli, est plus pesante et moins commode à l'estomac.

Tandis qu'il tenait ce discours éloquent, je pensai plus d'une fois éclater de rire. Je gardai pourtant mon sérieux. Je fis plus, j'entrai dans les sentiments du docteur. Je blâmai l'usage du vin, et plaignis les hommes d'avoir malheureusement pris goûta une boisson si pernicieuse. Ensuite, comme je ne me sentais pas encore bien désaltéré, je remplis d'eau un grand gobelet, et, après avoir bu à longs traits : Allons, monsieur, dis-je à mon maître, abreuvons-nous de cette liqueur bienfaisante! Faisons revivre dans votre maison ces anciens thermopoles que vous regrettez si fort! Il applaudit à ces paroles, et m'exhorta pendant une heure entière à ne boire jamais que de l'eau. Pour m'accoutumer à cette boisson, je lui promis d'en boire une grande quantité tous les soirs; et, pour tenir plus facilement ma promesse, je me couchai dans la résolution d'aller tous les jours au cabaret. Le désagrément que j'avais eu chez l'épicier ne m'empêcha pas

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