‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 62 sur 219 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

Je continuer d'exercer ma profession, et d'ordonner, dès le lendemain, des saignées et de Teau chaude. Au sortir d'une maison où je venais de voir un poète qui avait la frénésie, je rencontrai dans la rue une vieille femme, qui m'aborda pour me demander si j'étais médecin. Je lui répondis que oui. Gela étant, reprit-elle, seigneur docteur, je vous supplie très humblement de venir avec moi : ma nièce est malade depuis hier, et j'ignore quelle est sa maladie. Je suivis la vieille, qui me conduisit à sa maison, et me fit entrer dans une chambre assez propre, oii je vis une personne alitée. Je m'approchai d'elle pour l'observer. D'abord ses traits me frappèrent; et, après l'avoir envisagée quelques moments, je reconnus, à n'en pouvoir douter, que c'était l'aventurière qui avait si bien fait le rôle de Camille. Pour elle, il ne me parut point qu'elle me remît, soit qu'elle fût accablée de son mal, soit que mon habit de médecin me rendît méconnaissable à ses yeux. Je lui pris le bras pour lui tâter le pouls, et j'aperçus ma bague à soq doigt. Je fus terriblement ému à la vue d'un bien dont j'étais en droit de me saisir, et j'eus grande envie de faire un effort pour le reprendre ; mais considérant que ces femmes se mettraient à crier, et que don Raphaël, ou quelque autre défenseur du., beau sexe, pourrait accourir à leurs cris, je me gardai bien de céder à la tentation. Je fis réflexion qu'il valait mieux dissimuler, et consulter là-dessus Fabrice. Je m'arrêtai à ce dernier parti. Cependant la vieille me pressait de lui apprendre de quel mal sa nièce était atteinte. Je ne fus pas assez sot pour avouer que je n'en savais rien; au contraire, je fis le capable, et, copiant mon maître, je dis gravement que le mal provenait de ce que la malade ne transpirait point, qu'il fallait par conséquent se hâter de la saigner, parce que la saignée était le substitut naturel de la transpiration; et j'ordonnai aussi de l'eau chaude, pour faire les choses suivant nos règles.

J'abrégeai ma visite le plus qu'il me fut possible, et je courus chez le fils de Nunez, que je rencontrafcomme il sortait pour aller faire une commission dont son maître venait de le charger. Je lui contai ma nouvelle aventure, et lui demandai s'il jugeait à propos que je fisse arrêter Camille par des gens de justice. Eh non! me répondit-il; vive Dieu! il faut bien t'en donner de garde; ce ne serait pas le moyen de ravoir ta bague. Ces gens-là n'aiment point à faire des restitutions. Souviens-toi de ta prison d'Astorga; ton cheval, ton argent, jusqu'à ton habit, tout n'est-il pa^ demeuré entre leurs mains? Il faut plutôt nous servir de notre industrie pour rattraper ton diamant. Je me charge du soin de trouver quelque ruse à cet effet. Je vais y rêver en allant à l'hôpital, où j'ai deux mots à dire au pourvoyeur de la part de

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mon maître. Toi, va m'altondre à notre cabaret, et ne t'impatiente point; je t'y joindrai dans peu de temps.

Il y avait pourtant déjà plus de trois heures que j'étais au rendezvous quand il y arriva. Je ne le reconnus pas d'abord. Outre qu'il avait changé d'habits et natté ses cheveux, une moustache postiche lui couvrait la moitié du visage. Il portait une grande épée dont la garde avait pour le moins trois pieds de circonférence, et il marchait à la tête de cinq hommes qui avaient comme lui l'air déterminé, des moustaches épaisses, avec de longues rapières. Serviteur au seigneur Gil Blas, dit-il en m'abordant; il voit en moi un alguazil de^ nouvelle fabrique, et dans ces braves gens qui m'accompagnent des archers de la même trempe. Il n'a qu'à nous mener chez la femme qui lui a volé un diamant, et nous le lui ferons rendre, sur ma parole. J'embrassai Fabrice à ce discours, qui me faisait connaître le stratagème qu'il prétendait employer pour moi, et je lui témoignai que j'approuvais fort l'expédient qu'il avait imaginé. Je saluai aussi les faux archers. C'étaient trois domestiques et deux garçons barbiers de ses amis, qu'il avait engagés à faire ce personnage. J'ordonnai qu'on apportât du vin pour abreuver l'escouade, et nous allâmes tous ensemble chez Camille à rentrée^.de la nuit. Nous frappâmes à la porte, que nous trouvâmes fermée. La vieille vint ouvrir, et prenant les personnes qui étaient avec moi pour des lévriers de justice qui n'entraient pas dans cette maison sans sujet, elle demeura fort effrayée. Rassurez-vous, ma bonne mère, lui dit Fabrice, nous ne venons ici que pour une petite affaire qui sera bientôt terminée, car nous sommes des gens expéditifs. A ces mots, nous nous avançâmes et gagnâmes la chambre de la malade, conduits par la vieille, qui marchait devant nous, à la faveur d'une bougie qu'elle tenait dans un flambeau d'argent. Je pris ce flambeau, je m'approchai du lit; et faisant remarquer mes traits à Camille : Perfide, lui dis-je, reconnaissez ce trop crédule Gil Blas que vous avez trompé! Ah! scélérate, je vous rencontre enfin, après vous avoir longtemps cherchée! Le corrégidor a reçu ma plainte, et il a chargé cet alguazil de vous arrêter. Allons, monsieur l'officier, dis-je à Fabrice, faites votre charge! Il n'est pas besoin, répondit-il en grossissant sa voix, de m'exhorter à remplir mon devoir. Je me remets cette bonne vivante-là; il y a dix ans qu'elle est marquée en lettres rouges sur mes tablettes. Levez-vous, ma princesse, ajouta-t-il; habillez-vous promptement; je vais vous servir d'écuyer, et vous conduire aux prisons de cette ville, si vous l'avez pour agréable.

A ces paroles, Camille, toute malade qu'elle était, s'apercevant que deux archers à grandes moustaches se préparaient à la tirer

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