‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 75 sur 219 · LIVRE SECOND il · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND il

\U\. — De la rencontre que Gil Blas et son comp .gnon firent d'un homme qui trempait des croûtes de pain dans une fontaine, et de l'entretien qu'ils eurent avec lui.

Le seigneur Diego de la Fuente me raconta d'autres aventures encore qui lui étaient arrivées depuis; mais elles me semblent si peu dignes d'être rapportées, que je les passerai sous silence. Je fus pourtant obligé d'en entendre le récit, qui ne laissa pas d'être fort long; il nous mena jusqu'à ^onte de Duero. Nous nous arrêtâmes dans ce bourg, le reste de la journée. Nous fîmes faire dans l'hôtellerie une soupe aux choux, et mettre à la broche un lièvre que nous eûmes grand soin de vérifier. Nous poursuivîmes notre chemin dès la pointe du jour suivant, après avoir rempli notre outre d'un vin assez bon, et notre sac de quelques morceaux de pain avec la moitié du lièvre qui nous restait de notre souper.

l.'}rsque nous eûmes fait environ deux lieues, nous nous sentîmes de l'appétit; et, comme nous aperçûmes à deux cents pas du grand chemin plusieurs gros arbres qui formaient dans la campagne un ombrage très agréable, nous allâmes faire halte en cet endroit. Nous y rencontrâmes un homme de vingt-sept à vingt-huit ans, qui trempait des croûtes de pain dans une fontaine. 11 avait auprès de lui une longue rapière étendue sur l'herbe, avec un havresac dont il s'était déchargé les épaules. Il nous parut mal vêtu, mais bien fait et de bonne mine. Nous l'abordâmes civilement, il nous salua de même. Ensuite il nous présenta de ses croûtes, et nous demanda d'un air riant si nous voulions être de la partie. Nous lui répondîmes qu'oui, pourvu qu'il trouvât bon que, pour rendre le repas plus solide, nous joignissions notre déjeuner au sien. Il y consentit fort volontiers, et nous exhibâmes aussitôt nos dl^rées, ce qui ne déplut point à l'inconnu. Gomment donc, messieurs, s'écria-t-il tout transporté de joie, voilà bien des munitions 1 Vous êtes, à ce que je vois, des gens de prévoyance. Je ne voyage pas avec tant de précaution, moi; je donne beaucoup au hasard. Cependant, malgré l'état où vous me trouvez, je puis dire sans vanité que je fais quelquefois une figure assez brillante. Savez-vous bien qu'on me tniite ordinairement de prince, et que J'ai des gardes à ma suite? Je vous entends, dit Diego; vous voulez nous faire comprendre par là que vous êtes comédien. Vous l'avez deviné, répondit l'autre; je fais la comédie depuis quinze années poq*" le moins. Je n'étais encore qu'un enfant que je jouais déjà de

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petits rôles. Franchement, répliqua le barbier en branlant la tête, j'ai de la peine à vous croire. Je connais les comédiens; ces messieurs-là ne font pas, comme vous, des voyages à pied ni des repas de saint Antoine; je doute même que vous mouchiez les chandelles. Vous pouvez, repartit l'histrion, penser de moi tout ce qu'il vous plaira; mais je ne laisse pas de jouer les premiers rôles; je fais les amoureux. Cela étant, dit mon camarade, je vous en félicite, et je suis ravi que le seigneur Gil Blas et moi nous ayons l'honneur de déjeuner avec un personnage d'une si grande importance.

Nous commençâmes alors à ronger nos grignons et les restes précieux du lièvre, en donnant à l'outre de si rudes accolades, que nous l'eûmes bientôt vidée. Nous étions si occupés tous trois de ce que nous faisions, que nous ne parlâmes presque point pendant ce temps-là; mais après avoir mangé, nous reprîmes ainsi la conversation. Je suis surpris, dit le barbier au comédien, que vous paraissiez si mal dans vos affaires. Pour un héros de théâtre, vous avez l'air bien indigent! Pardonnez si je vous dis si librement ma pensée. Si librement! s'écria l'acteur; ah! vraiment, vous ne connaissez guère Melchior Zapata. Grâces à Dieu, je n'ai point un esprit à contre-poil. Vous me faites plaisir de parler avec tant de franchise, car j'aime à dire aussi tout ce que j'ai sur le cœur. J'avoue de bonne foi que je ne suis pas riche. Tenez, poursuivit-il en nous faisant remarquer que son pourpoint était doublé d'affiches de comédie, voilà l'étoffe ordinaire qui me sert de doublure; et si vous êtes curieux de voir ma garde-robe, je vais satisfaire votre curiosité. En même temps il tira de son havresac un habit couvert de vieux passements d'argent faux, une mauvaise capeline, avec quelques vieilles plumes, des bas de soie tout pleins de trous, et des souliers de maroquin rouge fort usés. Vous voyez, nous dit-il ensuite, que je suis passablement gueux. Cela m'étonne, répliqua Diego : vous n'avez donc ni femme ni fille? J'ai une femme belle et jeune, repartit Zapata, et je n'en suis pas plus avancé. Admirez la fatalité de mon étoile : j'épouse une aimable actrice, dans l'espérance qu'elle ne me laissera pas mourir de faim; et, pour mon malheur, elle a une sagesse incorruptible. Qui diable n'y aurait pas été trompé comme moi? Il faut que parmi, les comédiennes de campagne, il s'en trouve une vertueuse, et qu'elle me tombe entre les mains. C'est assurément jouer de malheur, dit le barbier. Aussi, que ne preniez-vous une actrice de la grande troupe de Madrid? vous auriez été sûr de votre fait. J'en demeure d'accord, reprit l'histrion; mais, malepeste! il n'est pas permis à un petit comédien de campagne d'élever sa pensée jusqu'à ces fameuses héroïnes. C'est tout ce

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