LIVRE SECOND 1 I
que pourrait faire un acteur même de la troupe du prince; encoie y en a-t-il qui sont obligés de se pourvoir en ville. Heureusement pour eux la ville est bonne, et l'on y rencontre souvent des sujets qui valent bien des princesses de coulisses.
Eh! n'avez-vous jamais songé, lui dit mon compagnon, à vous introduire dans cette troupe? Est-il besoin d'un mérite infini pour y entrer? Bon ! répondit Melcliior, vous moquez-vous, avec votre mérite infini? Il y a vingt acteurs. Demandez de leurs nouvelles au public, vous en entendrez parler dans de jolis termes! Il y en a plus de la moitié qui mériteraient de porter encore le havresac. Malgré tout cela néanmoins, il n'est pas aisé d'être reçu parmi eux. Il faut des espèces ou de puissants amis pour suppléer à la médiocrité du talent. Je dois le savoir, puisque je viens de débuter à Madrid, où j'ai été hué et sifflé comme tous les diables, quoique je dusse être fort applaudi; car j'ai crié, j'ai pris des tons extravagants, et suis sorti cent fois de la nature; de plus, j'ai mis, en déclamant, le poing sous le menton de ma princesse; en un mot, j'ai joué dans le goût des grands. acteurs de ce pays-là; et cependant le même public, qui trouve en eux ces manières fort agréables, n'a pu les souffrir en moi. Voyez ce que c'est que la prévention! Ainsi donc, ne pouvant plaire par mon jeu, et n'ayant pas de quoi me faire recevoir en dépit de ceux qui m'ont sifQé, je m'en retourne à Zamora. J'y vais rejoindre ma femme et mes camarades, qui n'y font pas trop bien leurs affaires. Puissions-nous n'être pas obligés d'y quêter, pour nous mettre en état de nous rendre dans une autre ville, comme cela nous est arrivé plus d'une fois!
A ces mots, le prince dramatique se leva, reprit son havresac et son épée, et nous dit d'un air grave en nous quittant :
Puissent les dieux sur vous épuiser leurs faveurs.
Et vous, lui répondit Diego du même ton, puissiez-vous retrouver à Zamora votre femme changée et bien établie. Dès que le seigneur Zapata nous eut tourné les talons, il se mit à gesticuler et à déclamer en marchant. Aussitôt le barbier et moi nous commençâmes à le siffler pour lui rappeler son début. Nos sifdéments frappèrent ses oreilles; il crut entendre encore les silllcts df Madrid. Il regarda derrière lui; et, voyant que nous prenions plaisir à nous égayer à ses dépens, loin de s'offenser de ce trait bouffon, il entra de bonne grâce dans la plaisanterie,» et continua son chemin en faisant de grands éclats de rire. De
notre côté, nous nous en donnâmes tout le soûl, après quoi nous VL'g.ignùnies le grand chemin et poursuivîmes notre route.
IX. — Dans quel état Diego retrouva sa famille, et après quelles réjouissances Gil Blas et lui se séparèrent.
Nous allâmes ce jour-là coucher entre Moyados et Val'puesta, dans un petit village dont j'ai oublié le nom; et le lendemain nous arrivâmes, sur les onze heures du matin, dans la plaine d'Oimédo. Seigneur Gil Blas, me dit mon camarade, voici le lieu de ma naissance; je ne puis le revoir sans transport, tant il est naturel d'aimer sa patrie. Seigneur Diego, lui répondis-je, un homme qui témoigne tant d'amour pour son pays en devrait parler, ce me semble, un peu plus avantageusement que vous n'avez fait. Olmédo me paraît une ville, et vous m'avez dit un village; il fallait du moins le traiter de gros bourg. Je lui fais réparation d'honneur, reprit le barbier; mais je vous dirai qu'après avoir vu Madrid, Tolède, Saragosse et toutes les autres villes où j'ai demeuré en faisant le tour de l'Espagne, je regarde les petites comme des villages. A mesure que nous avancions dans la plaine, il nous paraissait que nous apercevions beaucoup de monde auprès d'Oimédo; et, lorsque nous fûmes plus à portée de discerner les objets, nous trouvâmes de quoi occuper nos regards.
Il y avait trois pavillons tendus à quelque distance l'un de l'autre; et tout auprès un grand nombre de cuisiniers et de marmitons qui préparaient un festin. Ceux-ci mettaient des couverts sur de longues tables dressées sous les tentes; ceux-là remplissaient de vin des cruches de terre. Les autres faisaient bouillir des marmites, et les autres enfin tournaient des broches où il y avait toutes sortes de viandes. Mais je considérai plus attentivement que tout le reste un grand théâtre qu'on avait élevé. Il était orné d'une décoration de carton peint de diverses couleurs, et chargé de devises grecques et latines. Le barbier n'eut pas plus tôt vu ces inscriptions, qu'il me dit : Tous ces mots grecs sentent furieusement mon oncle Thomas; je vais parier qu'il y aura mis la main ; car; entre nous, c'est un habile homme. Il sait par cœur une infinité de livres de collège. Tout ce qui me fâche, c'est qu'il en rapporte sans cesse des passages dans la conversation; ce qui ne plaît pas à tout le monde. Outre cela, continua-t-il, mon oncle a traduit des poètes latins et des auteurs grecs. Il possède l'antiquité, comme on peut le voir par