‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 80 sur 219 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

tais sans Joute le bonheur qui m'y attendait. Je passai le jour à courir les rues, en m'amusant à regarder les choses qui étaient nouvelles pour moi; ce qui ne me donna pas peu d'occupation. Le soir, quand j'eus soupe dans une auberge qui n'était pas éloignée de notre maison, je gagnai proraptementle lieu où mon maître m'avait ordonné de me rendre. Il y arriva trois quarts d'heure après moi; il parut content de mon exactitude. Fort bien, me dit-il, cela me plaît; j'aime les domestiques attentifs à leur devoiiAJA ces mots il ouvrit les portes de son appartement, et les referma sur nous d'abord que nous fûmes entrés. Gomme nous étions sans lumière, il prit une pierre à fusil avec de la mèche, et alluma une bougie; je l'aidai ensuite à se déshabiller. Lorsqu'il fut au lit, j'allumai, par son ordre, une lampe qui était dans sa cheminée, et j'emportai la bougie dans l'antichambre, où je me couchai. dans un petit lit sans rideaux.= Il se leva le lendemain matin entre neuf et dix heures; j'époussetai ses habits. Il me compta mes six réaux, et me renvoya jusqu'au soir. Il sortit aussi, non sans avoir gi'and soin de fermer ses portes; et nous voilà partis l'un et l'autre pour toute la journée.

Tel était notre train de vie, que je trouvais très agréable. Ce qu'il y avait de plus plaisant, c'est que j'ignorais le nom de mon maître. Melendez ne le savait pas lui-même. Il ne connaissait ce avalier que pour un homme qui venait quelquefois dans sa : outique, et à qui de temps en temps il vendait du drap. Nos V(jisins ne purent pas mieux satisfaire ma curiosité; ils m'assurèrent tous que mon maître leur était inconnu, bien qu'il l'îmeurât depuis deux ans dans le quartier. Ils me dirent qu'il in; fréquentait personne dans le voisinage; et quelques-uns, iccoutumés à tirer témérairement des conséquences, concluaient le là que c'était un personnage dont on ne pouvait porter un jugement avantageux. On alla même plus loin dans la suite : on le soupçonna d'être un espion du roi de Portugal, et l'on m'avertit charitablement de prendre mes mesures là-dessus. L'avis me troubla : je me représentai que, si la chose était véritable, je courais risque de voir les prisons de Madrid, que je ne croyais pas plus agréables que les autres. Mon innocence ne pouvait me rassurer: mes disgrâces passées me faisaient craindre la justice. .Lavais éprouvé deux fois que, si elle ne lait pas mourir les innocents, du moins elle observe si mal à leur égird les lois de l'hospitalité, qu'il est toujours fort triste de faire quelque séjour chez elle.

Je consultai Melendez dans une conjoncture si délicate. Il ne >avait quel conseil me dotuier. S'il ne pouvait cioire que mon maître fût un espion, il n'avait pas lieu non plus d'être ferme

sur la négative. Je résolus d'observer le patron, et de le quitter si je m'apercevais que ce fût effectivement un ennemi de l'État; mais il me sembla que la prudence et l'agrément de ma condition demandaient que je fusse auparavant bien sûr de mon fait. Je commençai donc à examiner ses actions; et pour le sonder : Monsieur, lui dis-je un soir en le déshabillant, je ne sais comment il faut vivre pour se mettre à couvert des coups de langue. Le monde est bien méchant! Nous avons, entre autres des voisins qui ne valent pas le diable. Les mauvais esprits! Vous ne devineriez jamais de quelle manière ils parlent de nous. Bon! Gil Blas, me répondit-il. Eh! qu'en peuvent-ils dire, mon ami? Ah! vraiment, repris-je, la médisance ne manque pas de matière; la vertu même lui fournit des traits. Nos voisins disent que nous sommes des gens dangereux; que nous méritons l'attention de la cour; en un mot, vous passez ici pour un espion du roi de Portugal. En prononçant ces paroles j'envisageai mon maître, comme Alexandre regarda son médecin, et j'employai toute ma pénétration à démêler l'effet que mon rapport produisait en lui. Je crus remarquer dans mon patron un frémissement qui s'accordait fort avec les conjectures du voisinage, et je le vis tomber dans une rêverie que je n'expliquai point favorablement. Il se remit pourtant de son trouble, et me dit d'un air assez tranquille : Gil Blas, laissons raisonner nos voisins, sans faire dépendre notre repos de leurs raisonnements. Ne nous mettons point en peine de l'opinion qu'on a de nous, quand nous ne donnons pas sujet d'en avoir une mauvaise.

Il se coucha là-dessus, et je fis la même chose, sans savoir à quoi je devais m'en tenir. Le jour suivant, comme nous nous disposions le matin à sortir, nous entendîmes frapper rudement à la première porte sur l'escalier. Mon maître ouvrit l'autre, et regarda par la petite fenêtre grillée. Il vit un homme bien vêtu, qui lui dit : Seigneur cavalier, je suis alguazil, et je viens ici pour vous dire que M. le corrégidor souhaite de vous parler. Que me veut-il? répondit mon patron. C'est ce que j'ignore, seigneur, répliqua l'alguazil; mais vous n'avez qu'à l'aller trouver, et vous en serez bientôt instruit. Je suis son serviteur, repartit mon maître, je n'ai rien à démêler avec lui. En achevant ces mots, il referma brusquement la seconde porte; puis, s'étant promené quelque temps comme un homme à qui, ce me semblait, le discours de l'alguazil donnait beaucoup à penser, il me mit en main mes six réaux, et me dit : Gil Blas, tu peux sortir, mon ami, et aller passer la journée où tu voudras; pour moi je ne sortirai pas sitôt, et je n'ai pas besoin de toi ce matin. Il me fit juger par ces paroles qu'il avait peur d'être arrêté, et que cette crainte

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