LIVRE TROISIEME
l'obligeait à demeurer dans son appartement. Je l'y laissai; et pour voir si je me trompais dans mes soupçons, je me cachai dans un endroit où je pouvais le remarquer s'il sortait. J'aurais eu la patience de me tenir là toute la matinée s'il ne m'en eût épargné la peine. Mais une heure après je le vis marcher dans la rue avec un air d'assurance qui confondit d'abord ma pénétration. Loin de me rendre toutefois à ces apparences, je m'en défiai; car il n'avait point en moi un juge favorable. Je songeai que sa contenace pouvait être étudiée; je m'imaginai même qu'il n'était resté chez lui que pour prendre tout ce qu'il avait d'or ou de pierreries, et que probablement il allait, par une prompte fuite, pourvoir à sa sûreté. Je n'espérai plus le revoir, et je doutai si j'irais le soir l'attendre à sa porte, tant j'étais persuadé que dès ce jour-là il sortirait de la ville pour se sauver du péril qui le menaçait. Je n'y manquai pas pourtant; ce qui me sur<= prit, mon maître revint à son ordinaire. M se coucha sans faire paraître la moindre inquiétude, et il se leva le lendemain avec autant de tranquillité.
Comme il achevait de s'habiller, on frappa tout à coup à la porte. Mon maître regarda par la petite grille. Il reconnaît l'alguazil du jour précédent et lui demande ce qu'il veut. Ouvrez, lui répond l'alguazil, c'est M. le corrégidor. A ce nom redoutable mon sang se glaça dans mes veines. Je craignais diablement ces messieurs-là depuis que j'avais passé par leurs mains, et j'aurais voulu dans ce moment être à cent lieues de Madrid. Pour mon patron, il fut moins effrayé que moi ; il ouvrit la porte et reçut le juge avec respect. Vous voyez, lui dit le corrégidor, que je ne viens point chez vous avec une grosse suite; je veux faire les choses sans éclat. Malgré les bruits fâcheux qui courent de vous dans la ville, je crois que vous méritez quelque ménagement. Apprenez-moi comment vous vous appelez, et ce que vous faites à Madrid. Seigneur, lui rénpndit mon maître, je suis de la Gastille-Nouvelle, et je me nomme don Bernard de Castil Blazo. A l'égard de mes occupations, je me promène, je fréquente les spectacles, et je me réjouis tous les jours avec un petit nombre de personnes d'un commerce agréable. Vous avez sans doute, reprit le juge, un gros revenu? Non, seigneur, interrompit mon patron, je n'ai ni rentes, ni terres, ni maisons. Et de quoi vivez-vous donc? répliqua le corrégidor. De ce que je vais vous faire voir, repartit don Bernard. En même temps il leva une tapisserie, ouvrit une porte que je n'avais pas remarquée, puis encore une autre qui était derrière, et lit entrer le juge dans un cabinet où il y avait un grand coffre tout rempli de pièces d'or qu'il lui montra.
Lesagl. I, 11
Seigneur, lui dit-il ensuite, vous savez que les Espagnols sont ennemis du travail; cependant, quelque aversion qu'ils aient pour la peine, je puis dire que j'enchéris sur eux là-dessus : j'ai un fond de paresse qui me rend incapable de tout emploi. Si je voulais ériger mes vices en vertus, j'appellerais ma paresse une indolence philosophique, je dirais que c'est l'ouvrage d'un esprit revenu de tout ce qu'on recherche dans le monde avec ardeur; mais j'avouerai de bonne foi que je suis paresseux par tempérament, et si paresseux, que, s'il me fallait travailler pour vivre, je crois que je me laisserais mourir de faim. Ainsi pour mener une vie convenable à mon humeur, pour n'avoir pas la peine de ménager mon bien, et plus encore pour me passer d'intendant, j'ai converti en argent tout mon patrimoine, qui consistait en plusieurs héritages considérables. Il y a dans ce coffre cinquante mille ducats. C'est plus qu'il ne m'en faut pour le reste de mes jours, quand je vivrais au-delà d'un siècle, puisque je n'en dépense pas mille chaque année, et que j'ai passé mon dixième lustre. Je ne crains donc point l'avenir, parce que je ne me suis adonné, grâces au ciel, à aucune des trois choses qui ruinent ordinairement les hommes. J'aime peu la bonne chère, je ne joue que pour m'amuser, et je suis revenu des femmes. Je n'appréhende point que dans ma vieillesse on me compte parmi ces barbons voluptueux à qui les coquettes vendent leurs bontés au poids de l'or.
Que je vous trouve heureux! lui dit alors le corrégidor. On vous soupçonne bien mal à propos d'être un espion : ce personnage ne convient point à un homme de votre caractère. Allez, don Bernard, ajouta-t-il, continuez de vivre comme vous vivez. Loin de vouloir troubler vos jours tranquilles, je m'en déclare le défenseur; je vous demande votre amitié et vous offre la mienne. Ah! seigneur, s'écria mon maître pénétré de ces paroles obligeantes, j'accepte avec autant de joie que de respect l'offre précieuse que vous me faites. En me donnant votre amitié, vous augmentez mes richesses et mettez le comble à mon bonheur. Après cette conversation, que l'alguazil et moi nous entendîmes à la porte du cabinet, le corrégidor prit congé de don Bernard, qui ne pouvait assez à son gré lui marquer de reconnaissance. De mon côté, pour seconder mon maître et l'aider à faire les honneurs de chez lui, j'accablai de civilités l'alguazil; je lui fis mille révérences profondes, quoique dans le fond de mon âme je sentisse pour lui le mépris et l'aversion que tout honnête homme a naturellement pour un alguazil.