‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 82 sur 219 · LIVRE ÎROlSIÈiME · texte numérisé non relu

LIVRE ÎROlSIÈiME

II. — De rétonnement où fut Gil Blas de renconuer à Madrid le capitaine Rolando, et des choses curieuses que ce voh ui lui rac*;. '.i

Don Bernard de Castil Bla7o, après avoir conduit le conôgidor jasque dans la rue, revint vite sur ses pas fermer son colTre-fort et toutes les portes qui en faisaient la sûreté; puis nous sortîmes l'un et l'autre très satisfaits, lui, de s'être acquis un ami puissant, et moi, de me voir assuré de mes six réaux par jour. L'envie de conter cette aventure à Melendez me fit prendre le chemin de sa maison; mais, comme j'étais près d'y arriver, j'aperçus le capitaine Rolando. Ma surprise fut extrême de le retrouver là, et je ne pus m'empêcher de frémir à sa vue. Il me reconnut aussi, m'aborda gravement, et, conservant encore son air de supériorité, il m'ordonna de le suivre. J'obéis en tremblant, et dis en moi-même : Hélas! il veut sans doute me faire payer tout ce que je lui dois! Où va-Hl me mener? Il a peut-être dans cette ville quelque souterrain. Malepeste! si je le croyais, je lui ferais voir tout à l'heure que je n'ai pas la goutte aux pieds. Je marchais donc derrière lui, en donnant toute mon attention au lieu où il s'arrêterait, résolu de m'en éloigner à toutes jambes, pour peu qu'il me parût suspect.

Rolando dissipa bientôt ma crainte. Il entra dans un fameux cabaret : je l'y suivis. Il demanda du meilleur vin, et dit à l'hôte de nous préparer à dîner. Pendant ce temps-là, nous passâmes dans une chambre où le capitaine, se voyant seul avec moi me tint ce discours : Tu dois être étonné, Gil Blas, de revoir ici ton ancien commandant, et tu le seras bien davantage encore quand tu sauras ce que j'ai à te raconter. Le jour que je te laissai dans le souterrain, et que je partis avecrous mes cavaliers pour aller vendre à Mensilla les mules et les chevaux que nous avions pris le soir précédent, nous rencontrâmes le*fils du corrégidor de Léon, accompagne de quatre hommes à cheval et bien armés, qui suivaient son carrosse. Nous fîmes mordre la poussière à deux de ses gens, et les deux autres s'enfuirent. Alors le cocher, craignant pour son maître, nous cria d'une voix suppliante : Eh! HM's chers seigneurs, au nom de Dieu, ne tuez point le fils unique d<- M. le corrégidor de Léon ! Ces mots n'attendrirent pas mes cavnliers; au contraire, ils leur inspirèrent une espèce de fureur. Me sic-urs, nous dit l'un d'entre eux, ne laissons point échapper le tils du plus grand ennemi de nos pareils. Combien son père a-til fait mourir de gens de notre profession! Vengeons-les, immolons cette victime à leurs mânes, qui semblent en un moment

nous la demander. Mes autres cavaliers applaudirent à cesenti- MKMit, et mon lieutenant même se préparait à servir de grandlirèlre dans ce sacrifice, lorsque je lui retins le bras.^Arrêtez, lui dis je; pourquoi sans nécessité vouloir répandre du sang? Contentons-nous de la bourse de ce jeune homme. Puisqu'il ne résiste point, il y aurait de la barbarie à Fégorger. D'ailleurs, il n'est point responsable des actions de son père; et son père ne fait que son devoir lorsqu'il nous condamme à la mort comme nous faisons le nôtre en détroussant les voyageurs.

J'intercédai donc pour le fils du corrégidor, et mon intercession ne lui fut pas inutile. Nous prîmes seulement tout l'argent qu'il avait, et nous emmenâmes les chevaux des deux hpmmes que nous avions tués. Nous les vendîmes avec ceux que nous conduisions à Mansilla. Nous nous en retournâmes ensuite au souterrain, où nous arrivâmes le lendemain quelques moments avant le jour. Nous ne fûmes pas peu surpris de trouver la trappe levée ; et notre surprise devint encore plus grande lorsque nous vîmes dans la cuisine Léonarde liée. Elle nous mit au fait en deux mots. Le souvenir de ta colique nous fit rire; nous admirâmes comment tu avais pu nous tromper : nous ne t'aurions jamais cru capable de nous jouer un si bon tour, et nous te le pardonnâmes à cause de l'invention. Dès que nous eûmes détaché la cuisinière je lui donnai ordre de nous apprêter à manger. Cependant nous allâmes soigner nos chevaux à l'écurie, où le vieux nègre, qui n'avait reçu aucun secours depuis vingt-quatre heures, était à l'extrémité. Nous souhaitions de le soulager, mais il avait perdu connaissance; et il nous parut si bas, que, malgré notre bonne volonté, nous laissâmes ce pauvre diable entre la vie et la mort. Gela ne nous empêcha pas de nous mettre à table; et, après avoir amplement déjeuné, nous nous retirâmes dans nos chambres, où nous reposâmes toute la journée. A notre réveil, Léonarde nous apprit que Domingo ne vivait plus. Nous le portâmes dans le caveau où tu dois te souvenir d'avoir couché, et là nous lui fîmes des funérailles comme s'il eût eu l'honneur d'être un de nos compagnons.

A Cinq ou six jours après, il arriva que, voulant faire une course, nous rencontrâmes un matin, à la sortie du bois, trois brigades d'archers de la sainte Hermandad, qui semblaient nous altendre pour nous charger. Nous n'en aperçûmes d'abord qu'une. Nous la méprisâmes, bien que supérieure en nombre à notre troupe, et nous l'attaquâmes : mais, dans le temps que nous étions au.K mains avec elle, les deux autres, qui avaient trouvé moyen de se tenir cachées, vinrent tout à coup fondre sur nous; de sorte que notre valeur ne nous servit de rien. Il fallut céder à tant d'en-

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