LIVRE TROISIÈME
mettaient entre ses mains. Il les formait au plaisir, leur enseignait à briller dans le monde et à dissiper leur patrimoine. Il n'appréhendait plus de manger le sien, l'affaire en était faite. Après que ces trois cavaliers se furent embrassés, Centellés dit à mon maître : Parbleu, don Mathias, tu ne pouvais arriver plus à propos! Don Alvar vient me prendre pour me mener chez un bourgeois qui donne à dîner au marquis de Zenette et à don Juau de Moncade: je veux que tu sois de la partie. Et comment, dit don iMathias, nomme-t-on ce bourgeois? Il s'appelle Gregorio de Noriega, dit alors don Alvar, et je vais vous apprendre en deux mots ce que c'est que ce jeune homme. Son père, qui est un riche joaillier, est allé négocier des pierreries dans les pays étrangers, et lui a laissé en partant la jouissance d'un gros revenu. Gregorio est un sot qui a une disposition prochaine à manger tout son bien, qui tranche du petit-maître, et veut passer pour homme d'esprit en dépit de la nature. Il m'a prié de le conduire. Je le gouverne, et je puis vous assurer, messieurs, que je le mène bon train. Le fonds de son revenu est déjà bien entamé. Je n'en doute pas, s'écria Centellés; je vois le bourgeois à l'hôpital. Allons, don Mathias, conlinua-t-il, faisons connaissance avec cet homme-là, et contribuons à le ruiner. J'y consens, répondit mon maître; aussi bien j'aime à voir renverser la fortune de ces petits seigneurs roturiers qui s'imaginent qu'on les confond avec nous. Bien, par exemple, ne me divertit tant que la disgrâce de ce fils de publicain à qui le jeu et la vanité d« figurer avec les grands ont fait vendre jusqu'à sa maison. Oh! pour celui-là, reprit don Antonio, il ne mérite pas qu'on le plaigne : il n'est pas moins fat dans sa misère qu'il l'était dans sa prospérité.
Centellés et mon maître se rendirent avec don Alvar chez Gregorio de Noriega. Nous y allâmes aussi, Mogicon et moi, tous deux ravis de trouver une franche lippée et de contribuer de notre part à la ruine du bourgeois. En er^rant nous aperçûmes plusieurs hommes occupés à préparer le dîner; et il sortait des ragoûts qu'ils faisaient une fumée qui prévenait l'odorat en faveur du goût. Le marquis de Zenette et don Juan de Moncade venaient d'arriver. Le maître du logis me parut un grand benêt. Il affectait en vain de prendre l'allure des petits-maîtres; c'était une très mauvaise copie de ces excellents originaux, ou, pour mieux dire, un imbécile qui voulait se donner un air délibéré. Représentez-vous un homme de ce caractère entre cinq railleurs qui avaient tous pour but de se moquer de lui et de l'engager dans de grandes dépenses. Messieurs, dit don Alvar après les premiers compliments, je vous donne le seigneur Gregorio de
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1*6 HlSTOiKE DE GIL BLAS DE SANTILLANE
NoriegapouruQ cavalier des plus parfaits. Il possède mille belles qualités. Savez-vous qu'il a l'esprit très cultivé? Vous n'avez qu'à choisir : il est également fort sur toutes les matières, depuis la logique la plus fine et la plus serrée jusqu'à l'orthographe. Oh! cela est trop flatteur, interrompit le bourgeois en riant de fort mauvaise grâce. Je pourrais, seigneur Alvaro, vous rétorquer l'argument. C'est vous qui êtes un puits d'érudition. Je n'avais pas dessein, reprit don Alvar, de m'attirer une louange si spirituelle; mais en vérité, messieurs, poursuivit-il, le seigneur Gregorio ne saurait manquer de s'acquérir du nom dans le monde. Pour moi, dit don Antonio, ce qui me charme en lui, et ce que je mets même au-dessus de l'orthographe, c'est le choix judicieux qu'il fait des personnes qu'il fréquente. Au lieu de se borner au commerce des bourgeois, il ne veut voir que de jeunes seigneurs, sans s'embarrasser de ce qu'il lui en coûtera. Il y a là-dedans une élévation de sentiments qui m'enchante; et voilà ce qu'on appelle dépenser avec goût et avec discernement!
Ces discours ironiques ne firent que précéder mille autres semblables. Le pauvre Gregorio fut accommodé de toutes pièces. Les petits-maîtres lui lançaient tour à tour des traits dont le sot ne sentait point l'atteinte; au contraire, il prenait au pied de la lettre tout ce qu'on lui disait, et il paraissait fort content de ses convives; il lui semblait même qu'en le tournant en ridicule ils lui faisaient encore grâce. Enfin, il leur servit de jouet pendant qu'ils furent à table, et ils y demeurèrent le reste du jour et la nuit tout entière. Nous bûmes à discrétion, de même que nos maîtres, et nous étions bien conditionnés, les uns et les autres, quand nous sortîmes de chez le bourgeois.
V. — Gil Blas devient homme à bonnes fortunes. Il fait connaissance avec une jolie personne.
Après quelques heures de sommeil, je me levai en bonne humeur, et me souvenant des avis que Melendez m'avait donnés, j'allai, en attendant le réveil de mon maître, faire ma cour à notre intendant, dont la vanité me parut un peu flattée de l'attention que j'avais à lui rendre mes respects. Il me reçut d'un air gracieux, et me demanda si je m'accommodais du genre de vie des jeunes seigneurs. Je répondis qu'il était nouveau pour moi, mais que je ne désespérais pas de m'y accoutumer dans la suite.
Je m'y accoutumai effectivement, et bientôt même. Je changeai d humeur et d'esprit. De sage et posé que j'étais auparavant, je