LIVRE TROISIÈME
devins vif, étourdi, turlupio. Le valet de don Antonio me fît compliment sur ma métamorphose, et me dit que, pour être un illustre, il ne me manquait plus que d'avoir de bonnes fortunes. Il me représenta que c'était une chose absolument nécessaire pour achever un joli homme; que tous nos camarades étaient aimés de quelque belle personne; et que lui, pour sa part, possédait les bonnes grâces de deux femmes de qualité. Je jugeai que le maraud mentait. Monsieur Mogicon, lui dis-je, vous êtes sans doute un garçon bien fait et fort spirituel, vous avez du mérite; mais je ne comprends pas comment des femmes de qualité, chez qui vous ne demeurez point, ont pu se laisser charmer d'un homme de votre condition. Oh! vraiment, me répondit-il, elles ne'savent pas qui je suis. C'est sous les habits de mon maître, et même sous son nom, que j'ai fait ces conquêtes. Voici comment. Je m'habille en jeune seigneur, j'en prends les manières; je vais à la promenade; j'agace toutes les femmes que je vois, jusqu'à ce que j'en rencontre une qui réponde à mes mines. Je suis celle-là, et fais si bien que je lui parle. Je me dis don Antonio Gentellés. Je demande un rendezvous, la dame fait des façons; je la presse, elle me l'accorde, et cœtera. C'est ainsi, mon enfant, coutinua-t-il, que je me conduis pour avoir de bonnes fortunes, et je te conseille de suivre mon exemple.
J'avais trop d'envie d'être un illustre pour n'écouter pas ce conseil : outre cela, je ne me sentais pas de répugnance pour une intrigue amoureuse. Je formai donc le dessein de me travestir en jeune seigneur, pour aller chercher des aventures galantes. Je n'osais me déguiser dans notre hôtel, de peur que cela ne fût remarqué. Je pris un bel habillement complet dans la garde-robe de mon maître, et j'en fis un paquet, que j'emportai chez un petit barbier de mes amis, où je jugeai que je pourrais m'habiller et me déshabiller commodément. Là, je me parai le mieux qu'il me fut possible. ^
Le barbier mit aussi la main à mon ajustement; et, quand nous crûmes qu'on n'y pouvait plus rien ajouter, je marchai vers le pré de Saint-Jérôme, d'où j'étais bien persuadé que je ne reviendrais pas sans avoir trouvé quelque bonne fortune. Mais je ne fus pas obligé de courir si loin pour en ébaucher une des plus brillantes.
Comme je traversais une rue détournée, je vis sortir d'une petite maison, et monter dans un carrosse de louage, qui était à la porte, une dame richement habillée, et parfaitement bien faite. Je m'arrêtai tout court pour la considérer, et je la saluai d'un air à lui faire comprendre qu'elle ne me déplaisait pas. De
son côté, pour me faire voir qu'elle méritait encore plus que je ne pensais mon attention, elle leva pour un moment son voile, et offrit à ma vue un visage des plus agréables. Cependant le carrosse partit, et je demeurai dans la rue, un peu étourdi des traits que je venais de voir. La jolie figure! disais-je en moimême : peste! il faudrait cela pour m'achever. Si les deux dames qui aiment Mogicon sont aussi belles que celle-ci, voilà un faquin bien heureux. Je serais charmé de mon sort si j'avais une pareille maîtresse. En faisant cette réflexion, je jetai les yeux par hasard sur la maison d'où j'avais vu sortir cette aimable personne, et j'aperçus à la fenêtre d'une salle basse une vieille femme qui me fit signe d'entrer.
Je volai aussitôt dans la maison, et je trouvai dans une salle assez propre cette vénérable et discrète vieille, qui, me prenant pour un marquis tout au moins, me salua respectueusement, et me dit : Je ne doute pas, seigneur, que vous n'ayez mauvaise opinion d'une femme qui, sans vous connaître, vous fait signe d'entrer chez elle; mais vous jugerez peut-être plus favorablement de moi quand vous saurez que je n'en use pas de cette sorte avec tout le monde. Vous me paraissez un seigneur de la cour. Vous ne vous trompez pas, ma mie, interrompis-je en étendant la jambe droite et penchant le corps sur la hanche gauche; je suis, sans vanité, d'une des plus grandes maisons d'Espagne. Vous en avez bien la mine, reprit-elle; et je vous avouerai que j'aime à faire plaisir aux personnes de qualité : c'est mon faible. Je vous ai observé par ma fenêtre. Vous avez regardé très attentivement, ce me semble, une dame qui vient de me quitter. Vous sentiriez-vous du goût pour elle? dites-le-moi confidemment. Foi d'homme de cour! lui répondis-je, elle m'a frappé : je n'ai jamais rien vu de plus piquant que cette créature-là. Faufilez-nous ensemble, ma bonne, et comptez sur ma reconnaissance. Il fait bon rendre ces sortes de services à nous aiiln s grands seigneurs : ce ne sont pas ceux que nous payons le plus mal.
Je vous l'ai déjà dit, répliqua la vieille, je suis toute dévouée aux personnes de condition; je me plais à leur être utile. Je reçois ici, par exemple, certaines femmes que des dehors de vertu empêchent de voir leurs galants chez elles. Je leur prête ma maison pour concilier leur tempérament avec la bienséance. Fort bien, lui dis-je; et vous venez apparemment de faire ce plaisir à la dame dont il s'agit? Non, répondit-elle; c'est une jeune veuve de qualité qui cherche un amant; mais elle est si difficile là-dessus, que je ne sais si vous lui conviendrez, malgré tout le mérite que vous pouvez avoir. Je lui ai déjà présenté trois