‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 92 sur 219 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

Varsovie. Il n'a que cette journée à me donner : je veux profiter lun temps si précieux, et j'ai cru que, pour le lui faire trouver agréable, j'avais besoin de vous et du marquis de Zenette. Làdessus mon maître et le parent de don Alexo s'embrassèrent, -'t se firent l'un à l'autre force compliments. Je fus très satisfait le ce que dit don Pompeyo; il me parut avoir l'esprit solide et délié.

On dîna chez Segiar, et ces seigneurs, après le repas, jouèrent pour s'amuser jusqu'à l'heure de la comédie. Alors ils allèrent tous ensemble, au Théâtre du Prince, voir représenter une tragédie nouvelle, qui avait pour titre la Reine de Carthage. La pièce Hnie, ils revinrent souper au même endroit où ils avaient diné; t leur conversation roula d'abord sur le poème qu'ils venaient l'entendre, ensuite sur les acteurs. Pour l'ouvrage, s'écria don Matliias, je l'estime peu; j'y trouve Enée encore plus fade que dans l'Enéide. Mais il faut convenir que la pièce a été jouée divinement. Qu'en pense le seigneur don Pompeyo? Il n'est pas, ce me semble, de mon sentiment. Messieurs, dit ce cavalier en souriant, je vous ai vus tantôt si charmés de vos acteurs, et particulièrement de vos actrices, que je n'oserais vous avouer que j'en ai jugé tout autrement que vous. C'est fort bien fait, interrompit don Alexo en plaisantant, vos censures seraient ici fort mal reçues. Respectez nos actrices devant les trompettes de leur réputation. Nous buvons tous les jours avec elles; nous les garantissons parfaites : nous en donnerons, si l'on veut, des certificats. Je n'en doute point, lui répondit son parent; vous en donneriez même de leurs vie et mœurs, tant vous me paraissez amis!

Vos comédiennes polonaises, dit en riant le marquis de Zenette, sont sans doute beaucoup meilleures? Oui, certainement, répliqua don Pompeyo, elles valent mieux. Il y en a du moins quelques-unes qui n'ont pas le moindre défaut. Celles-là, reprit le marquis, peuvent compter sur vos certifiées? Je n'ai point de liaisons avec elles, repartit don Pompeyo. Je ne suis point de leurs débauches : je puis juger de leurs mérites sans prévention. Kn bonne foi, poursuivit-il, croyez-vous avoir une troupe excellente? lion, parbleu, dit le marquis, je ne le crois pas, et je ne veux défendre qu'un très petit nombre d'acteurs : j'abandonne tout le reste. Ne conviendrez-vous pas que Tactrice qui a joué le rôle de Didon est admirable? N'a-t-elle pas représenté cette reine avec toute la noblesse et tout l'agrément convenables à l'idée que nous en avons? Et n'avez-vous pas admiré avec quel art elle attache un spectateur, et lui fait sentir les mouvements de toutes les passions qu'elle exprime? On peut dire qu'elle est

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consommée dans les raffinements de la déclamation. Je demeure d'accord, dit don Pompeyo, qu'elle sait émouvoir et toucher; jamais comédienne n'eut plus d'entrailles, et c'est une belle représentation; mais ce n'est point une actrice sans défaut. Deux ou trois choses m'ont choqué dans son jeu. Veut-elle marquer de la surprise? elle roule les yeux d'une manière outrée; ce qui sied mal à une princesse. Ajoutez à cela qu'en grossissant le son de sa voix, qui est naturellement doux, elle en corrompt la douceur et forme un creux assez désagréable. D'ailleurs il m'a semblé dans plus d'un endroit de la pièce, qu'on pouvait lu soupçonner de ne pas trop bien entendre ce qu'elle disait. J'aime mieux pourtant croire qu'elle était distraite, que de l'accuser de manquer d'intelligence.

A ce que je vois, dit alors don Mathias au censeur, vous ne seriez pas homme à faire des vers à la louange de nos comédiennes? Pardonnez-moi, répondit don Pompeyo. Je découvre beaucoup de talent au travers de leurs défauts. Je vous dirai même que je suis enchanté de l'actrice qui a fait la suivante dans les intermèdes '. Le beau naturel! avec quelle grâce elle occupe la scène! A-t-elle quelque bon mot à débiter? elle l'assaisonne d'un souris malin et plein de charmes, qui lui donne un nouveau prix. On pourrait lui reprocher qu'elle se livre quelquefois un peu trop à son feu et passe les bornes d'une honnête hardiesse; mais il ne faut pas être si sévère. Je voudrais seulement qu'elle se corrigeât d'une mauvaise habitude. Souvent, au milieu d'une scène, dans un endroit sérieux, elle interrompt tout à coup l'action pour céder à une folle envie de rire qui lui prend. Vous me direz que le parterre l'applaudit dans ces moments mêmes : cela est heureux.

Et que pensez-vous des hommes ? interrompit le marquis : vous devez tirer sur eux à cartouches, puisque vous n'épargnez pas les femmes. Non, dit don Pompeyo; j'ai trouvé quelques jeunes acteurs qui promettent; et je suis surtout assez content de ce gros comédien qui a joué le rôle du premier ministre de Didon. Il récite très naturellement, et c'est ainsi qu'on déclame en Pologne. Si vous êtes satisfait de ceux-là, dit Segiar, vous devez être charmé de celui qui a fait le personnage d'Enée. Ne vous a-t-il pas paru un grand comédien, un acteur original? Fort original, répondit le censeur; il a des tons qui lui sont particuliers, et il en a de bien aigus. Presque toujours hors de la nature, il précipite les paroles qui renferment le sentiment, et appuie sur les autres; il fait même des éclats sur des conjonc-

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