LIVRE TROISIÈME
cavaliers bien i»àtis, qu'elle a dédaignés. Oh! parbleu, ma chère, m'écriai-je d'un air de confiance, tu n'as qu'à me mettre à ses trousses; je t'en rendrai -bon compte, sur ma parole! Je suis curieux d'avoir un tête-à-tête avec une beauté difficile : je n'en ai point encore rencontré de ce caractère-là. Eh bien! me dit la vieille, vous n'avez qu'à venir ici demain à la même heure, vous satisferez votre curiosité. Je n'y manquerai pas, lui repartis-je : nous verrons si un jeune-seigneur tel que moi peut rater une conquête.
Je retournai chez le petit barbier, sans vouloiï* chercher d'autres aventures, et fort impatient de la suite de celle-là. Ainsi, le jour suivant, après m'ètre encore bien ajusté, je me rendis chez la vieille une heure plus tôt qu'il ne fallait. Seigneur, me dit-elle, vous êtes ponctuel, et je vous en sais bon gré. Il est vrai que la chose en vaut bien la peine. J'ai vu notre jeune veuve, et nous nous sommes fort entretenues de vous. On m'a défendu de parler; mais j'ai pris tant d'amitié pour vous que je ne puis me taire. Vous avez plu, et vous allez devenir un heureux seigneur. Entre nous, la dame est un morceau tout appétissant : son mari n'a pas vécu longtemps avec elle : il n'a fait que passer comme une ombre; elle a tout le mérite d'une fille. La bonne vieille, sans doute, voulait dire d'une de ces filles d'esprit qui savent vivre sans ennui dans le célibat.
L'héroïne du rendez-vous arriva bientôt en carrosse de louage comme le jour précédent, et vêtue de superbes habits. D'abord qu'elle parut dans la salle, je débutai par cinq ou six révérences de petit-maître, accompagnées de leurs plus gracieuses contorsions. Après quoi je m'approchai d'elle d'un air très familier, et lui dis : Ma princesse, vous voyez un seigneur qui en a dans l'aile. Votre image, depuis hier, s'offre incessamment à mon esprit, et vous avez expulsé de mon cœur une duchesse qui commençait à y prendre pied. Le triomph^est trop glorieux pour moi, répondit-elle en ôtant son voile; mais je n'en ressens pas une joie pure. Un jeune seigneur aime le changement, et son cœur est, dit-on, plus difficile à garder que la pistole volante. Eh! ma reine, repris-je, laissons là, s'il vous plaît, l'avenir; ne songeons qu'au présent. Vous êtes belle, je suis amoureux. Si mon amour vous est agréable, engageons-nous sans réflexion. Embarquons-nous comme les matelots; n'envisageons point les périls de la navigation, n'en regardons que les plaisirs.
En achevant ces paroles, je me jetai avec transport aux genoux de ma nymphe; et, pour mieux imiter les petits-maîtres, je la pressai d'une manière pétulante de faire mon bonheur. Elle m^ parut un peu émue de mes instances, mais elle ne crut pas devoir
s'y rendre encore, et me repoussant : Arrêtez-vous, me dit-elle, vous êtes trop vif; vous avez Tair libertin. J'ai bien peur que vous ne soyez un petit débauché. Fi donc! madame, m^écriai-je; pouvez-vous haïr ce qu'aiment les femmes hors du commun? Il n'y a plus que quelques bourgeoises qui se révoltent contre la débauche. C'en est trop, reprit-elle, je me rends à une raison si forte. Je vois bien qu'avec vous autres seigneurs les grimaces sont inutiles : il faut qu'une femme fasse la moitié du chemin. Apprenez donc votre victoire, ajoula-t-elle avec une apparence de confusion, comme si sa pudeur eût souffert de cet aveu ; vous m'avez inspiré des sentiments que je n'ai jamais eus pour personne, et je n'ai plus besoin que de savoir qui vous êtes pour me déterminer à vous choisir pour mon amant. Je vous crois un jeune seigneur, et même un honnête homme: cependant je n'en suis point assurée; et quelque prévenue que je sois en votre faveur, je ne veux pas donner ma tendresse à un inconnu.
Je me souvins alors de quelle façon le valet de don Antonio m'avait dit qu'il sortait d'un pareil embarras ; et voulant à son exemple passer pour mon maître : Madame, dis-je à ma veuve, je ne me défendrai point de vous apprendre mon nom; il est assez beau |>our mériter d'être avoué. Avez-vous entendu parler de don Mathias de Silva? Oui, répondit-elle; je vous dirai même que je l'ai vu chez une personne de ma connaissance. Quoique déjà effronté, je fus un peu troublé de cette réponse. Je me rassurai toutefois dans le moment, et, faisant force de génie pour me tirer de là : Eh bien! mon ange, repris-je, vous connaissez
un seigneur.... que je connais aussi Je suis de sa maison,
puisqu'il faut vous le dire. Son aïeul épousa la belle-sœur d'un oncle de mon père. Nous sommes, comme vous voyez, assez proches parents. Je m'appelle don César. Je suis fils unique de l'illustre don Fernand de Ribera, qui fut tué, il y a quinze ans, dans une bataille qui se donna sur les frontières de Portugal. Je vous ferais bien un détail de l'action; elle fut diablement vive ; mais ce serait perdre des moments précieux que l'amour veut que j'emploie plus agréablement.
Je devins pressant et passionné après ce discours; ce qui ne me mena pourtant à rien. Les faveurs que ma déesse me laissa prendre ne servirent qu'à me faire soupirer après celles qu'élitme refusa. La cruelle regagna son carrosse, qui l'attendait à la porte. Je ne laissai pas néanmoins de me retirer très satisfait de ma bonne fortune, bien que je ne fusse pas encore parfaitement neureux. Si, disais-je en moi-même, je n'ai obtenu que des demi-bontés, c'est que ma dame est une personne qualifiée, qui n'a pas cru devoir céder à mes transports dans une première
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entrenip. La fierté de sa naissance a retarda mon bonheur; mais il n'est différé que de quelques jours. Il est bien vrai que je me représentai aussi que ce pouvait être une matoise des plus raifînées. Cependant j'aimai mieux regarder la chose du bon côté que du mauvais, et je conservai l'avantageuse opinion que j'avais conçue de ma veuve. Nous étions convenus en nous quittant de nous revoir le surlendemain; et l'espérance de parvenir au comble de mes vœux me donnait un avant-^oût desplaisiis dont je me flattais.
L'esprit plein des plus riantes images, je me rendis chez mon barbier. Je changeai d'habit, et j'allai joindre mon maître dans un tripot où je savais qu'il était. Je le trouvai engagé au jeu et je m'aperçus qu'il gagnait, car il ne ressemblait pas à ces joueurs froids qui s'enrichissent ou se ruinent sans changer de visage. Il était railleur et insolent dans la prospérité, et fort bourru dans la mauvaise fortune. Il sortit fort gai du tripot, et prit le chemin du Théâtre du Prince. Je le suivis jusqu'à la porte de la comédie; là, me mettant un ducat dans la main : Tiens, Gil Blas, me dit-il, puisque j'ai gagné aujourd'hui, je veux que tu t'en ressentes : va te divertir avec tes camarades, et viens me prendre à minuit chez Arsénié, où je dois souper avec don Alexo Segiar. A ces mots, il rentra, et je demeurai à rêver avec qui je pourrais dépenser mon ducat, selon l'intention du donateur. Je ne rêvai pas longtemps. Glarin, valet de don Alexo, se présenta tout à coup devant moi. Je le menai au premier cabaret, et nous nous y amusâmes jusqu'à minuit. De là nous nous rendîmes à la maison d'Arsénié, où Glarin avait ordre aussi de se trouver. Un petit laquais nous ouvrit la porte, et nous fit entrer dans une salle basse, où la femme de chambre d'Arsénié et celle de Florimonde riaient à gorge déployée en s'entretenant ensemble, tandis que leurs maîtresses étaient en haut avec nos maîtres.
L'arrivée de deux vivants qui venaient de bien souper ne pouvait pas être désagréable à des soubrettes, et à des soubrettes de comédiennes encore : mais quel fut mon étonnement lorsque, dans une de ces suivantes, je reconnus ma veuve, mon adorable veuve, que je croyais comtesse ou marquise I Elle ne parut pas moins étonnée de voir son cher don Gésar de Ribera changé en valet de petit-maître. Nous nous regardâmes toutefois l'un et l'autre sans nous déconcerter; il nous prit même à tous deux une envie de rire que nous ne pûmes nous empêcher de satisfaire. Après quoi Laure (c'est ainsi qu'elle s'appelait), me tirant à part tandis que Glarin parlait à sa compagne, me tendit gracieusement la main, et me dit tout bas : Touchez-là, seigneur don Gésar; au lieu de nous faire des reproches réciproques,
faisons-nous des compliments, mon ami! Vous avez fait votre rôle à ravir, et je ne me suis point mal non plus acquittée du mien. Qu'en dites-vous? Avouez que vous m'avez prise pour une de ces jolies femmes de qualité qui se plaisent à faire des équipées? Il est vrai, lui répondis-je; mais qui que vous soyez, ma reine, je n'ai point changé de sentiment en changeant de forme. Agréez, de grâce, mes services, et permettez que le valet de chambre de don Mathias achève ce que don César a si heureusement commencé. Va, reprit-elle, je t'aime encore mieux dans ton naturel qu'autrement. Tu es en homme ce que je suis en femme : c'est la plus grande louange que je puisse te donner. Je te reçois au nombre de mes adorateurs. Nous n'avons plus besoin du ministère de la vieille : tu peux venir ici me voir librement. Nous autres dames de théâtre, nous vivons sans contrainte et pêle-mêle avec les hommes. Je conviens qu'il y paraît quelquefois; mais le public en rit, et nous sommes faites, comme tu sais, pour le divertir.
Nous en demeurâmes là, parce que nous n'étions pas seuls. La conversation devint générale, vive, enjouée, et pleine d'équivoques claires. Chacun y mit du sien. La suivante d'Arsénié, surtout, mon aimable Laure, brilla fort, et fit paraître beaucoup plus d'esprit que de vertu. D'un autre côté, nos maîtres et les comédiennes poussaient souvent de longs éclats de rirequenous entendions; ce qui suppose que leur entretien était aussi raisonnable que le nôtre. Si l'on eût écrit toutes les belles choses qui se dirent cette nuit chez Arsénié, on en aurait, je crois, composé un livre très instructif pour la jeunesse. Cependant l'heure de la retraite, c'est-à-dire le jour, arriva : il fallut se séparer. Clarin suivit don Alexo, et je me retirai avec don Mathias.
VI. — De l'entretien de quelques seigneurs sur les comédiens de la troupe du prince.
Ce jour-là mon maître, à son lever, reçut un billet de don Alexo Segiar, qui lui mandait de se rendre chez lui. Nous y allâmes, et nous trouvâmes avec lui le marquis de Zenette, et un autre jeune seigneur de bonne raine que je n'avais jamais vu. Don Mathias, dit Segiar à mon patron en lui présentant ce cavaher que je ne connaissais point, vous voyez don Pompeyo de Castro, mon parent. Il est presque dès son enfance à la cour de Pologne. Il arriva hier au soir à Madrid, et il s'en retourne dès demain à