LIVRE TROISIÈME
femme de la première qualité. Vous jugez bien que je volai au rendez-vous! Une vieille, qui m'y attendait pour me servir de guide, m'introduisit par une petite porte du jardin dans une grande maison, et m'enferma dans un riche cabinet, en me disant : Demeurez ici; je vais avertir ma maîtresse de votre arrivée. J'aperçus bien des choses précieuses dans ce cabinet, qu'éclairaient une grande quantité de bougies; mais je n'en considérai la magnificence que pour me confirmer dans l'opinion que j'avais déjà conçue de la noblesse de la dame. Si tout ce que je voyais semblait m'assurer que ce ne pouvait être qu'une personne du premier rang, quand elle parut, elle acheva de me le persuader par son air noble et majestueux. Cependant ce n'était pas ce que je pensais.
Seigneur cavalier, me dit-elle, après la démarche que je fais en votre faveur, il serait inutile de vouloir vous cacher que j'ai de tendres sentiments pour vous. Le mérite que vous avez fait paraître aujourd'hui devant toute la cour ne me les a point inspirés; il en précipite seulement le témoignage. Je vous ai vu plus d'une fois, je me suis informée de vous, et le bien qu'on m'en a dit m'a déterminée à suivre mon penchant. Ne croyez pas, poursuivitelle, avoir fait la conquête d'une altesse, je ne suis que la veuve d'un simple officier des gardes du roi ; mais ce qui rend votre victoire glorieuse, c'est la préférence que je vous donne sur un des plus grands seigneurs du royaume. Le prince de Radziviil m'aime, et n'épargne rien pour me plaire. Il n'y peut toutefois réussir, et je ne soulTre ses empressements que par vanité.
Quoique je visse bien à ce discours que j'avais affaire à une coquette, je ne laissai pas de savoir bon gré de cette aventure à mon étoile. Dona Hortensia (c'est ainsi que se nommait la dame) était encore dans sa première jeunesse, et sa beauté m'éblouit. De plus, on m'offrait la possession d'un cœur qui se refusait aux soins d'un prince : quel triomphe pour un cavalier espagnol! Je me prosternai aux pieds d'Hortense pom* la remercier de ses bontés. Je lui dis tout ce qu'un homme galant pouvait lui dire, et elle eut lieu d'être satisfaite des transports de reconnaissance que je fis éclater. Aussi nous séparâmes-nous tous deux les meilleurs amis du monde, après être convenus que nous nous verrions tous les soirs que le prince ne pourrait venir chez elle: ce qu'on [«romit de me faire savoir très exactement. On n'y manqua pas, et je devins enfin l'Adonis de cette nouvelle Vénus
Mais les plaisirs de la vie ne sont pas d'éternelle durée. Quelques mesures que prît la dame pour dérober la con naissance de notre commerce à mon rival, il ne laissa pas d'apprendre tout ce qu'il nous importait fort qu'il ignorât : une servante mécontente
le mil au fait. Ce seigneur, naturellement généreux, mais fier, jaloux et violent, fut indigné de mon audace. La colère et la jalousie lui troublèrent l'esprit; et, ne consultant que sa fureur, il résolut de se venger de moi d'une manière infâme. Une nuit que j'étais chez Hortense, il vint m'attendre à la petite porte du jardin, avec tous ses valets armés de bâtons. Dès que je sortis, il më fit saisir par ces misérables, et leur ordonna de m'assommer. Frappez, leur dit-il : que le téméraire périsse sous vos coups! c'est ainsi que je veux punir son insolence. Il n'eut pas achevé ces paroles, que ses gens m'assaillirent tous ensemble, et me donnèrent tant de coups de bâtons qu'ils m'étendirent sans sentiment sur la place; après quoi ils se retirèrent avec leur maître, pour qui cette cruelle exécution avait été un spectacle bien doux. Je demeurai le reste de la nuit dans l'état où ils m'avaient mis. A la pointe du jour, il passa près de moi quelques personnes qui, s'apercevant que je respirais encore, eurent la charité de me porter chez un chirurgien. Par bonheur, mes blessures ne se trouvèrent pas mortelles, et je tombai entre les mains d'un habile homme, qui me guérit en deux mois parfaitement. Au bout de ce temps-là je reparus à la cour, et repris mes premières brisées, excepté que je ne retournai plus chez Hortense, qui de son côté ne fit aucune démarche pour me revoir, parce que le prince, à ce prix-là, lui avait pardonné son infidélité.
Gomme mon aventure n'était ignorée de personne, et que je ne passais pas pour Un lâche, tout le monde s'étonnait de me voir aussi tranquille que si je n'eusse pas reçu un affront; car je ne disais pas ce que je pensais, et je semblais n'avoir aucun ressentiment. On ne savait que s'imaginer de ma fausse insensibilité. Les uns croyaient que, malgré mon courage, le rang de l'offenseur me tenait en respect et m'obligeait à dévorer l'offense; les autres, avec plus de raison, se défiaient de mon silence, et regardaient comme un calme trompeur la situation paisible où je paraissais être. Le roi jugea, comme ces derniers, que je n'étais pas homme à laisser un outrage impuni, et que je ne manquerais pas de me venger sitôt que j'en trouverais une occasion favorable. Pour savoir s'il devinait ma pensée, il me fit entrer un jour dans son cabinet, où il me dit : Don Pompeyo, je sais l'accident qui vous est arrivé, et je suis surpris, je l'avoue, de votre tranquillité : vous dissimulez certainement. Sire, lui répondis-je, j'ignore qui peut être l'offenseur; j'ai été attaqué la nuit par des gens inconnus : c'est un malheur dont il faut bien que je me console. Non, non, répliqua le roi, je ne suis point la dupe de ce discours peu sincère; on m'a tout dit. Le prince de Radzivill vous a mortellement offensé. Vous êtes noble et Castillan; je sais à quoi ces deux