LIVRE TROISIÈME
qualités vous engagent. Vous avez formé la résolution de vous venger. Faites-moi confidence du parti que vous avez pris; je le veux. Ne craignez point de vous repentir de m'avoir confié votre secret.
Puisque Votre Majesté me l'ordonne, lui repartis-je, il faut donc que je lui découvre mes sentiments. Oui, seigneur, je songe à tirer vengeance de l'affront qu'on m'a fait. Tout homme qui porte un nom pareil au mien en est comptable à sa race. Vous savez l'indigne traitement que j'ai reçu; et je me propose d'assassiner le prince, pour me venger d'une manière qui réponde
I l'offense. Je lui plongerai un poignard dans le sein, ou lui casserai la tête d'un coup de pistolet, et je me sauverai, si je puis, en Espagne; voilà quel est mon dessein.
Il est violent, dit le roi; néanmoins, je ne saurais le condamner. Après le cruel outrage que Radzivill vous a fait, il est digne du châtiment que vous lui réservez. Mais n'exécutez pas si tôt voire entreprise; laissez-moi chercher un tempérament pour vous accommoder tous deux. Ah! seigneur, m'écriai-je avec chagrin, pourquoi m'avez-vous obligé de vous révéler mon secret? Quel tempérament peut...? Si je n'en trouve pas qui vous satisfasse, interrompit-il, vous pourrez faire ce que vous avez résolu. Je ne prétends point abuser de la confidence que vous m'avez faite : je ne trahirai point votre honneur; soyez sans inquiétude làdessus.
J'étais assez en peine de savoir par quel moyen le roi prétendait terminer cette affaire à l'amiable; voici comme il s'y prit.
II entretint en particulier mon rival. Prince, lui dit-il, vous avez offensé don Pompeyo de Castro. Vous n'ignorez pas que c'est uu homme d'une naissance illustre, un cavalier, que j'aime, et qui m'a bien servi. Vous lui devez une satisfaction. Je ne suis pas d'humeur à la lui refuser, répondit le prince. S'il se plaint de mon emportement, je suis prêt à lui en faire raison par la voie des armes. Il faut une autre réparation, reprit le roi; un gentilhomme espagnol entend trop bien le poini» d'honneur pour vouloir se battre noblement avec un lâche assassin. Je ne puis vous appeler autrement; et vous ne sauriez expier l'indignité de votre action qu'en présentant vous-même un bâton à votre ennemi et qu'en vous offrant à ses coups. 0 ciel ! s'écria mon rival ; quoi, sire, vous voulez qu'un homme de mon rang s'abaisse, qu'il s'humilie devant un simple cavalier, et qu'il en reçoive même des coups de bâton! Non, repartit le monarque, j'obligerai don Pompeyo à me promettre qu'il ne vous frappera point. Demandez- lui seulement pardon de votre violence en lui présentant un bâton; c'est tout ce que j'exige de vous. Et c'est trop attendre de moi,
sire, interrompit brusquement Radzivill : j'aime mieux demeurer exposé aux traits cachés que son ressentiment me prépare. Vos jours me sont chers, dit le roi, et je voudrais que cette affaire n'eut point de mauvaises suites. Poi^r la finir avec moins de désagrément pour vous, je serai seul témoin de cette satisfaction que je vous ordonne de faire à l'Espagnol. • Le roi eut besoin de tout le pouvoir qu'il avait sur le prince pour obtenir de lui qu'il fît une démarche si mortifiante. Ce monarque pourtant en vint à bout; ensuite il m'envoya chercher. Il me conta l'entretien qu'il venait d'avoir avec mon ennemi, et me demanda si je serais content de la réparation dont ils étaient convenus tous deux. Je répondis qu'oui; et je donnai ma parole que, bien loin de frapper l'offenseur, je ne prendrais pas même le bâton qu'il me présenterait. Cela étant réglé de cette sorte, le prince et moi nous nous trouvâmes un jour à certaine heure chez le roi, qui s'enferma dans son cabinet avec nous. Allons, dit-il à Radzivill, reconnaissez votre faute, et méritez qu'on vous la pardonne! Alors mon ennemi me fit des excuses, et me présenta un bâton qu'il avait à la main. Don Pompeyo, me dit le monarque en ce moment, prenez ce bâton, et que ma présence ne vous empêche pas de satisfaire votre honneur outragé! Je vous rends la parole que vous m'avez donnée de ne point frapper votre ennemi. Non, seigneur, lui répondis-je, il suffit qu'il se mette en état de recevoir des coups de bâton : un Espagnol offensé n'en demande pas davantage. Eh bien, reprit le roi, puisque vous êtes content de cette satisfaction, vous pouvez présentement tous deux suivre la franchise d'un procédé régulier. Mesurez vos épées, pour terminer noblement votre querelle. C'est ce que je désire avec ardeur, s'écria le prince d'un ton brusque; et cela seul est capable de me consoler de la honteuse démarche que je viens de faire.
A ces mots, il sortit plein de rage et de confusion; et deux heures après il m'envoya dire qu'il m'attendait dans un endroit écarté. Je m'y rendis, et je trouvai ce seigneur disposé à se bien battre. Il n'avait pas quarante-cinq ans; il ne manquait ni de courage ni d'adresse : on peut dire que la partie était égale entre nous. Venez, don Pompeyo, me dit-il, finissons ici notre différend. Nous devons l'un et l'autre être en fureur, vous du traitement que je vous ai fait, et moi de vous en avoir demandé pardon. En achevant ces paroles, il mit si brusquement l'épée à la main, que je n'eus pas le temps de lui répondre. Il me poussa d'abord très vivement; mais j'eus le bonheur de parer tous les coups qu'il me porta. Je le poussai à mon tour : je sentis que j'avais affaire à un homme qui savait aussi bien se défendre