LIVRE HUITIÈME
couchais dans une garde-robe auprès de la chambre du duc. Ce ministre, un matin, s'étant levé à son ordinaire au point du jour, me fit prendre quelques papiers avec une écritoire, et me dit de le suivre dans le jardin du palais. Nous allâmes nous asseoir sous des arbres, où je me mis par son ordre dans l'attitude d'un homme qui écrit sur la forme de son chapeau; et lui, il tenait à la main un papier qu'il faisait semblant de lire. Nous paraissions de loin occupés d'affaires fort sérieuses, et toutefois nous ne parlions que de bagatelles, car Son Excellence ne les haïssait pas.
Il y avait plus d'une heure que je la réjouissais par toutes les saillies que mon humeur enjouée me fournissait, quand deux pies vinrent se poser sur des arbres qui nous couvraient de leur ombrage. Elles commencèrent à caqueter d'une façon si bruyante,
- qu'elles attirèrent notre attention. ^Voilà des oiseaux, dit le duc, qui semblent se quereller. Je serais assez curieux de savoir le
- sujet de leur querelle., Monseigneur, lui dis-je, votre curiosité me fait souvenir d'une fable indienne que j'ai lue dans Pilpay ou dans un autre auteur fabuliste. Le ministre me demanda quelle était cette fable, et je la lui racontai dans ces termes :
Il régnait autrefois dans la Perse un bon monarque, qui,
n'ayant pas assez d'étendue d'esprit pour gouverner lui-même ses États, en laissait le soin à son grand vizir. Ce ministre, nommé Atalmuc, avait un génie supérieur. Il soutenait le poids de cette vaste monarchie sans en être accablé : il la maintenait dans une paix profonde. Il avait même l'art de rendre aimable l'autorité royale en la faisant respecter, et les sujets avaient un père affectionné dans un vizir fidèle au prince. Atalmuc avait parmi ses secrétaires un jeune Cachemirien, appelé Zéangir, qu'il aimait plus que les autres. Il prenait plaisir à son entretien, le menait avec lui à la chasse, et lui découvrait jusqu'à ses plus secrètes pensées^ Un jour qu'ils chassaient ensemble dans un bois, le vizir, voyant deux corbeaux qui croassaient sur un arbre, dit à son secrétaire : Je voudrais bien savoir ce que ces oiseaux se disent en leur ''langage. Seigneur, lui répondit le Cachemirien, vos souhaits peuvent s'accomplir. ^.Eh! comment
' cela? reprit Atalmuc.^ C'est, repartit Zétngir, qu'un derviche cabaliste m'a enseigné la langue des oiseaux. Si vous le souhaitez, j'écouterai ceux-ci, et je vous répéterai mot pour mot ce que je leur aurai entendu dire.
Le vizir y consentit. Le Cachemirien s'approcha des corbeaux, et parut leur prêter une oreille attentive. Après quoi, revenant à
-son maître -.^Seigneur, lui dit-il, le croiriez-vous? nous faisons le sujet de leiir conversation. Cela n'est pas possible, s'écria le
ministre persan. ^Eh! que disent-ils de nous? Un des deux, reprit ]o secrétaire, a dit j-Le voilà lui-même, ce grand vizir Atalmuc, cet aigle tutélaire qui couvre de ses ailes la Perse comme son nid, et veille sans cesse à sa conservation! Pour se délasser de ses pénibles travaux, il chasse dans ce bois avec son fidèle Zéangir. Que ce secrétaire est heureux de servir un maître qui a mille bontés pour lui W)oucement, a interrompu l'autre corbeau, doucement, ne vantez pas tant le bonheur de ce Cachemirien ! Atalmuc, il est vrai, s'entretient avec lui familièrement, l'honore de sa confiance, et je ne doute pas même qu'il n'ait dessein de lui donner quelque jour un emploi considérable; mais avant ce temps-là Zéangir mourra de faim. Ce pauvre diable est logé dans une petite chambre garnie, où il manque des choses les plus nécessaires. En un mot, il mène une vie misérable, sans que personne s'en aperçoive à la cour. Le grand vizir ne s'avise pas de s'informer s'il est bien ou mal dans ses affaires; et, content d'avoir pour lui de bons sentiments, il le laisse en proie à la pauvreté.
Je cessai de parler en cet endroit pour voir venir le duc de Lerme, qui me demanda en souriant quelle impression cet apologue avait faite sur l'esprit d'Atalmuc, et si ce grand vizir ne s'était point offensé de la hardiesse de son secrétaire. Non, monseigneur, lui répondis-je un peu troublé de sa question, la -fable dit au contraire qu'il le combla de bienfaits., Gela est heureux, reprit le duc d'un air sérieux; il y a des ministres qui ne trouveraient pas bon qu'on leur fît des leçons. Mais, ajouta-t-il en rompant l'entretien et en se levant, je crois que le roi ne tardera guère à se réveiller; mon devoir m'appelle auprès de lui. A ces mots il marcha vers le palais à grands pas sans me parler davantage, et très mal affecté, à ce qu'il me semblait, de ma fable indienne.
Je le suivis jusqu'à la porte de la chambre de Sa Majesté, après quoi j'allai remettre les papiers dont j'étais chargé à l'endroit où je les avais pris. J'entrai dans un cabinet où nos deux secrétaires copistes travaillaient, car ils étaient aussi du voyage. j\Qu'avezvous, seigneur de Santillane? dirent-ils en me voyant. Vous êtes bien ému! Vous serait-il arrivé quelque désagréable accident?
J'étais trop plein du mauvais succès de mon apologue pour leur cacher ma douleur. Je leur fis le récit des choses que j'avais dites au duc, et ils se montrèrent sensibles à la vive affliction dont je leur parus saisi./Vous avez sujet d'être chagrin, me dit l'un des deux. Monseigneur quelquefois prend les choses de travers.^Gela n'est que trop vrai, dit l'autre. Puissiez-vous être mieux traité