LIVRE HUITIÈME
de ma fortune. Cela ne diminua rien de l'orgueil que j'avais déjà; et l'entretien que j'eus peu de jours après avec le comte de Lemos acheva de me remplir la tête d'ambitieuses idées.
J allai trouver ce seigneur de la part de son oncle chez le prince d'Espagne, et je lui présentai une lettre de créance, par laquelle le duc lui mandait qu'il pouvait s'ouvrir à moi comme à un homme qui avait une entière connaissance de leur dessein, et qui était choisi pour être leur messager commun. Après avoir lu ce billet, le comte me conduisit dans une chambre où nous nous enfermâmes tous deux, et là ce jeune seigneur me tint ce discours : Puisque vous avez la coniiance du duc de Lerme, je ne doute pas que vous ne la méritiez, et je ne dois faire aucune ditiiculté de vous donner la mienne. Vous saurez donc que les choses vont le mieux du monde. Le prince d'Espagne me distingue de tous les seigneurs qui sont attachés à sa personne, et qui s'étudient à lui plaire. J'ai eu ce matin une conversation particulière avec lui, dans laquelle il m'a paru chagrin de se voir, par l'avarice du roi, hors d'état de suivre les mouvements de son cœur généreux, et même de faire une dépense convenable à un prince. Sur cela je n'ai pas manqué de le plaindre; et, profitant de ce moment-là, j'ai promis de lui porter demain à son lever mille pistoles, en attendant de plus grosses sommes que je me suis fait fort de lui fournir incessamment. Il a été charmé de ma promesse; et je suis bien sûr de captiver sa bienveillance si je lui tiens parole. Allez dire, ajouta-t-il, toutes ces circonstances à mon oncle, et revenez m'apprendre ce soir ce qu'il pense là-dessus.
Je quittai le comte de Lemos dès qu'il m'eut parlé de cette sorte, et je rejoignis le duc de Lerme, qui, sur mon rapport, envoya demander à Calderone mille pistoles, dont on me chargea le soir, et que j'allai remettre au comte, en disant en moi-même : Ho, ho, je vois bien à présent quel est l'infaillible moyen qu'a le ministre pour réussir dans son entreprise! Il a parbleu raison; et, selon toutes les apparences, ces prodigalités ne le ruineront point. Je devine aisément dans quels coffres il prend ces belles pistoles; mais, après tout, n'est-il pas juste que ce soit le père qui entretienne le fHs? Le comte de Lemos, lorsque je me séparai de lui, me dit tout bas : Adieu, notre cher confident! Le prince d'Espagne aime un peu les dames; il faudra que nous ayons vous et moi au premier jour une conférence là-dessus; je prévois que j'aurai bientôt besoin de votre ministère. Je m'en retournai en rêvant à ces mots, qui n'étaient nullement ambigus, et qui me remplissaient de joie. Comment diable! disais-je, me voilà prêt à devenir le Mercure de l'héritier de la
monarchie! Je n'examinais point si cela était bon ou mauvais; la qualité du galant étourdissait ma morale. Quelle gloire pour moi d'être ministre des plaisirs d'un grand prince! Oh! tout / beau, monsieur Gil Blas, me dira-t-on : il ne s'agissait pour vous que d'être ministre en second. J'en demeure d'accord; mais dans le fond ces deux postes font autant d'honneur l'un que l'autre, le profit seul en est difTérent.
En m'acquittant de ces nobles commissions, en me mettant de jour en jour plus avant dans les bonnes grâces du premier ministre, avec les plus belles espérances du monde, que j'eusse été heureux si l'ambition m'eût préservé de la faim! Il y avait plus de deux mois que je m'étais défait de mon magnifique appartement, et que j'occupais une petite chambre garnie des plus modestes. Quoique cela me fît de la peine, comme j'en sortais de bon matin et que je n'y rentrais que la nuit pour y coucher, je prenais patience. J'étais toute la journée sur mon théâtre, c'est-à-dire chez le duc. J'y jouais un rôle de seigneur. Mais, quand j'étais retiré dans mon taudis, le seigneur s'évanouissait, et il ne restait que le pauvre Gil Blas, sans argent, et qui pis est, sans avoir de quoi en faire. Outre que j'étais trop fier pour découvrir à quelqu'un mes besoins, je ne connaissais personne qui pût m'aider que don Navarro, que j'avais trop négligé depuis que j'étais à la cour, pour oser m'adresser à lui. J'avais été obligé de vendre mes bardes pièce à pièce. Je n'avais plus que celles dont je ne pouvais absolument me passer. Je n'allais plus à l'auberge, faute d'avoir de quoi payer mon ordinaire. Que faisais-je donc pour subsister? Je vais vous le dire. Tous les matins dans nos bureaux on nous apportait pour déjeuner un petit pain et un doigt de vin; c'était tout ce que le ministre nous faisait donner. Je ne mangeais que cela dans la journée, et le soir, le plus souvent, je me couchais sans souper.
Telle était la situation d'un homme qui brillait à la cour, quoiqu'il y dût faire plus de pitié que d'envie. Je ne pus néanmoins résister à ma misère, et je me déterminai enfin à la découvrir finement au duc de Lerme, si j'en trouvais l'occasion . Par bonheur elle s'offrit à l'Escurial, où le roi et le prince d'Espagne allèrent quelques jours après.
Yj — Gomment Gil Blas fit connaître sa misère au duc de Lerme, et de quelle façon ce ministre en usa avec lui.
Lorsque le roi était à l'Escurial, il y défrayait tout le monde, de manière que je ne sentais point là où le bât me blessait. Je