‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 100 sur 146 · LIVRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE ONZIÈME

mettrai aveuglément sur mon registre, si votre maître le veut. Vous me ferez plaisir, dis-je à don Raimond; donnez-moi cette marque d'amitié. Scipion est un garçon que j'aime, d'ailleurs très intelligent, et qui se gouvernera de façon qu'on n'aura pas le moindre reproche à lui faire. En un mot, j'en réponds comme de moi-même.

Cela suflit, reprit Caporis, il n'a qu'à se rendre incessamment à Séville; les vaisseaux doivent mettre à la voile dans un mois pour les Indes. Je le chargerai à son départ d'une lettre pour un homme qui lui donnera toutes les instructions nécessaires pour s'enrichir, sans porter aucun préjudice aux intérêts de Son Excellence, qui doivent être sacrés pour lui.

Scipion, charmé d'avoir cet emploi, se hâta de partir pour Séville, avec mille écus que je lui comptai, pour acheter dans l'Andalousie du vin et de l'huile, et le mettre en état de trafiquer pour son compte dans les Indes. Cependant, tout ravi qu'il était de faire un voyage dont il espérait tirer tant de profit, il ne put me quitter sans répandre des pleurs, et je ne vis pas de sangfroid son départ.

XII. — Don Alphonse de Leyva vient à Madrid; motif de son voyage. De raffliction qu'eut Gil Blas, et de la joie qui la suivit.

A peine eus-je perdu Scipion, qu'un page du ministre m'apporta un billet qui contenait ces paroles :

« Si le seigneur de Santillane veut se donner la peine de se rendre à l'image de Saint-Gabriel, dans la rue de Tolède, il y verra un de ses meilleurs amis. »

Quel peut être cet ami qui ne se nomme point? dis-je en moimême. Pourquoi me cache-t-il son nom? Il veut apparemment me causer le plaisir de la surprise. Je sortis sur-le-champ, je pris le chemin de la rue de Tolède; et, en arrivant au lieu marqué, je ne fus pas peu étonné d'y trouver don Alphonse de Leyva. Que vois-je! m'écriai-je. Vous ici, seigneur! Oui, mon cher Gil Blas, répondit-il en me serrant étroitement entre ses bras; c'est don Alphonse lui-même qui s'offre à votre vue. Eh! qui vous amène à Madrid? lui dis-je. Je vais vous surprendre, me repartit-il, et vous affliger, en vous apprenant le sujet de mon voyage. On m'a ôté le gouvernement de Valence, et le premier ministre me mande à la cour pour rendre compte de ma conduite. Je demeurai un quart d'heure dans un stupide silence; puis reprenant la parçle : De quoi, lui dis-je, vous accuse-t-on? Il faut bien que vous ayez

fait quelque chose imprudemment. J'impute, répondit-il, ma disgrâce à la visite que j'ai faite, il y a trois semaines, au cardinal duc de Lerme, qui depuis un mois est relégué dans son château de Dénia.

Oh! vraiment, interrompis-je, vous avez raison d'attribuer votre malheur à cette visite indiscrète ! n'en cherchez point la cause ailleurs, et permettez-moi de vous dire que vous n'avez pas consulté votre prudence ordinaire lorsque vous avez été voir ce ministre disgracié. La faute en est faite, me dit-il, et j'ai pris de bonne grâce mon parti : je vais me retirer avec ma famille au château de Leyva, où je passerai dans un profond repos le reste de mes jours. Tout ce qui me fait de la peine, ajouta-t-il, c'est d'être obligé de paraître devant un superbe ministre, qui pourra me recevoir peu gracieusement. Quelle mortification pour un Espagnol! Cependant c'est une nécessité; mais avant que de m'y soumettre, j'ai voulu vous parler. Seigneur, lui dis-je, laissez-moi faire; ne vous présentez pas devant le ministre que je n'aie su auparavant de quoi l'on vous accuse; le mal n'est peut-être pas sans remède. Quoi qu'il en soit, vous trouverez bon, s'il vous plaît, que je me donne pour vous tous les mouvements qu'exigent de moi la reconnaissance et l'amitié. A ces mots, je le laissai dans son hôtellerie, en l'assurant qu'il aurait incessamment de mes nouvelles.

Comme je ne me mêlais plus d'affaires d'État depuis les deux mémoires dont il a été fait une si éloquente mention, j'allai trouver Carnero, pour lui demander s'il était vrai qu'on eût ôtéà don Alphonse de Leyva le gouvernement de la ville de Valence. Il me répondit qu'oui, mais qu'il en ignorait la raison. Là-dessus, je pris sans balancer la résolution de m'adresser à monseigneur même pour apprendre de sa propre bouche les sujets qu'il pouvait avoir de se plaindre du fils de don César.

J'étais si pénétré de ce fâcheux événement, que je n'eus pas besoin d'affecter un air de tristesse pour paraître affligé aux yeux du comte-duc. Qu'as-tu donc, Santillane? me dit-il aussitôt qu'il me vit. J'aperçois sur ton visage une impression de chagrin; je vois même des larmes prêtes à couler de tes yeux. Qu'est-ce que cela signifie? Ne me déguise rien. Quelqu'un t'aurait-il fait quelque offense? Parle, tu serasbientôt vengé. Monseigneur, lui répondis-je en pleurant, quand je voudrais vous cacher ma douleur, je ne le pourrais pas : je suis au désespoir. On vient de me dire que don Alphonse de Leyva n'est plus gouverneur de Valence; on ne pouvait m'annoncer une nouvelle plus capable de me causer une mortelle affliction. Que dis-tu, Gil Blas? repril le ministre étonné. Quel intérêt peux-tu prendre à ce don

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