‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 101 sur 146 · LIVRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE ONZIÈME

Alphonse et à son gouvernement? Alors je lui fis un détail des obligations que j'avais aux seigneurs de Leyva ; ensuite, je lui racontai de quelle façon j'avais obtenu du duc de Lerme, pour le fils de don César, le gouvernement dont il s'agissait.

Quand Son Excellence m'eut écouté jusqu'au bout avec une attention pleine de bonté pour moi, il me dit : Essuie tes pleurs, mon ami. Outre que j'ignorais ce que tu viens de m'apprendre, je t'avouerai que je regardais don Alphonse comme une créature du cardinal de Lerme. Je te mets à ma place : la visite qu'il a faite à cette Éminence ne te l'aurait-il pas rendu suspect? Je veux bien croire pourtant que, ayant été pourvu de son emploi par ce ministre, il peat avoir fait cette démarche par un pur mouvement de reconnaissance, et je la lui pardonne. Je suis fâché d'avoir déplacé un homme qui te devait son poste; mais si j'ai détruit ton ouvrage, je puis le réparer. Je veux même encore plus faire pour toi que le duc de Lerme. Don Alphonse, ton ami, n'était que gouverneur de la ville de Valence, je le fais vice-roi du royaume d'Aragon : c'est ce que je te permets de lui faire savoir, et tu peux lui mander de venir prêter serment.

Lorsque j'eus entendu ces paroles, je passai d'une extrême douleur à un excès de joie qui me troubla l'esprit à un point qu'il y parut au remerciement que je fis à monseigneur; mais le désordre de mon discours ne lui déplut point; et, comme je lui appris que don Alphonse était à Madrid, il me dit que je pouvais le lui présenter dès ce jour-là même. Je courus aussitôt à l'image Saint-Gabriel, où je ravis le fils de don César en lui annonçant son nouvel emploi. Il ne pouvait croire ce que je lui disais, tant il avait peine à se persuader que le premier ministre, quelque amitié qu'il eût pour moi, fût capable de donner des vice-royautés à ma considération. Je le menai au comte-duc, qui le reçut très poliment, et qui lui dit : Don Alphonse, vous vous êtes si bien conduit dans votre gouvernement de la ville de Valence, que le roi, vous jugeant propre à remplir une plus grande place, vous a nommé à la vice-royauté d'Aragon. Cette dignité, ajouta-t-il, n'est point au-dessus de votre naissance, et la noblesse aragonaise ne saurait murmurer contre le choix de la cour.

Son Excellence ne fit aucune mention de moi, et le public ignora la part que j'avais à cette affaire; ce qui sauva don Alphonse et le ministre des mauvais discours qu'on aurait pu tenir dans le monde sur un vice-roi de ma façon. Sitôt que le fils de don César fut sûr de son fait, il dépêcha un exprès à Valence pour en informer son père et Séraphine, qui se reivdirent bientôt à Madrid. Leur premier soin fut de me venir

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trouver pour m'accabler de remercîments. Quel spectacle touchant et glorieux pour moi, de voir les trois personnes du monde qui m'étaient les plus chères m'embrasser à Tenvi! Aussi sensibles à mon zèle et à mon aflection qu'à l'honneur que le poste de vice-roi allait faire rejaillir sur leur maison, ils ne pouvaient se lasser de me tenir des discours reconnaissants. Ils me parhiient même comme s'ils eussent parlé à un homme d'une condition égale à la leur; il semblait qu'ils eussent oublié qu'ils avaient été mes maîtres; ils croyaient ne pouvoir me témoigner assez d'amitié. Pour supprimer les circonstances inutiles, don Alphonse, après avoir reçu ses patentes, remercié le roi et son ministre, et prêté le serment ordinaire, partit de Madrid avec sa famille pour aller établir son séjour à Saragosse. Il y fit son entrée avec toute la magnificence imaginable; et les Aragonais firent connaître, par leurs acclamations, que je leur avais donné un vice-roi qui leur était fort agréable.

XllI. — Gil Dlas rencontre chez le roi don Gaston de Gogollos et don André de Tordesillas; où ils allèrent tous trois. Fin de l'histoire de don Gaston et de dona Helena de Galisteo. Quel service Santillane rendit à Tordesillas.

Je nageais dans la joie d'avoir si heureusement changé en viceroi un gouverneur déplacé ; les seigneurs de Leyva mêmes en étaient moins ravis que moi. J'eus bientôt encore une autre occasion d'employer mon crédit pour un ami; ce que je crois devoir rapporter, pour faire connaître à mes lecteurs que je nétais plus ce même Gil Blas qui, sous le ministère précédent, vendait les grâces de la cour.

J'étais un jour dans l'antichambre du roi, où je m'entretenais avec des seigneurs qui, me connaissant pour un homme chéri du premier ministre, ne dédaignaient pas ma conversation. J'aperçus dans la foule don Gaston de Gogollos, ce prisonnier d'État que j'avais laissé dans la tour de Ségovie. Il était avec le châtelain don André de Tordesillas. Je quittai volontiers ma compagnie pour aller embrasser ces deux amis. S'ils furent étonnés de me revoir là, je le fus bien davantage de les y rencontrer. Après de vives accolades de part et d'autre, don Gaston me dit : Seigneur de Santillane, nous avons bien des questions à nous faire mutuellement, et nous ne sommes pas ici dans un lieu commode pour cela; permettez que je vous emmène dans un endroit où, le seigneur Tordesillas et moi, nous serons bien aises d'avoir avec vous un long entretien. J'y consentis; nous fendîmes la presse,

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