Acte de foi. (Noie de Lesage
tionner sur ce qui m'amenait à Tolède. Vous verrez, reprit-il, une des plus belles processions qui aient jamais été faites; il y a, dit-on, plus de cent prisonniers, parmi lesquels on en compte plus de dix qui doivent être brûlés.
Véritablement le lendemain, avant le lever du soleil, j'entendis sonner toutes les cloches de la ville; et l'on faisait ce carillon pour avertir le peuple qu'on allait commencer VaiUo-da-fé. Curieux de voir cette effrayante fête, que je n'avais pas encore vue, je m'habillai à la hâte et me rendis à l'inquisition. Il y avait tout auprès, et le long des rues par où la procession devait passer, des échafauds, sur l'un desquels je me plaçai pour mon argent. J'aperçus bientôt les dominicains qui marchaient les premiers, précédés de la bannière de l'inquisition. Ces bons pères étaient immédiatement suivis des tristes victimes que le saint-office voulait immoler ce jour-là. Ces malheureux allaient l'un après l'autre, la tête et les pieds nus, ayant chacun un cierge à la main, et son parram ^ à son côté. Les uns avaient un grand scapulaire de toile jaune, parsemé de croix de saint André peintes en rouge, et appelé sambenito; les autres portaient des carochas, qui sont des bonnets de carton élevés en forme de pain de sucre et couverts de flammes et de figures diaboliques.
Gomme je regardais de tous mes yeux ces infortunés avec une compassion que je me gardais bien de laisser paraître, de peur qu'on ne m'en fît un crime, je crus reconnaître, parmi ceux qui avaient la tête ornée de carochas, le révérend père Hilaire et son compagnon le frère Ambroise. Ils passèrent si près de moi, que, ne pouvant m'y tromper : Que vois-je? dis-je en moi-même. Le ciel, las des désordres de la vie de ces deux scélérats, les a donc livrés à la justice de l'inquisition! En parlant de cette sorte, je me sentis saisir d'effroi; il me prit un tremblement universel, et mes esprits se troublèrent au point que je pensai m'évanouir. La liaison que j'avais eue avec ces fripons, l'aventure de Xelva, enfin tout ce que nous avions fait ensemble, vint dans ce moment s'offrir à ma pensée, et je m'imaginai ne pouvoir assez remercier Dieu de m'avoir préservé du scapulaire et des carochas.
Lorsque la cérémonie fut achevée, je m'en retournai à mon hôtellerie, tout tremblant du spectacle affreux que je venais de voir; mais les images affligeantes dont j'avais l'esprit rempli se dissipèrent insensiblement, et je ne pensai plus qu'à me bien acquitter de la commission dont mon maître m'avait chargé.
1. On appelle parrains toutes les personnes que l'inquisiteur nomme pour accompagner les prisonniers dans Vauto-da-fé, et qui sont obligées ^'en répondre. (Note de Lesage.)