LIVRE DOUZIÈME 22l
J'attendis avec impatience l'heure de la comédie pour y aller, jugeant que c'était par là que je devais commencer; et sitôt qu'elle fut venue, je me rendis au théâtre, oii je m'assis auprès d'un chevalier d'Alcantara. J'eus bientôt lié conversation avec lui. Seigneur, lui dis-je, est-il permis à un étranger d'oser vous faire une question? Seigneur cavalier, me répondit-il fort poliment, c'est de quoi je me tiendrai fort honoré. On m'a vanté, repris-je, les comédiens de Tolède; aurait-on eu tort de m'en dire du bien? Non, repartit le chevalier, leur troupe n'est pas mauvaise; il y a même parmi eux de grands sujets; vous verrez entre autres la belle Lucrèce, une actrice de quatorze ans, qui vous étonnera. Vous n'aurez pas besoin, lorsqu'elle se montrera sur la scène, que je vous la fasse remarquer; vous la démêlerez aisément. Je demandai au chevalier si elle jouerait ce jour-là. Il me répondit que oui, et même qu'elle avait un rôle très brillant dans la pièce qu'on allait représenter.
La comédie commença. Il parut deux actrices qui n'avaient rien négligé de tout ce qui pouvait contribuer à les rendre charmantes; mais malgré l'éclat de leurs diamants, je ne pris ni l'une ni l'autre pour celle que j'attendais. Le chevalier d'Alcantara m'avait si fort prévenu en faveur de Lucrèce, que je ne pouvais la deviner qu'en la voyant elle-même. Enfin cette belle l.ucrèce sortit du fond du théâtre, et son arrivée sur la scène fut annoncée par un battement de mains long et général. Ah! la Voici, dis-je en moi-même. Quel air de noblesse! que de grâces! les beaux yeux! la piquante créature! Effectivement, j'en fus fort satisfait, ou plutôt sa personne me frappa vivement. Dès la première tirade de vers qu'elle récita, je lui trouvai du naturel, du feu, une intelligence au-dessus de son âge, et je joignis volontiers mes applaudissements à ceux qu'elle reçut de toute l'assemblée pendant la pièce. Eh bien, me dit le chevalier, vous voyez comme Lucrèce est avec le public? Je n'en suis pas surpris, lui répondis-je. Vous le seriez encore moins, me répliquat-il, si vous l'entendiez chanter; c'est une sirène : malheur à ceux qui l'écoutent sans avoir pris la précaution d'Ulysse! Sa danse, poursuivit-il, n'est pas moins redoutable; ses pas, aussi dangereux que sa voix, charment les yeux, et forcent les cœurs à se rendre. Sur ce pied-là, m'écriai-je, il faut donc avouer que c'est un prodige. Quel heureux mortel a le plaisir de se ruiner pour une si aimable fille? Elle n'a point d'amant déclaré, me dit-il, et la médisance même ne lui donne aucune intrigue secrète; cependant, ajouta-t-il, elle pourrait en avoir; car Lucrèce est sous la conduite de sa tante Estelle, qui, sans contredit, est la plus adroite de toutes les comédiennes.
Au nom d'Estelle, j'interrompis avec précipitation le chevalier, pour lui demander si cette Estelle était une actrice de la troupe de Tolède. C'en est une des meilleures, me dit-il. Elle n'a pas joué aujourd'hui, et nous n'y avons pas gagné; elle fait ordinairement la suivante, et c'est un emploi qu'elle remplit admirablement bien. Qu'elle fait voir d'esprit dans son jeu! peut-être même en met-elle trop; mais c'est un beau défaut qui doit trouver grâce. Le chevalier me dit donc des merveilles de cette Estelle; et sur le portrait qu'il me fit de sa personne, je ne doutai point que ce ne fût Laure, cette même Laure dont j'ai tant parlé dans mon histoire, et que j'avais laissée à Grenade.
Pour en être plus sûr, je passai derrière le théâtre après la comédie. Je demandai Estelle; et, la cherchant des yeux partout, je la trouvai dans les foyers, où elle s'entretenait avec quelques seigneurs, qui ne regardaient peut-être en elle que la tante de Lucrèce. Je m'avançai pour saluer Laure; mais, soit par fantaisie, soit pour me punir de mon départ précipité de la ville de Grenade, elle ne fit pas semblant de me connaître, et reçut mes civilités d'un air si sec, que j'en fus un peu déconcerté. Au lieu de lui reprocher en riant son accueil glacé, je fus assez sot pour m'en fâcher; je me retirai même brusquement, et je résolus, dans ma colère, de m'en retourner à Madrid dès le lendemain. Pour me venger de Laure, disais-je, je ne veux pas que sa nièce ait l'honneur de paraître devant le roi; je n'ai pour cela qu'à faire au ministre le portrait qu'il me plaira de Lucrèce : je n'ai qu'à lui dire qu'elle danse de mauvaise grâce, qu'il y a de l'aigreur dans sa voix, et qu'enfin ses charmes ne consistent que dans sa jeunesse, je suis assuré que Son Excellence perdra l'envie de l'attirer à la cour.
Telle était la vengeance que je me promettais de tirer du procédé de Laure à mon égard; mais mon ressentiment ne fut pas de longue durée. Le jour suivant, comme je me préparais à partir, un petit laquais entra dans ma chambre et me dit : Voici un billet que j'ai à remettre au seigneur de Santillane. C'est moi, mon enfant, lui répondis-je en prenant la lettre que j'ouvris, et qui contenait ces paroles :
« Oubliez la manière dont vous fûtes reçu hier au soir dans les foyers comiques, et laissez-vous conduire où le porteur vous mènera. »
Je suivis aussitôt le petit laquais, qui, quand nous fûmes auprès de la comédie, m'introduisit dans une fort belle maison, où, dans un appartement des plus propres, je trouvai Laure à sa toilette.
Elle se leva pour m'embrasser, en me disant : Seigneur