LIVRE DOUZIÈME
Gil Blas, je sais bien que vous n'avez pas sujet d'être content de la réception que je vous ai faite quand vous m'êtes venu saluer dans nos foyers : un ancien ami comme vous était en droit d'attendre de moi un accueil plus gracieux ; mais je vous dirai, pour m'excuser, que j'étais de la plus mauvaise humeur^ du monde. Lorsque vous vous êtes montré à mes yeux, j'étais occupée de certains discours médisants qu'un de nos messieurs a tenus sur le compte de ma nièce, dont l'honneur m'intéresse plus que le mien. Votre brusque retraite, ajoula-t-elle, me fit tout à coup apercevoir de ma distraction, et dans le moment je chargeai mon petit laquais de vous suivre pour savoir votre demeure, dans le dessein de réparer aujourd'hui ma faute. Elle est toute réparée, lui dis-je, ma chère Laure; n'en parlons plus : apprenons-nous plutôt mutuellement ce qui nous est arrivé depuis le jour malheureux où la crainte d'un juste châtiment me fit sortir de Grenade avec précipitation. Je vous laissai, sil vous en souvient, dans un assez grand embarras : comment vous en tiiâtes-vous? Malgré tout l'esprit que vous avez, avouez que ce ne fut pas sans peine. N'est-il pas vrai que vous eûtes besoin de toute votre adresse pour apaiser votre amant portugais? Point du tout, répondit Laure; ne savez-vous pas bien qu'en pareil cas les hommes sont si faibles, qu'ils épargnent quelquefois aux femmes jusqu'à la peine de se justifier? Je soutins, continua-t-elle, au marquis de Marialva que tu^ étais mon frère. Pardonnez-moi, monsieur de Santillane, si je vous parle aussi familièrement qu'autrefois; mais je ne puis me défaire de mes vieilles habitudes. Je te dirai donc que je payai d'audace. Ne voyez-vous pas, dis-je au seigneur portugais, que tout ceci est l'ouvrage de la jalousie et de la fureur? Narcissa, ma camarade et ma rivale, enragée de me voir posséder tranquillement un cœur qu'elle a manqué, m'a joué ce tour-là, que je lui pardonne; car enfin, il est naturel à une femme jalouse de se venger. Elle a corrompu le sou|-moucheur de chandelles, qui, pour servir son ressentiment, a l'effronterie de dire qu'il m'a vue à Madrid femme de chambre d'Arsénié. Pden n'est plus faux : la veuve de don Antonio Goello a toujours eu des sentiments trop relevés pour vouloir se mettre au service d'une lille de théâtre. D'ailleurs, ce qui prouve la fausseté de cette accusation et le complot de mes accusateurs, c'est la retraite précipitée de mon frère; s'il était présent, il pourrait confondre la calomnie; mais Narcissa sans doute aura employé quelque nouvel artifice pour le faire disparaître. Quoique ces raisons, ipoursuivit Laure, ne fissent pas trop bien mon apologie, le marquis eut la bonté de s'en contenter; et ce débonnaire^sei-
gneur continua de m'aimer jusqu'au jour qu'il partit de Grenade pour retourner en Portugal. Véritablement, son départ suivit de fort près le tien, et la femme de Zapata eut le plaisir de me voir perdre l'amant que je lui avais enlevé. Après cela, je demeurai encore quelques années à Grenade; ensuite, la division s'étant mise dans notre troupe (ce qui arrive quelquefois parmi nous), tous les comédiens se séparèrent : les uns s'en allèrent à Séville, les autres à Gordoue, et moi je vins à Tolède, où je suis depuis dix ans avec ma nièce Lucrèce, que tu as vue jouer hier au soir, puisque tu étais à la comédie.
Je ne pus m'empêcher de rire dans cet endroit. Laure m'en demanda la cause. Ne la devinez-vous pas bien? lui dis-je. Vous n'avez ni frère ni sœur, par conséquent, vous ne pouvez être tante de Lucrèce. Outre cela, quand je calcule en moi-même le temps qui s'est écoulé depuis notre dernière séparation, et que je confronte ce temps avec le visage de votre nièce, il me semble que vous pourriez être toutes deux encore plus proches parentes. Je vous entends, monsieur Gil Blas, reprit en rougissant un peu la veuve de don Antonio; comme vous saisissez les époques! 11 n'y a pas moyen de vous en faire accroire. Eh bi^n, oui, mon ami, Lucrèce est fille du marquis de Marialva et la mienne : elle est le fruit de notre union; je ne saurais te le celer plus longtemps. Le grand effort que vous faites, lui dis-je, ma princesje, en me révélant ce secret, après m'avoir fait confidence de vos équipées avec l'économe de l'hôpital de Zamora! Je vous dirai de plus que Lucrèce est un sujet d'un mérite si singulier, que le public ne peut assez vous remercier de lui avoir fait ce présent. Il serait à souhaiter que toutes vos camarades ne lui en fissent pas de plus mauvais.
Si quelque lecteur malin, rappelant ici les entretiens particuliers que j'eus à Grenade avec Laure lorsque j'étais secrétaire du marquis de Marialva, me soupçonne de pouvoir disputer à ce seigneur l'honneur d'être père de Lucrèce, c'est un soupçon dont je veux bien, à ma honte, lui avouer l'injustice.
Je rendis compte à mon tour à Laure de mes principales aventures et de l'état présent de mes affaires. Elle écouta mon récit avec une attention qui me fit connaître qu'il ne lui était pas indifférent. Ami Santillane, me dit-elle quand je l'eus achevé, vous jouez, à ce que je vois, un assez beau rôle sur lethéâtre du monde; vous ne sauriez croire jusqu'à quel point j'en suis ravie. Lorsque je mènerai Lucrèce à Madrid pour la faire entrer dans la troupe du prince, j'ose me flatter qu'elle trouvera dans le seigneur de Santillane un puissant protecteur. N'en doutez nullement, lui répondis-je; vous pouvez compter sur moi : je ferai