LIVRE DOUZIÈME
délicatesse de son f;oût le sauvera des reproches qu'il mériterait s'il abaissait jusqu'à moi ses regards. Mais, charmante Lucrèce, lui dis-je, s'il arrivait que ce prince voulût s'attacher à vous et vous choisir pour sa maîtresse, seriez-vous assez cruelle pour le laisser languir dans vos fers comme un amant ordinaire? Pourquoi non? répondit-elle; oui, sans doute; et, vertu à part, je sens que ma vanité serait plus flattée d'avoir résisté à sa passion que si je m'y étais rendue. Je ne fus pas peu étonné d'entendre parler de cette sorte une élève de Laure; et je quittai ces dames en louant la dernière d'avoir donné à l'autre une si belle éducation.
Le jour suivant, le roi, impatient de voir Lucrèce, se rendit à la comédie. On joua une pièce entremêlée de chants et de danses, et dans laquelle notre jeune actrice brilla beaucoup. Depuis le commencement jusqu'à la fin, j'eus les yeux attachés sur le monarque, et je m'appliquai à démêler dans les siens ce qu'il pensait; mais il mit en défaut ma pénétration, par un air de gravité qu'il affecta de conserver toujours. Je ne sus que le lendemain ce que j'étais en peine de, savoir. Santillane, me dit le ministre, je viens de quitter le roi, qui m'a parlé de Lucrèce avec tant de vivacité, que je ne doute pas qu'il ne soit épris de cette jeune comédienne; et comme je lui ai dit que c'est toi qui l'as fait venir de Tolède, il m'a témoigné qu'il serait bien aise de t'entretenir là-dessus en particulier; va de ce pas te présenter à la porte de sa chambre, où l'ordre de te faire entrer est déjà donné; cours et reviens promptement me rendre compte de cette conversation.
Je volai d'abord chez le roi, que je trouvai seul. Il se promenait à grands pas en m'attendant, et paraissait avoir la tête embarrassée. Il me fît plusieurs questions sur Lucrèce, dont il m'obligea de lui conter l'histoire; ensuite il me demanda si la petite personne n'avait pas déjà eu que\f[ue galanterie. J'assurai hardiment que non, malgré la témérité de ces sortes d'assurances; ce qui me parut faire au prince un fort grand plaisir. Cela étant, reprit-il, je te choisis pour mon agent auprès de Lucrèce; je veux que ce soit de ta bouche qu'elle apprenne sa victoire. Va la lui annoncer de ma part, ajouta-t-il en me mettant entre les mains un écrin où il y avait pour plus de cinquante mille écus de pierreries, et dis-lui que je la prie d'accepter ce présent, en attendant de plus solides marques de ma passion.
Avant que de m'acquitter de cette commission, j'allai rejoindre le comte-duc, à qui je fis un fidèle rapport de ce que le tqi m'avait dit. Je m'imaginais que ce ministre en serait plus
affligé que réjoui; car je croyais qu'il avait des vues amoureuses sur Lucrèce, et qu'il apprendrait avec chagrin que son maître était devenu son rival; mais je me trompais. Bien loin d'en paraître mortifié, il en eut une si grande joie, que, ne pouvant la contenir, il laissa échapper quelques paroles qui ne tombèrent point à terre. Oh! parbleu, Philippe, s'écria-t-il, je vous tiens; c'est pour le coup que les affaires vont vous faire peur. Cette apostrophe me découvrit toute la manœuvre du comte-duc; je vis par là que ce seigneur, craignant que le prince ne voulût s'occuper de choses sérieuses, cherchait à l'amuser par les plaisirs les plus convenables à son humeur. Santillane, me dit-il ensuite, ne perds point de temps; hâte-toi, mon ami, d'aller exécuter l'ordre important qu'on t'a donné, et dont il y a bien des seigneurs à la. cour qui se feraient gloire d'être chargés. Songe, poursuivit-il, que tu n'as point ici de comte de Lemos qui t'enlève la meilleure partie de l'honneur du service rendu ; tu l'auras tout entier, et de plus tout le profit.
C'est ainsi que Son Excellence me dora la pilule, que j'avalai tout doucement, non sans en sentir l'amertume; car depuis ma prison, je m'étais accoutumé à regarder les choses dans un point de vue moral, et je ne trouvais pas l'emploi de Mercure en chef aussi honorable qu'on me le disait. Cependant, si je n'étais point assez vicieux pour m'en acquitter sans remords, je n'avais pas non plus assez de vertu pour refuser de le remplir. J'obéis donc d'autant plus volontiers au roi que je voyais en même temps que mon obéissance serait agréable au ministre, à qui je ne songeais qu'à plaire.
. Je jugeai à propos de m'adresser d'abord à Laure, et de l'entretenir en particulier. Je lui exposai ma mission en termes mesurés, et sur la tin de mon discours je lui présentai l'écrin en forme de péroraison. A la vue des pierreries, la dame, ne pouvant cacher sa joie, la fit éclater en liberté. Seigneur Gil Blas, s'écria-t-elle, ce n'est pas devant le meilleur et le plus ancien de mes amis que je dois me contraindre; j'aurais tort de me parer d'une fausse sévérité de mœurs, et de faire des grimaces avec vous. Oui, n'en doutez pas, continua-t-elle, je suis ravie que ma fille ait fait une conquête si précieuse; j'en conçois tous les avantages. Mais, entre nous, je crains que Lucrèce ne les regarde d'un autre œil que moi : quoique fille de théâtre, je vous l'ai dit, elle a la sagesse si fort en recommandation, qu'elle a déjà rejeté les vœux de deux jeunes seigneurs aimables et riches. Vous me direz, poursuivit-elle, que ces deux seigneurs ne sont pas des rois; j'en conviens, et vraisemblablement l'amour d'un ornant couronné doit étourdir la vertu de Lucrèce; néanmoins,