LIVRE DOUZIEME
à lever. Tu as vie occupé des affaires de l'État sous le ministère du duc de Lerrae et sous le mien; d'ailleurs, ajouta-t-il avec un souris, n'as-tu pas rendu au monarque de3 seiTices qui méritent une récompense? En un mot, Suntillane, tu n'es pas indigne de l'honneur que j'ai voulu te faire; déplus, et cette raison est sans réplique, le rang que tu tiens auprès de mon fils demande que tu sois noble; je t'avouerai même que c'est à cause de cela que je t'ai donné des lettres de noblesse. Je me rends, monseigneur, lui répliquai-je, puisque Votre Excellence le veut absolument. En achevant ces mots, je sortis avec mes patentes, que je serrai dans ma poche.
Je suis donc présentement gentilhomme, dis-je en moi-même lorsque je fus dans la rue; me voilà noble sans que j'en aie l'obligation à mes parents; je pourrai, quand il me plaira, me faire appeler don Gil Blas; et, si quelqu'un de ma connaissance s'avise de me rire au nez en me nommant ainsi, je lui ferai signifier mes lettres. Mais lisons-les, continuai-je en les tirant de ma poche; voyons un peu de quelle façon on y décrasse le vilain. Je lus donc mes patentes, qui portaient en substance : que le roi, pour reconnaître le zèle que j'avais fait paraître en plus d'une occasion pour son service et pour le bien de l'État, avait jugé à propos de me gratifier de lettres de noblesse. J'ose dire, à ma louange, qu'elles ne m'inspirèrent aucun orgueil. Ayant toujours devant les yeux la bassesse de mon origine, cet honneur m'humiliait au lieu de me donner de la vanité : aussi, je me promis bien de renfermer mes patentes dans un tiroir, sans me vanter d'en être pourvu.
Vil. — Gil Blas rencontre encore Fabrice par hasard. De la dernière conversalion qu'ils eurent ensemble, et de l'avis important que Nunez
donna à Santillane.
Le poète des Asturies, comme on a dû le remarquer, me négligeait assez volontiers. De mon côté, mes occupations ne me permettaient guère de l'aller voir; de sorte que je ne l'avais point revu depuis le jour de la dissertation sur Viphigénie d'Euripide. Le hasard me le ut encore rencontrer près de la porte du Soleil. Il sortait d'une imprimerie. Je l'abordai en lui disant : Oh! oh! monsieur Nunez, vous venez de chez un imprimeur; cela semble menacer le public d'un nouvel ouvrage de votre composition. C'est à quoi il doit en effet s'attendre, me répondit-il; je te dirai que je me suis avisé de com]:oser une brochure qui est sou#Ia
presse actuellement, et qui doit faire grand bruit dans la république des lettres. Je ne doute pas du mérite de ta production, lui répliquai-je; mais je m'étonne que tu t'amuses à composer des brochures; il me semble que ce sont des colifichets qui ne font pas grand honneur à l'esprit. Il y en a quelquefois de bonnes, repartit Fabrice. La mienne, par exemple, est de ce nombre, quoiqu'elle ait été faite à la hâte; car je t'avouerai que c'est un enfant de la nécessité. La faim, comme tu sais, fait sortir le loup hors du bois. Comment! m'écriai-je, la faim! Est-ce l'auteur du Comte de Saldagne qui me tient ce discours? Un homme qui a deux mille écus de rente peut-il parler ainsi? Doucement, mon ami, interrompit Nunez, je ne suis plus ce poète fortuné qui jouissait d'une pension bien payée. Le désordre s'est mis subitement dans les affaires du trésorier don Bertrand : il a manié, dissipé les deniers du roi; tous ses biens sont saisis, et ma pension est allée à tous les diables. Cela est triste, lui disje; mais ne te reste-t-il pas encore quelques espérances de ce côté-là? Pas la moindre, me répondit-il; le seigneur Gomez del Ribero, aussi gueux que son bel esprit, est abîmé; il ne reviendra, dit-on, jamais sur l'eau. Sur ce pied-là, lui répliquai-je, mon ami, il faut que je te fasse donner quelque poste qui te console de la perte de ta pension. Je te dispense de ce soin-là, me dit-il; quand tu m'offrirais, dans les bureaux du ministère, un emploi de trois mille écus d'appointements, je le refuserais : des occupations de commis ne conviennent pas au génie d'un nourrisson des Muses; il me faut des amusements littéraires. Que te dirai-je enfin? Je suis né pour vivre et mourir en poète, et je veux remplir mon sort. Au reste, continua-t-il, ne t'imagine pas que nous soyons fort malheureux; outre que nous vivons dans une parfaite indépendance, nous sommes des gaillards sans souci. On croit que nous faisons souvent des repas de Démocrite, et l'on est là-dessus dans l'erreur. Il n'y a pas un de mes confrères, sans en excepter les faiseurs d'almanachs, qui ne soit commensal dans quelques bonnes maisons; pour moi, j'en ai deux oii l'on me reçoit avec plaisir. J'ai deux couverts assurés; l'un chez un gros directeur des fermes, à qui j'ai dédié un roman; et l'autre chez un riche bourgeois de Madrid, qui a la rage de vouloir toujours avoir à sa table de beaux: esprits : heureusement il n'est pas fort délicat sur le choix, et la ville lui en fournit autant qu'il en veut.
Je cesse donc de te plaindre, dis-je au poète des Asturies, puisque tu es content de ta condition. Quoi qu'il en soit, je te proteste de nouveau que tu as toujours dans Gil Blas un ami à l'épreuve de ta négligence à le cultiver; si tu as besoin de ma