LIVRE DOUZIEME
bourse, viens hardiment à moi; qu'une mauvaise honte ne te prive point d'un secours infaillible, et ne me ravisse point le plaisir de t'obliger. A ce sentiment généreux, s'écria Nunez, je te reconnais, Santillane, et je te rends mille grâces de la disposition favorable où je te vois pour moi; il faut, par reconnaissance, que je te donne un avis salutaire. Pendant que le comte-duc peut tout encore, et que tu possèdes ses bonnes grâces, profite du temps, hâte -toi de t'enrichir; car ce ministre, à ce qu'on m'a dit, branle dans le manche. Je demandai à Fabrice s'il savait cela de bonne part, et il me répondit : Je tiens cette nouvelle d'un vieux chevalier de Calatrava, qui a un talent tout particulier pour découvrir les choses les plus secrètes; on écoute cet homme comme un oracle, et voici ce que je lui entendis dire hier : Le comte-duc a un grand nombre d'ennemis qui se réunissent tous pour le perdre; il compte trop sur l'ascendant qu'il a sur l'esprit du roi; ce monarque, à ce qu'on prétend, commence à prêter l'oreille aux plaintes qui déjà vont jusqu'à lui. Je remerciai Nunez de son avertissement; mais j'y fis peu d'attention, et je m'en retournai au logis, persuadé que l'autorité de mon maître était inébranlable, le regardant comme un de ces vieux chênes qui ont pris racine dans une forêt, et que les orages ne sauraient abattre.
Vlil. — Comment Gil Blas apprit que l'avis de Fabrice n'était point faux. Du voyage que le roi lit à Saragosse.
Cependant ce que le poète des Asturies m'avait dit n'était pas sans fondement. Il y avait au palais une confédération furtive contre le comte-duc, de laquelle on prétendait que la reine était le chef; et toutefois il ne transpirait rien dans le public des mesures que les confédérée prenaient pour déplacer ce ministre. Il s'écoula même depuis ce temps-là plus d'une année, sans que je m'aperçusse que sa faveur eût reçu la moindre atteinte.
Mais la révolte des Catalans soutenus par la France, et les mauvais succès de la guerre contre ces rebelles, excitèrent les murmures du peuple, qui se plaignit du gouvernement. Ces plaintes donnèrent lieu à la tenue d'un conseil en présence du roi, qui voulut que le marquis de Grana, ambassadeur de l'empereur à la cour d'Espagne, s'y trouvât. II y fut mis en délibération s'il était plus à propos que le roi demeurât en Castille ou qu'il passât en Aragon pour se faire voira ses troupes. *Le
comte-duc, qui avait envie que ce prince ne partît point pouf l'armée, parla le premier. Il représenta qu'il était plus convenable à la majesté royale de ne pas sortir du centre de ses États, et il appuya son sentiment de toutes les raisons que son éloquence put lui fournir. Il n'eut pas plus tôt achevé son discours, que son avis fut généralement suivi de toutes les personnes du conseil, à la réserve du marquis de Grana, qui, n'écoutant que son zèle pour la maison d'Autriche, et se laissant aller à la franchise de sa nation, combattit le sentiment du premier ministre, et soutint l'avis contraire avec tant de force, que le roi, frappé de la solidité de ses raisonnements, embrassa son opinion, quoiqu'elle fût opposée à toutes les voix du conseil, et marqua le jour de son départ pour l'armée.
C'était pour la première fois de sa vie que ce monarque avait osé penser autrement que son favori, qui regardant cette nouveauté comme un sanglant aiïront, en fut très mortifié. Dans le temps que ce ministre allait se retirer dans son cabinet pour y ronger en liberté son frein, il m'aperçut, m'appela, et, m'ayant fait entrer avec lui, il me raconta d'un air agité ce qui s'était passé au conseil ; ensuite comme un homme qui ne pouvait revernir de sa surprise : Oui, Santillane, continua-t-il, le roi, qui depuis plus de vingt ans ne parle que par ma bouche et ne voit que par mes yeux, a préféré l'avis de Grana au mien ; et de quelle manière encore ? En comblant d'éloges cet ambassadeur, et surtout en louant son zèle pour la maison d'Autriche, comme si cet Allemand en avait plus que moi ! Il est aisé de juger par là, poursuivit le ministre, qu'il y a un parti formé contre moi, et j'ai tout lieu de penser que la reine est à la tête. Eh! monseigneur, lui dis-je, de quoi vous inquiétez-vous? Pouvez-vous craindre la reine? Cette princesse, depuis plus de douze ans, ri'est-elle pas accoutuniée à vous voir maître des affaires, et n'avez-vous pas mis le roi dans l'habitude de ne la pas consulter? A l'égard du marquis de Grana, le monarque peut s'être rangé de son sentiment par l'envie qu'il a de voir son armée et de faire une campagne. Tu n'y es pas, interrompit le comte-duc; dis plutôt que mes ennemis espèrent que le roi, étant parmi ses troupes, sera toujours environné des grands qui l'auront suivi, et qu'il s'en trouvera plus d'un assez mécontent de moi pour oser lui tenir des discours injurieux à mon ministère. Mais ils se trompent, ajoutat-il; je saurai bien, pendant le voyage, rendre ce prince inaccessible à tous les grands; ce qu'il fit en effet d'une manière qui mérite bien d'être détaillée.
Le jour du départ du roi étant venu, ce monarque, après avoir chargé la reine du soin du gouvernement en son absence,