‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 124 sur 146 · UVRE DOUZIEME · texte numérisé non relu

UVRE DOUZIEME

homme. Il en a la réputation, dit Séraphine en se mêlant à l'entretien; les habitants de Lirias qui le connaissent en disent tous les biens iki monde. A ces paroles de ma filleule, je regardai avec un sourire son père, qui, les ayant saisies aussi bien que moi, jugea que le galant ne déplaisait point à sa fille.

Ce cavalier apprit bientôt notre arrivée à Lirias, puisque deux jours après nous le vîmes paraître au château ; ils nous aborda &e bonne grâce; bien loin de démentir par sa présence ce que Béatrix nous avait dit de lui, il nous fit concevoir une haute idée de son mérite. Il nous dit que, en qualité de voisin, il venait nous féliciter sur notre heureux retour. Nous le reçûmes le plus gracieusement qu'il nous fut possible; mais cette visite ne fut que de pure civilité; elle se passa tout en compliments de part et d'autre; et don Juan, sans nous dire un mot de son amour pour Séraphine, se retira en nous priant seulement de lui permettre de nous revenir voir, et profiter d'un voisinage qu'il prévoyait lui devoir être d'un grand agrément. Lorsqu'il nous eut quittés, Béatrix nous demanda ce que nous pensions^ de ce gentilhomme. Nous lui répondîmes qu'il nous avait prévenus en sa faveur, et qu'il nous sen\blait que la fortune ne pouvait offrir à Séraphine un meilleur parti.

Dès le jour suivant, je sortis après le dîner avec le fils de la Coscolina pour aller rendre la visite que nous devions à don Juan. Nous prîmes la route de son château, conduits par un guide qui nous dit, après trois quarts d'heure de chemin : Voici le château du seigneur don Juan de Jutella. Nous eûmes beau regarder de tous nos yeux dans la campagne, nous fûmes longtemps sans l'apercevoir; nous ne le découvrîmes qu'en y arrivant, attendu qu'il était situé au pied d'une montagne, au milieu d'un bois dont les arbres élevés le dérobaient à notre vue. Il avait un air antique et délabré, qui prouvait moins l'opulence de son maître que sa noblesse. Néanmoins, quand nous y fûmes entrés, nous y trouvâmes la caducité du bâtin^nt compensée par la propreté des meubles.

Don Juan nous reçut dans une salle bien ornée, où il nous présenta une dame qu'il appela devant nous sa sœur Dorothée, et qui pouvait avoir dix-neuf à vingt ans. Elle était fort parée, comme une personne qui, s'étant attendue à notre visite, avait envie de nous paraître aimable; et s'offrant à ma vue avec tous ses charmes, elle fit sur moi la même impression qu'Antonia^ c'est-à-dire que je fus troublé ; mais je cachai si bien mon trouble, que Scipionmême ne le remarqua pas. Notre conversation roula, comme celle du jour précédent, sur le plaisir mutuel que nous nous faisions de nous voir quelquefois et de vivre ensemble^n

bons voisins. Il ne nous parla point encore de Séraphine, et nous ne lui dîmes rien qui pût l'engager à nous déclarer son amour; nous étions bien aises de le voir venir là-dessus. Pendant notre entretien, je jetais souvent la vue sur Dorothée, quoique j'affectasse de l'envisager le moins qu'il m'était possible; et toutes les fois que mes regards rencontraient les siens, c'étaient autant de traits nouveaux qu'elle me lançait dans le cœur. Je dirai pourtant, pour rendre une exacte justice à l'objet aimé, que ce n'était point une beauté parfaite; si elle avait la peau d'une blancheur éblouissante et la bouche plus vermeille que la rose, son nez était un peu trop long et ses yeux trop petits; cependant le tout ensemble m'enchantait.

pinfin, je ne sortis point du château de Jutella comme j'y étais entré; et m'en retournant à Lirias l'esprit rempli de Dorothée, je ne voyais qu'elle, je ne parlais que d'elle» Comment donc, mon maître, me dit Scipion en me considérant d'un air étonné, vous êtes bien occupé de la sœur de don Juan! vous aurait-elle inspiré de l'amour? Oui, mon ami, lui répondis-je, et j'en rougis de honte. 0 ciel! moi qui depuis la mort d'Antonia ai regardé mille jolies personnes avec indifférence, faut-il que j'en rencontre une qui m'enflamme à mon âge, sans que je puisse m'en défendre? Eh bien, monsieur, reprit le fils de la Coscolina, vous devez vous applaudir de l'aventure, au lieu de vous en plaindre^ vous êtes encore dans un âge où il n'y a point de ridicule à brûler d'une amoureuse ardeur, et le temps n'a point assez flétri votre front pour vous ôter l'espérance de plaire. Croyezmoi, quand vous reverrez don Juan, dem-andez-lui hardiment sa sœur : il ne peut la refuser à un homme comme vous; et d'ailleurs, s'il faut absolument être gentilhomme pour épouser Dorothée, ne l'êtes-vous pas? Vous avez des lettres de noblesse, cela suffit pour votre postérité ; lorsque le temps aura mis sur ces lettres le voile épais dont il couvre l'origine de toutes les maisons après quatre ou cinq générations, la race des Santillane sera des plus illustres.

XIV. — Du double mariage qui fut fait à Lirias, et qui finit enfin Thistoire de Gil Blas de Santillane.

Scipion m'encouragea par ce discours à me déclarer amant de Dorothée, sans songer qu'il m'exposait à essuyer un refus. Je ne m'y déterminai néanmoins qu'en tremblant. Quoique je ne parusse pas avoir mon âge et que je pusse me donner dix bonnes

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