LIVRE DOUZIEME
préparatifs de notre départ pour Lirias. Pendant qu'il songeait à notre équipage, j'allai trouver Gaporis, qui me donna mon legs en doublons. Je vis aussi les receveurs des commanderies sur lesquelles j'avais des pensions; je pris des arrangements avec eux pour le payement; en un mot, je mis ordre à toutes mes affaires.
La veille de notre départ, je demandai au fils de la Coscolina s'il avait pris congé de don Henri. Oui, me répondit-il, nous nous sommes séparés ce matin tous deux à l'amiable; il m'a pourtant témoigné qu'il était fâché que je le quittasse ; mais s'il était content de moi, je ne l'étais guère de lui. Ce n'est point assez que le valet plaise au maître, il faut en même temps que le maître plaise au valet; autrement ils sont l'un et l'autre fort mal ensemble. D'ailleurs, ajouta-t-il, don Henri ne fait plus à la cour qu'une pitoyable figure; il y est tombé dans le dernier mépris : on le montre au doigt dans les rues, et on ne l'appelle plus que le fils de la Génoise. Jugez s'il est gracieux pour un garçon d'honneur de servir un homme déshonoré.
Nous partîmes enfin de Madrid un beau jour au lever de l'aurore, et nous prîmes la route de Cuença. Voici dans quel ordre et dans quel équipage : nous étions, mon confident et moi, dans une chaise tirée par deux mules conduites par un postillon; trois mulets chargés de nos bardes et de notre argent, et menés par deux palefreniers, nous suivaient immédiatement; et deux grands laquais, choisis par Scipion, venaient ensuite montés sur deux mules et armés jusqu'aux dents : les palefreniers, de leur côté, portaient des sabres, et le postillon avait deux bons pistolets à l'arçon de sa selle. Comme nous étions sept hommes, dont il y en avait six fort résolus, je me mis gaiement en chemin, sans appréhender pour mon legs. Dans les villages par où nous passions, nos mulets faisaient orgueilleusement entendre leurs sonnettes ; les paysans accouraient à leurs portes pour voir défiler notre équipage, qui leur paraissait têut au moins celui d'un grand qui allait prendre possession d'une vice-royauté.
XUI. — Du retour de Gil Blas dans son château. De la joie qu'il eut de trouver Séraphine, sa filleule, nubile, et de quelle dame il devint amoureux.
J'employai quinze jours à me rendre à Lirias, rien ne m'obligeant d'y aller à grandes journées; tout ce que je souhaitais, c'était d'y arriver heureusement; et mon souhait fut exaucé, ffa
2d2 histoire de GIL BLAS DE SANTILLANE
vue de mon château m'inspira d'abord quelques pensées tristes, en me rappelant le souvenir d'Antonia; mais je sus bientôt m'en distraire, ne voulant m'occuper que de ce qui pouvait me faire plaisir, outre que vingt-deux ans, qui s'étaient écoulés depuis sa mort, en avaient fort affaibli le sentiment.
f Sitôt que je fus entré dans le château, Béatrix et sa fille vinrent me saluer d'un air empressé; ensuite le père, la mère et la fille s'accablèrent d'accolades avec des transports de joie qui me charmèrent. Après tant d'embrassades, je dis, en regardant ma filleule, que je trouvai fort aimable : Est-il possible que ce soit là cette Séraphine que je laissai au berceau quand je partis de Lirias? Je suis ravi de la revoir si grande et si jolie; il faut que nous songions à l'établir. Comment donc, mon cher parrain, s'écria ma filleule en rougissant un peu de mes dernières paroles, il n'y a qu'un instant que vous me voyez, et vous songez déjà à vous défaire de moi! Non, ma fille, lui répliquai-je, nous ne prétendons pas vous perdre en vous mariant; nous voulons un mari qui vous possède sans qu'il vous enlève à vos parents, et qui vive, pour ainsi dire, avec nous. Il s'en présente un de cette espèce, dit alors Béatrix : un gentilhomme de ce pays-ci a vu Séraphine un jour à la messe dans la chapelle de ce hameau, et en est devenu amoureux. 11 m'est venu voir, m'a déclaré sa passion et demandé mon aveu; vous jugez bien quelle réponse je lui ai faite. Quand vous auriez mon agrément, lui ai-je dit, vous n'en seriez pas plus avancé; Séraphine dépend de son père et de son parrain, qui seuls peuvent disposer d'elle; tout ce que je puis pour vous, c'est de leur écrire pour les informer de votre recherche, qui fait honneur à ma fille. Effectivement, messieurs, poursuivit-elle, c'est ce que j'allais incessamment vous mander; mais vous voilà revenus, vous ferez ce que vous jugerez à propos. Au reste, dit Scipion, de quel caractère est cet hidalgo? Ne ressemble-t-il pas à la plupart de ses pareils? N'est-il pas fier de sa noblesse et insolent avec les roturiers? Oh! pour cela non, répondit Béatrix; c'est un garçon d'une' douceur et d'une politesse achevées, de bonne mine d'ailleurs, et qui n'a pas encore trente ans accomplis. Vous nous faites, dis-je à Béatrix, un assez beau portrait de ce cavalier; comment s'appelle-t-il? Don Juan de Jutella, repartit la femme de Scipion ; il n'y a pas longtetnps qu'il a recueilli la succession de son père, et il vit dans son château, éloigné d'ici d'une lieue, avec une sœur cadette qu'il a sous sa conduite. J'ai autrefois, repris-je, entendu parler de la famille de ce gentilhomme; c'est une des plus nobles du royaume de Valence. J'estime moins la noblesse, s'écria Scipion, que les qualités du cœur et de l'esprit; et ce don Juan nous conviendra si c'est un honnête