‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 131 sur 146 · VII. — Des prisonniers · texte numérisé non relu

VII. — Des prisonniers

— Avant que j'entre dans ce détail, observez un peu les guichetiers qui sont à l'entrée de ces horribles lieux. Les poètes de l'antiquité n'ont mis qu'un Cerbère à la porte de leurs enfers : il y en a ici bien davantage, comme vous voyez. Ces guichetiers sont des hommes qui ont perdu tout sentiment humain : le plus méchant de mes confrères pourrait à peine en remplacer un. Mais je m'aperçois, ajouta-t-il, que vous considérez avec horreur ces chambres où il n'y a pour tous meubles que des grabats : ces cachots affreux vous paraissent autant de tombeaux. Vous êtes justement étonné de la misère que vous y remarquez, et vous déplorez le sort des malheureux que la justice y retient; cependant ils ne sont pas tous également à plaindre : c'est ce que nous allons examiner. Premièrement, il y a dans cette grande chambre à droite quatre hommes couchés dans ces deux mauvais lits : l'un est un cabaretier accusé d'avoir empoisonné un étranger qui creva l'autre jour dans sa taverne. On prétend que la qualité du vin a fait mourir le défunt; l'hôte soutient que c'est la quantité : et il sera cru en justice, car l'étranger était Allemand.

— Hé! qui a raison du cabaretier ou de ses accusateurs? dit don Cléophas,

— La chose est problématique, répondit le Diable. Il est bien vrai que le vin était frelaté; mais, ma foi, le seigneur allemand en a tant bu, que les juges peuvent en conscience remettre en

Duh excelle ScuÂiJ .

Asmodéo et Cloophas passent en revue les prisonniers.

liberté le cabaretier. Le second prisonnier est un assassin de profession, un des scélérats qu'on appelle valientes, et qui, pour quatre ou cinq pistoles, prêtent obligeamment leur ministère à tous ceux qui veulent faire cette dépense pour se débarrasser de quelqu'un secrètement; le troisième, un maître à danser qui s'habille comme un petit-maître, et qui a fait faire un mauvais pas à une de sesécolières; et le quatrième, un galant qui a été surpris la semaine passée par la ronday dans le temps qu'il montait par un balcon à l'appartement d'une femme qu'il connaît, et dont le mari est absent. Il ne tient qu'à lui de se tirer d'affaire, en déclarant son commerce amoureux; mais il vaut mieux passer pour un voleur, et s'exposer à perdre la vie, que de commettre l'honneur de sa dame.

— Voilà un amant bien discret, dit l'écolier; il faut avouer que notre nation l'emporte sur les autres en fait de galanterie. Je vais parier qu'un Français, par exemple, ne serait pas capable, comme nous, de se laisser pendre par discrétion.

— Non, je vous assure, dit le Diable; il monterait plutôt exprès à un balcon pour déshonorer une femme qui aurait des bontés pour lui. Dans un cabinet, auprès de ces quatre hommes, poursuivit-il, est une fameuse sorcière qui a la réputation de savoir faire des choses impossibles. Parle pouvoir de son art, de vieilles douairières trouvent, dit-on, des jeunes gens qui les aiment but à but; des maris deviennent fidèles à leurs femmes, et les coquettes véritablement amoureuses des riches cavaliers qui s'attachent à elles; mais il n'y arien de plus faux que tout cela. Elle ne possède point d'autre secret que celui de persuader qu'elle en a, et de vivre commodément de cette opinion. Le Saint- Office réclame cette créature-là, qui pourra être brûlée au premier acte de foi. Au-dessous du cabinet, il y a un cachot noir qui sert de gîte à un jeune cabaretier.

— Encore un hôte de taverne ! s'écria Leandro ; ces sortes de gens-là veulent-ils donc empoisonner tout le monde?

— Celui-ci, reprit Asmodée, n'est pas dans le même cas. On arrêta ce misérable avant-hier, et l'inquisition le réclame aussi. Je vais en peu de mots vous dire le sujet de sa détention. Un vieux soldat, parvenu par son courage, ou plutôt par sa patience, à l'emploi de sergent dans sa compagnie, vint faire des recrues à Madrid; il alla demander un logement dans un cabaret : on lui dit qu'il y avait, à la vérité, des chambres vides, mais qu'on ne pouvait lui en donner aucune, parce qu'il revenait toutes les nuits dans la maison un esprit qui maltraitait fort les étrangers quand ils avaient la témérité d'y vouloir coucher. Cette nouvelle ne rebuta point le sergent. « Que l'on me mette, dit-il, dans la

chambre qu'on voudra; donnez-moi de la lumière, du vin, une pipe et du tabac, et soyez sans inquiétude sur le reste; les esprits ont de la considération pour les gens de guerre qui ont blanchi sous le harnais. » On mena le sergent dans une chambre, puisqu'il paraissait si résolu, et on lui porta tout ce qu'il avait demandé. Il se mit à boire et à fumer. Il était déjà plus de minuit, que l'esprit n'avait point encore troublé le profond silence qui régnait dans la maison : on eût dit qu'effectivement il respectait ce nouvel hôte; mais, entre une heure et deux, le grivois entendit tout à coup un bruit horrible, comme de ferrailles, et vit bientôt entrer dans sa chambre, un fantôme épouvantable vêtu de drap noir, et tout entortillé de chaînes de fer. Notre fumeur ne fut pas autrement ému de cette apparition : il tira son épée, s'avança vers l'esprit, et lui en déchargea du plat sur la tête un assez rude coup. Le fantôme, peu accoutumé à trouver des hôtes si hardis, fit un cri; et, remarquant que le soldat se préparait à recommencer, il se prosterna très humblement devant lui, en disant : « De grâce, seigneur sergent, ne m'en donnez pas davantage : ayez pitié d'un pauvre diable qui se jette à vos pieds pour implorer votre clémence; je vous en conjure par saint Jacques, qui était, comme vous, un grand spadassin. — Si tu veux conserver ta vie, répondit le soldat, il faut que tu me dises qui tu es, et que tu me parles sans déguisement, ou bien je vais te fendre en deux, comme les chevaliers du temps passé fendaient les géants qu'ils rencontraient. » A ces mots, l'esprit, voyant à qui il avait affaire, prit le parti d'avouer tout. «Je suis, dit-il au sergent, le maître-garçon de ce cabaret : je m'appelle Guillaume, j'aime Juanilla, qui est la fille unique du logis, et je ne lui "déplais pas; mais comme son père et sa mère ont en vue une alliance plus relevée que la mienne, pour les obliger à me choisir pour gendre, nous sommes convenus, la petite fille et moi, que je ferai toutes les nuits le personnage que je fais : je m'enveloppe le corps d'un long manteau noir, et je me pends au cou une chaîne de tournebroche, avec laquelle je cours toute la maison, depuis la cave jusqu'au grenier, en faisant tout le bruit que vous avez entendu. Quand je suis à la porte de la chambre du maître et de la maîtresse, je m'arrête et m'écrie : « N'espérez pas que je vous laisse en repos que vous n'ayez « marié Juanilla avec votre maître-garçon. » Après avoir prononcé ces paroles d'une voix que j'affecte grosse et cassée, je continue mon carillon, et j'entre ensuite par une fenêtre dans un cabinet où Juanilla couche seule, et je lui rends compte de ce que j'ai fait. Seigneur sergent, continua Guillaume, vous jugez bien que je vous dis la vérité; je sais qu'après cet aveu vous pouvez me

perdre, en apprenant à mou maître ce qui se passe ; mais, si vous voulez me servir au lieu de me rendre ce mauvais office, je vous jure que ma reconnaissance... — Et quel service peux-tu attendre de moi? interrompit le soldat. — Vous n'avez, reprit le jeune homme, qu'à dire demain que vous avez vu l'esprit, et qu'il vous a fait si grand'peur... — Comment, ventrebleu! grand'peuri interrompit encore le grivois; vous voulez que le sergent Annibal Antonio Quebrantador aille dire qu'il a eu peur? J'aimerais mieux que cent mille diables m'eussent... — Cela n'est pas absolument nécessaire, interrompit à son tour Guillaume, et, après tout, il m'importe peu de quelle façon vous parliez, pourvu que vous secondiez mon dessein. Lorsque j'aurai épousé Juanilla, et que je serai établi, je promets de vous régaler tous les jours pour rien, vous et tous vos amis. — Vous êtes séduisant, monsieur Guillaume, s'écria le grivois; vous me proposez d'appuyer une fourberie; l'affaire ne laisse pas d'être sérieuse, mais vous vous y prenez d'une manière qui m'étourdit sur les conséquences. Allez, continuez de faire du bruit et d'en rendre compte à Juanilla, je me charge du reste. » En effet, dès le lendemain matin, le sergent dit à l'hôte et à l'hôtesse : « J'ai vu l'esprit, et je l'ai entretenu; il est très raisonnable. Je suis, m'a-t-il dit, le bisaïeul du maître de ce cabaret. J'avais une fille que je promis au père du grand-père de son garçon; néanmoins, au mépris de ma foi, je la mariai à un autre, et je mourus peu de temps après. Je souffre depuis ce temps-là; je porte la peine de mon parjure, et je ne serai point en repos que quelqu'un de ma race n ait épousé une personne de la famille de Guillaume ; c'est pourquoi je reviens toutes les nuits dans cette maison. Cependant, j'ai beau dire que l'on marie ensemble Juanilla et le maître-garçon, le fils de mon petit-fils fait la sourde oreille, aussi bien que sa femme; mais dites-leur, s'il vous plaît, seigneur sergent, que, s'ils ne font au plus tôt ce que je désire, j'en viendrai avec eux ai:yt voies de fait; je les tourmenterai l'un et l'autre d'une étrange façon. » L'hôte est un homme assez simple, il fut ébranlé de ce discours; et l'hôtesse, encore plus faible que son mari, croyant déjà voir le revenant à ses trousses, consentit à ce mariage, qui se fit dès le jour suivant. Guillaume, peu de temps après, s'établit dans un autre quartier de la ville : le sergent Quebrantador ne manqua pas de le visiter fréquemment; et le nouveau cabaretier, par reconnaissance, lui donna d'ai)ord du vin à discrétion; ce qui plaisait si fort au grivois, qu'il menait tous ses amis, à ce cabaret; il y faisait même ses enrôlements, et y enivrait la recrue. Mais enfin l'hôte se lassa d'abreuver tant de gosiers altérés. 11 dit sur cela sa .

Lesagk. il 21

pensée au soldat, qui, sans songer qu'effectivement il passait la convention, fut assez injuste pour traiter Guillaume de petit ingrat. Celui-ci répondit, l'autre répliqua, et la conversation finit par quelques coups de plat d'épée que le cabaretier reçut. Plusieurs passants voulurent prendre le parti du bourgeois; Quebrantador en blessa trois ou quatre, et n'en serait pas demeuré là, si tout à coup il n'eût été assailli par une loiil»' d'archers qui l'arrêtèrent comme un perturbateur du reiios public. Ils le conduisirent en prison, où il a déclaré tout ce que je viens de vous dire, et, sur sa déposition, la justice s'est aussi emparée d-e Guillaume. Le beau-père demande que le mariage soit cassé; et le Saint-Office, informé que Guillaume a de bons effets, veut connaître de cette affaire.

— Vive Dieu! dit don Cléophas, la sainte inquisition est bien alerte! Sitôt qu'elle voit le moindre jour à tirer quelque profit...

— Doucement, interrompit le boiteux; gardez-vous bien de vous lâcher contre ce tribunal, il a des espions partout : on lui rapporte jusqu'à des choses qui n'ont jamais été dites : je n'ose en parler moi-même qu'en tremblant. Au-dessus de linfortuné Guillaume, dans la première chambre à gauche, il y a deux hommes dignes de votre pitié; l'un est un jeune valet de chambre que la femme de son maître traitait en particulier comme un amant. Un jour le mari les surprit tous deux : la femme aussitôt se met à crier au secours, et dit que le valet de chambre lui a fait violence. On arrêta ce pauvre malheureux, qui, selon toutes les apparences, sera sacrifié à la réputation de sa maîtresse. Le compagnon du valet de chambre, encore moins coupable que lui, est sur le point de perdre aussi la vie. 11 est écuyer d'une duchesse à qui l'on a volé un gros diamant; on l'accuse de l'avoir pris; il aura demain la question, où il sera tourmenté jusqu'à ce qu'il confesse avoir fait le vol ; et toutefois la personne qui en est l'auteur est une femme de chambre favorite qu'on n'oserait soupçonner.

— Ah! seigneur Asmodée, dit Leandro, rendez, je vous prie, service à cet écuyer; son innocence m'intéresse pour lui; dérobez-le, par votre pouvoir, aux injustes et cruels supplices qui le menacent: il mérite que

— Vous n'y pensez pas, seigneur écolier, interrompit le Diable; pouvez-vous demander que je m'oppose à une action inique, et que j'empêche un innocent de périr! C'est prier un procureur de ne pas ruiner une veuve ou un orphelin. Oh! s'il vous plaît, ajouta-t-il, n'exigez pas de moi que je fasse quelque chose qui soit contraire à mes intérêts, à moins que vous n'en

tiriez un avantage considérable. D'ailleurs, quand je voudrais délivrer ce prisonnier, le pourrais-je?

— Comment donc? répliqua Zambullo, est-ce que vous n'avez pas la puissance d'enlever un homme de la prison?

— Non, certainement, repartit le boiteux. Si vous aviez lu VEnchiridion ou Albert le Grand, vous sauriez que je ne puis, non plus que mes confrères, mettre un prisonnier en liberté ; moi-même, si j'avais le malheur d'être entre les griffes de la justice, je ne pourrais m'en tirer qu'en finançant. Dans la chambre prochaine, du même côté, loge un chirurgien convaincu d'avoir, par jalousie, fait à sa femme une saignée comme celle de Sénèque; il a eu aujourd'hui la question; et, après avoir confessé le crime dont on l'accusait, il a déclaré que depuis dix ans il s'est servi d'un moyen assez nouveau pour se faire des pratiques. Il blessait la nuit les passants avec une baïonnette et se sauvait chez lui par une petite porte de derrière; cependant le blessé poussait des cris qui attiraient les voisins à son secours; le chirurgien y accourait lui-même comme les autres; et, trouvant un homme noyé dans son sang, il le faisait porter dans sa boutique, où il le pansait de la même main dont il l'avait frappé. Quoique ce chirurgien cruel ait fait cette déclaiation, et qu'il mérite mille morts, il ne laisse pas de se flatter qu'on lui fera grâce; et c'est ce qui pourra fort bien arriver, parce qu'il est parent de madame la remueuse de l'infant; outre cela, je vous dirai qu'il a chez lui une eau merveilleuse que lui seul sait composer, une eau qui a la vertu de blanchir la peau, et de faire d'un visage décrépit une face enfantine, et cette eau incomparable sert de fontaine de Jouvence à trois dames du palais qui se sont jointes ensemble pour le sauver. Il compte si fort sur leur crédit, ou, si vous voulez, sur son eau, qu'il s'est endormi tranquillement, dans l'espérance qu'à son réveil il recevra l'agréable nouvelle de son élargissement.^

— J'aperçois sur un grabat, dans la même chambre, dit l'écolier, un autre homme qui dort, ce me semble, aussi d'un sommeil paisible; il faut que son affaire ne soit pas bien mauvaise.

— Elle est fort délicate, répondit le démon. Ce cavalier est un gentilhomme biscayen qui s'est enrichi d'un coup d'escopette, et voici comment : il y a quinze jours que chassant dans une forêt avec son frère aîné, qui jouissait d'un revenu considérable, il le tua par malheur, en tirant sur les perdreaux.

— L'heureux quiproquo pour un cadet! s'écria don Cléophas en riant. •

— Oui, reprit Asmodée; mais les collatéraux, qui voudraient

bien s'approprier la succession du défunt, poursuivent en justice son meurtrier qu'ils accusent d'avoir fait le coup pour devenir l'unique héritier de sa famille. Il s'est de lui-même constitué prisonnier, et il paraît si affligé de la mort de son frère, qu'on ne saurait s'imaginer qu'il ait eu intention de lui ôter la vie.

— Et n'a-t-il effectivement rien à se reprocher là-dessus que son peu d'adresse? répliqua Léandro.

— Non, repartit le boiteux, il n'a pas eu une mauvaise volonté; mais lorsqu'un fils aîné possède tout le bien d'une maison, je ne lui conseille pas de chasser avec son cadet. Examinez bien ces deux adolescents qui, dans un petit réduit auprès du gentilhomme de Biscaye, s'entretiennent aussi gaîment que s'ils étaient en liberté. Ce sont deux véritables picaros. Il y en a principalement un qui pourra donner quelque jour au public un détail de ses espiègleries : c'est un nouveau Guzman d'Alfarache; c'est celui qui a un pourpoint de velours brun et un plumet à son chapeau. Il n'y a pas trois mois qu'il était dans cette ville page du comte d'Onate, et il serait encore au service de ce seigneur, sans une fourberie qui est la cause de sa prison, et que je veux vous conter. Ce garçon, nommé Domingo, reçut un jour chez le comte cent coups de fouet que l'écuyer de salle, autrement le gouverneur des pAges, lui fit rudement appliquer pour certain tour d'habileté qui le méritait. Il eut longtemps sur le cœur cette petite correction-là, et il résolut de s'en venger. Il avait remarqué plus d'une fois que le seigneur don Côme, c'est le nom de l'écuyer, se lavait les mains avec de l'eau de fleurs d'oranger, et se frottait le corps avec des pâtes d'œillet et de jasmin; qu'il avait plus de soin de sa personne qu'une vieille coquette, et qu'enfin c'était un de ces fats qui s'imaginent qu'une femme ne saurait les voir sans les aimer. Cette remarque lui fournit une idée de vengeance qu'il communiqua à une jeune soubrette de son voisinage, de laquelle il avait besoin pour l'exécution de son projet, et dont il était tellement ami, qu'il ne pouvait le devenir davantage. Cette suivante, appelée Floretta, pour avoir la liberté de lui parler plus aisément, le faisait passer pour son cousin dans la maison de dona Luziana, sa maîtresse, dont le père était alors absent. Le malin Domingo, après avoir instruit sa fausse parente de ce qu'elle avait à faire, entra un matin dans la chambre de don Côme, où il trouva cet écuyer, qui essayait un habit neuf, se regardait avec complaisance dans un miroir, et paraissait charmé de sa figure. Le page fit semblant d'admirer ce Narcisse, et lui dit avec un feint transport : « En vérité, seigneur don Côme, vous avez la mine d'un prince. Je vois tous les jours des grands superbement vêtus;

cependant, malgré leurs riches habits, ils n'ont pas votre prestance. Je ne sais, ajouta-t-il, si, étant voire serviteur autant que je le suis, je vous considère avec des yeux trop prévenus en votre faveur; mais, franchement, je ne vois point à la cour de cavalier que vous n'effaciez. « L'écuyer sourit à ce discours qui flattait agréablement sa vanité, et répondit en faisant l'aimable : « Tu me flattes, mon ami, ou bien il faut en effet que tu m'aimes, et que ton amitié me prête des grâces que la nature m'a refusées. — Je ne le crois pas, répliqua le flatteur; car il n'y a personne qui ne parle de vous aussi avantageusement que moi. Je voudrais que vous eussiez entendu ce que me disait encore hier une de mes cousines qui sert une fille de qualité. » Don Côme ne manqua pas de demander ce que cette cousine avait dit. « Comment! reprit le page, elle s'étendit sur la richesse de votre taille, sur l'agrément qu'on voit répandu dans toute votre personne, et, ce qu'il y a de meilleur, c'est qu'elle me dit confidemment que dona Luziana, sa maîtresse, prenait plaisir à vous regarder au travers de sa jalousie, toutes les fois que vous passiez devant sa maison. — Qui peut être cette dame? dit l'écuyer, et où demeure-t-elle? — Quoi! répondit Domingo, vous ne savez pas que c'est la fille unique du mestre de camp don Fernando, notre voisin? — Ahl je suis à présent au fait, reprit don Côme. Je me souviens d'avoir ouï vanter le bien et la beauté de cette Luziana; c'est un excellent parti. Mais serait-il possible que je me fusse attii'é son attention? — N'en doutez pas, repartit le page, ma cousine me l'a dit; quoique soubrette, ce n'est point une menteuse, et je vous réponds d'elle comme de moi-même. — Cela étant, dit l'écuyer, il me prend envie d'avoir une conversation particulière avec ta parente, de la mettre dans mes intérêts par quelques petits présents, suivant l'usage ; et si elle me conseille de rendre des soins à sa maîtresse, je tenterai la fortune. Pourquoi non? Je conviens qu'il y a de la distance de mon rang à celui de don Fernando ; mais je suis gentilhomme une fois, et je possède cinq cents bons du(Jlits de rente. Il se fait tous les jours des mariages plus extravagants que celui-là. » Le page fortifia son gouverneur dans sa résolution, et lui ménagea une entrevue avec la cousine, qui, trouvant l'écuyer disposé à tout croire, l'assura que sa maîtresse avait du goût pour lui. c Elle m'a souvent interrogée sur votre chapitre, lui dit-elle, et ce que je lui ai répondu là-dessus ne doit pas vous avoir nui; enfin, seigneur écuyer, vous pouvez vous flatter justement que dona Luziana vous aime en secret. Faites-lui hardiment connaître vos légitimes intentions; montrez-lui que vous êtes le cavalier de Madrid le plus galant, comme vous en êtes le plus beau et la

mieux fait; donnez-lui surtout des sérénades, rien ne lui sera plus agréable; de mon côté, je lui ferai bien valoir vos galanteries, et j'espère que mes bons offices ne vous seront pas inutiles. » Don Côme, transporté de joie de voir la soubrette entrer si chaudement dans ses intérêts, l'accabla d'embrassades; et, lui mettant au doigt une bague de peu de valeur qu'il avait apportée exprès pour lui faire présent : « Ma chère Floretta, lui dit-il, je ne vous donne ce diamant que pour faire connaissance avec vous; j'ai dessein de reconnaître, par une plus solide récompense, les services que vous me rendrez. » On ne saurait être plus satisfait qu'il le fut de son entretien avec la suivante. Aussi, non seulement il remercia Domingo de le lui avoir procuré, il le gratifia d'une paire de bas de soie et de quelques chemises garnies de dentelles, lui promettant d'ailleurs de ne laisser échapper aucune occasion de lui être utile. Ensuite, le consultant sur ce qu'il avait à faire : « Mon ami, lui dit-il, quel est ton sentiment? Me conseilles-tu de débuter par une lettre passionnée et sublime à dona Luziana? — C'est mon avis, répondit le, page; faites-lui une déclaration d'amour en haut style; j'ai un pressentiment qu'elle ne la recevra pas mal. — Je le crois de même, reprit l'écuyer; je vais à tout hasard commencer par là. » Aussitôt il se mit à écrire, et, après avoir déchiré pour le moins vingt brouillons, il parvint à faire un billet doux auquel il s'arrêta. Il en fit la lecture à Domingo, qui l'ayant écouté avec des gestes d'admiration, se chargea de le porter sur-le-champ à sa cousine. Il était conçu dans ces termes tleuris et recherchés : < Il y a longtemps, charmante Luziana, que, sur la foi de la renommée qui publie partout vos perfections, je me suis laissé enflammer d'un ardent amour pour vous. Néanmoins, malgré les feux dont je suis la proie, je n'ai osé hasarder aucun acte de galanterie; mais, comme il m'est revenu que vous daignez arrêter vos regards sur moi quand je passe devant la jalousie qui dérobe aux yeux des hommes votre beauté céleste, et même que, par une influence de votre astre, très heureuse pour moi, vous inclinez à me vouloir du bien, je prends la liberté de me consacrer à votre service. Si je suis assez fortuné pour l'obtenir, je renonce à toutes les dames passées, présentes et à venir. Don Côme de la Higuera. » Le page et la suivante ne manquèrent pas de s'égayer aux dépens du seigneur don Côme, et de se divertir de sa lettre. Ils n'en demeurèrent pas là : ils composèrent à frais communs un billet tendre, que la femme de chambre écrivit de sa main, et que Domingo rendit le jour suivant à l'écuyer, comme une réponse de dona Luziana. Il contenait ces paroles : « J'ignore qui peut vous avoir si bien

instruit de mes sentiments secrets. C'est une trahison que quelqu'un m'a faite; mais Je la lui pardonne, puisqu'elle est cause que vous m'apprenez que vous m'aimez. De tous les hommes que je vois passer dans ma rue, vous êtes celui que je prends le plus de plaisir à regarder, et je veux bien que vous soyez mon amant; peut-être ne devrais-je pas le vouloir, et encore moins vous le dire. Si c'est une faute que je fais, votre mérite me rend excusable. Dona Luziana. » Quoique cette réponse fût un peu vive pour la fille d'un mestre de camp, car les auteurs n'y avaient pas regardé de si près, le présomptueux don Côme ne s'en défia point : il s'estimait assez pour s'imaginer qu'une dame pouvait oublier pour lui les bienséances. « Ah! Domingo! s'écria-t-il d'un air triomphant, après avoir lu à haute voix la lettre supposée, tu vois, mon ami, si la voisine en tient : je serai bientôt gendre de don Fernando, ou je ne suis pas don Côme de la Higuera. — Il n'en faut pas douter, dit le bourreau de confident; vous avez fait sur sa fille une furieuse impression. Mais à propos, ajouta-t-il, je me souviens que ma parente m'a bien recommandé de vous dire que dès demain, tout au plus tard, il était nécessaire que vous donnassiez une sérénade à sa maîtresse, pour achever de la rendre folle de votre seigneurie. — Je le veux bien, dit l'écuyer. Tu peux assurer ta cousine que je suivrai son conseil, et que demain, sans faute, elle entendra dans sa rue, au milieu de la nuit, un des plus galants concerts qu'on ait jamais entendus à Madrid. » En effet, il alla trouver un habile musicien, et après lui avoir communiqué son projet, il le charge du soin de l'exécution. Tandis qu'il était occupé de sa sérénade, Floretta, que le page avait prévenue, voyant sa maîtresse en bonne humeur, lui dit : « Madame, je vous apprête un agréable divertissement. » Luziana lui demanda ce que c'était. « Oh! vraiment, reprit la soubrette en riant comme une folle, il y a bien des affaires. Un original, nommé don Côme, gouverneur des pages du comte d'Onate, s'est avisé de vous choisir pour la dame souveraine de ses pensées, et doit, demain au soir, afin que vous n'en ignoriez, vous régaler d'un admirable concert de voix et d'instruments. » Dona Luziana, qui naturellement était fort gaie, et qui d'ailleurs croyait les galanteries de l'écuyer sans conséquence pour elle, bien loin de prendre son sérieux, se fit par avance un plaisir d'entendre sa sérénade. Ainsi cette dame, sans le savoir, aidait à confirmer don Côme dans une erreur dont elle se serait fort offensée si elle l'eût connue. Enfin, la nuit du jour suivant, il parut devant le balcon de dona Luziana deux carrosses, d'où sortirent le galant écuyer et son confident, accompagnés de six hommes, tant chanteurs

que joueurs d'instruments, qui commencèrent leur concert. Il dura fort longtemps. Ils jouèrent un grand nombre d'airs nouveaux et chantèrent plusieurs couplets de chansons, qui roulaient tous sur le pouvoir que l'amour a d'unir des amants d'une inégale condition; et à chaque couplet, dont la fille du mestre de camp se faisait l'application, elle riait de tout son cœur. Lorsque la sérénade fut finie, don Côme renvoya les musiciens chez eux dans les mêmes carrosses qui les avaient amenés, et demeura dans la rue avec Domingo jusqu'à ce que les curieux que la musique avait attirés se furent retirés. Après quoi il s'approcha du balcon d'où bientôt la suivante, avec la permission de sa maîtresse, lui dit, par une petite fenêtre de la jalousie : « Est-ce vous, seigneur don Côme? — Qui me fait cette question? répondit-il d'une voix doucereuse. — C'est, répliqua la soubrette, dona Luziana qui souhaite de savoir si le concert que nous venons d'entendre est un effet de votre galanterie. — Ce n'est, repartit l'écuyer, qu'un échantillon des fêtes que mon amour prépare à cette merveille de nos jours, si elle veut bien les recevoir d'un amant sacrifié sur l'autel de sa beauté. » A cette expression figurée, la dame n'eut pas peu d'envie de rire : elle se retint toutefois; et se mettant à la petite fenêtre, elle dit à l'écuyer, le plus sérieusement qu'il lui fut possible : « Seigneur don Côme, il paraît bien que vous n'êtes pas un galant novice; c'est de vous que les cavaliers amoureux doivent apprendre à servir leurs maîtresses. Je suis très contente de votre sérénade, et je vous en tiendrai compte; mais, ajouta-t-elle, retirez-vous, on peut nous écouter; une autre fois nous aurons un plus long entretien. » En achevant ces mots elle ferma sa fenêtre, laissant l'écuyer dans la rue fort satisfait de la faveur qu'elle venait de lui faire, et le page bien étonné de la voir jouer un rôle dans cette comédie. Cette petite fête, en y comprenant les carrosses et la prodigieuse quantité de vin bu par les musiciens, coûta cent ducats à don Côme : et deux jours après, son confident l'engagea dans une nouvelle dépense : voici de quelle manière. Ayant appris que Floretta devait, la nuit de la Saint-Jean, nuit si célébrée dans cette ville, aller avec d'autres filles de son espèce à la fiesta del Sotillo ^, il entreprit de leur donner un déjeuner magnifique aux dépens de l'écuyer. « Seigneur don Côme, lui dit-il la veille de la Saint-Jean, vous savez quelle fête c'est demain. Je vous avertis que dona Luziana se propose d'être à la pointe du jour sur les bords du Mançanarez pour voir le sotillo; je crois qu'il n'est pas besoin d'en dire davantage au coryphée des

1. Sorte de danse particulière aux Espagnols. (Note de Lesage.)

cavaliers galants; vous n'êtes pas homme à négliger une si belle occasion; je suis persuadé que votre dame et sa compagnie seront demain bien régalées. — C'est de quoi je puis te répondre, lui dit son gouverneur; je te rends grâce de l'avis, tu verras si je sais prendre la balle au bond. » Effectivement, le lendemain de grand matin, quatre valets de l'hôtel, conduits par Domingo, et chargés de toutes sortes de viandes froides accommodées de différentes façons, avec une infinité de petits pains et de bouteilles de vins délicieux, arrivèrent sur le rivage du Mançanarez, où Floretta et ses compagnes dansaient comme des nymphes au lever de l'aurore. Elles n'eurent pas peu de joie quand le page vint interrompre leurs danses légères pour leur offrir un solide déjeuner de la part du seigneur don Côme. Elles s'assirent aussitôt sur l'herbe, et commencèrent à faire honneur au festin, en riant, sans modération, de la dupe qui le donnait; car la charitable cousine de Domingo n'avait pas manqué de les mettre au fait. Comme elles étaient toutes en train de se réjouir, on vit paraître l'écuyer monté sur une haquenée des écuries du comte et richement vêtu. Il vint joindre son confident et saluer la compagnie, qui, s'étant levée pour le recevoir plus poliment, le remercia de sa générosité. Il cherchait parmi les filles dona Luziana, pour lui adresser la parole et lui débiter un beau compliment qu'il avait composé en chemin; mais Floretta, le tirant à part, lui dit qu'une indisposition avait empêché sa maîtresse de se trouver à la fête. Don Côme se montra très sensible à cette nouvelle, et demanda quel mal avait sa chère Luziana. « Elle est fort enrhumée, répondit la soubrette, et cela pour avoir passé sans voile, sur son balcon, presque toute la nuit de votre sérénade à me parler de vous. » L'écuyer, consolé d'un accident qui venait d'une si belle cause, pria la suivante de lui continuer ses bons offices auprès de sa maîtresse, et regagna son hôtel en s'applaudissant de plus en plus de sa bonne fortune. Dans ce temps-là don Côme reçut une lettre de change, et toucha mille écus d'or qu'on lui envoyait d'Andalous*, pour sa part de la succession d'un de ses oncles, mort à Séville. Il compta cette somme, et la mit dans un coffre en présence de Domingo, qui fort attentif à cette action, et si violemment tenté de s'approprier ces beaux écus d'or, qu'il résolut de les emporter en Portugal. Il fît confidence de sa tentation à Floretta, et lui proposa même d'être du voyage. Quoique la proposition méritât bien d'être pesée, la soubrette, aussi friponne que le page, l'accepta sans balancer. Enfin, une nuit, tandis que l'écuyer, enfermé dans un cabinet, s'occupait à composer une lettre emphatique pour sa maîtresse, Domingo trouva moyen d'ouvrir le coffre où

étaient les écus d'or; il les prit, gagna promptement la rue avec sa proie; et s'étant rendu sous le balcon de Luziana, il se mit à contrefaire un chat qui miaule. La suivante, à ce signal dont ils étaient convenus tous deux, ne le fit pas longtemps attendre; et, prête à le suivre partout, elle sortit avec lui de Madrid. Ils comptaient bien qu'ils auraient le temps d'arriver en Portugal avant qu'on pût les atteindre, si on les poursuivait; mais, par malheur pour eux, don Gôme, dès la nuit même, s'étant aperçu du larcin et de la fuite de son confident, eut aussitôt recours h la justice, qui dispersa de toutes parts ses limiers pour découvrir le voleur. On l'attrapa près de Zebreros avec sa nymphe. On les ramena l'un et l'autre; la soubrette a été renfermée aux Repenties, et Domingo dans cette prison.

— Apparemment, dit don Gléophas, que l'écuyer n'a pas perdu ses écus d'or; ils lui auront sans doute été rendus.

— Oh! que non, répondit le Diable : ce sont des pièces qui prouvent le vol; la justice ne s'en dessaisira point; et, don Gôme, dont l'histoire s'est répandue dans la ville, demeure volé et raillé de tout le monde. Domingo et cet autre prisonnier qui joue avec lui, continua le boiteux, ont pour voisin un jeune Gastillan qui a été arrêté pour avoir, en présence de bons témoins, donné un soufflet à son père.

— 0 ciel! s'écria Leandro, que m'apprenez-vous? Quelque mauvais que soit un fils, peut-il lever la main sur son père?

— Oh! que oui, dit le démon; ce n'est pas sans exemple, et je veux vous en citer un assez remarquable. Sous le règne de don Pèdre F^ surnommé le Juste et le Cruel, huitième roi de Portugal, un garçon de vingt ans fut mis entre les mains delà justice pour le même fait. Don Pèdre, surpris comme vous de la nouveauté du cas, voulut interroger la mère du coupable, et il s'y prit si adroitement, qu'il lui fit avouer qu'elle avait eu cet enfant d'une discrète révérence. Si les juges du Gastillan interrogeaient aussi sa mère avec la même adresse, ils pourraient en arracher un pareil aveu. Descendons de l'œil dans un grand cachot au-dessous de ces trois prisonniers que je viens de vous montrer, et considérons ce qui s'y passe. Y voyez-vous ces trois malheureux? Ge sont des voleurs de grand chemin : les voilà qui vont se sauver ; on leur a fait tenir une lime sourde dans un pain, et ils ont déjà limé un gros barreau dans une fenêtre, par où ils peuvent se couler dans une cour qui les conduira dans la rue. Il y a plus de dix mois qu'ils sont en prison, et il y en a plus de huit qu'ils devraient avoir reçu la récompense publique qui est due à leurs exploits; mais grâce à la lenteur de la justice, ils vont encore massacrer des voyageurs. Suivez-moi dans cette salle basse, où

. .u> ciiM M - *i< /. vingt ou trente hommes couchés sur la paille : ■ sont des filous, des gens de toutes sortes de mauvais commerce. En remarquez-vous cinq ou six qui houspillent une espèce de manœuvre qui a été emprisonné aujourd'hui pour avoir blessé un archer d'un coup de pierre?

— Pourquoi ces prisonniers battent-ils ce manœuvre? dit Zaml.ullo.

— C'est, répondit Asmodée, parce qu'il n'a pas encore payé sa bienvenue. Mais, ajouta-t-il, laissons là tous ces misérables, éloignons-nous même de cethorrible lieu; allons ailleurs arrêter nos regards sur des objets plus réjouissants.

YIII. Asmodée montre à don Cléophas plusieurs personnes, et lui révèle les actions qu'elles ont faites dans la journée.

Ils laissèrent là les prisonniers, et s'envolèrent dans un autre quartier. Ils firent une pause dans un grand hôtel, où le démon dit à l'écolier :

— Il me prend envie de vous apprendre ce qu'ont fait aujourd'hui toutes ces personnes qui demeurent aux environs de cet hôtel; cela pourra vous divertir.

— Je n'en doute pas, répondit Leandro. Commencez, je vous prie, par ce capitaine qui se botte; il faut qu'il ait quelque affaire de conséquence qui l'appelle loin d'ici.

— C'est, repartit le boiteux, un capitaine prêt à sortir de Madrid. Ses chevaux l'attendent dans la rue; il va partir pour la Catalogne où son régiment est commandé. Comme il n'avait point d'argent, il s'adressa hier à un usurier : « Seigneur Sanguisuela, lui dit- il, ne pourriez-vous pas me prêter mille ducats? — Seigneur capitaine, répondit l'usurier d'un air doux et bénin, je ne les ai pas, mais je me fais fort de trouver un homrtie qui vous les prêtera, c'est-à-dire qui vous en donnera quajjfe cents comptant; vous ferez votre billet de mille, et sur lesdits quatre cents que vous recevrez, j'en toucherai, s'il vous plaît, soixante pour le droit de courtage. L'argent est si rare aujourd'hui!.. — Quelle usure! interrompit brusquement l'officier, demander six cent soixante ducats pour trois cent quarante! Quelle friponnerie I il faudrait pendre des hommes si durs. — Point d'emportement, seigneur capitaine, reprit d'un grand sang-froid l'usurier; voyez ailleurs. De quoi vous plaignez-vous? Est-ce que je vous force à recevoir les trois cent quarante ducats? Il vous est libre de les prendre ou de les refuser. » Le capitaine, n'ayant rien à répliquer

à ce discours, se retira; mais après avoir fait réflexion qu'il fallait partir, que le temps pressait, et qu'enfin il ne pouvait se passer d'argent, il est retourné ce matin chez l'usurier, qu'il a rencontré à sa porte, en manteau noir, en rabat et en cheveux courts, avec un gros chapelet garni de médailles. « Je reviens à vous, seigneur Sanguisuela, lui a-t-il dit, j'accepte vos trois cent quarante ducats; la nécessité où je suis d'avoir de l'argent m'oblige à les prendre. — Je vais à la messe, a répondu gravement l'usurier; à mon retour, venez, je vous compterai la somme. — Hé, non, non, répliqua le capitaine; rentrez chez vous, de grâce; cela sera fait dans un moment; expédiez-moi tout à l'heure; je suis fort pressé. — Je ne le puis, repartit Sanguisuela; j'ai coutume d'entendre la messe tous les jours avant que je commence aucune affaire; c'est une règle que je me suis faite, et que je veux observer religieusement toute ma vie. » Quelque impatience qu'eût l'officier de toucher son argent, il lui a fallu céder à la règle du pieux Sanguisuela; il s'est armé de patience, et même, comme s'il eût craint que les ducats ne lui échappassent, il a suivi l'usurier à l'église. Il a entendu la messe avec lui; après cela il se préparait à sortir; mais Sanguisuela, s'approchant , de son oreille, lui a dit : « Un des plus habiles prédicateurs de Madrid va prêcher, je ne veux pas perdre son sermon. » Le capitaine, à qui le temps de la messe n'avait déjà que trop duré, a été au désespoir de ce nouveau retardement; il est pourtant encore demeuré dans l'église. Le prédicateur paraît, et prêche contre l'usure. L'officier en est ravi, et, observant le visage de l'usurier, il dit en lui-même : « Si ce juif pouvait se laisser toucher, s'il me donnait seulement six cents ducats, je partirais content de lui. »' Enfin, le sermon fini, l'usurier sort. Le capitaine le joint et lui dit : « Eh bien! que pensez-vous de ce prédicateur? ne trouvez-vous pas qu'il prêche avec beaucoup de force? pour moi, j'en suis tout ému. — J'en porte même jugement que vous, répond l'usurier; il a parfaitement traité sa matière, c'est un savant homme : il a fort bien fait son métier, allons-nous-en faire le nôtre. »

— Et qui sont ces deux femmes qui sont couchées ensemble, et qui font de si grands éclats de rire? s'écria don Cléophas : elles me paraissent bien gaillardes.

— Ce sont, répondit le Diable, deux sœurs qui ont fait enterrer leur père ce matin. C'était un homme bourru, et qui avait tant d'aversion pour le mariage, ou plutôt tant de répugnance à établir ses filles, qu'il n'a jamais voulu les marier, quelques partis avantageux qui se soient présentés pour elles. Le caractère du défunt était tout à l'heure le sujet de leur entretien. « Il est

mort enfin, disait Taînée, il est mort, ce père dénaturé qui se faisait un plaisir barbare de nous voir filles; il ne s'opposera plus à nos vœux. — Pour moi, ma sœur, a dit la cadette, j'aime le solide, je veux un homme riche, fût-il d'ailleurs une bête, et le gros don Blanco sera mon fait. — Doucement, ma sœur, a répliqué l'aînée, nous aurons pour époux ceux qui nous sont destinés, car nos mariages sont écrits dans le ciel. — Tant pis, vraiment, a reparti la cadette, j'ai bien peur que mon père n'en déchire la feuille. » L'aînée n'a pu s'empêcher de rire de cette saillie, et elles en rient encore toutes deux. Dans la maison qui suit celle des deux sœurs est logée en chambre garnie une aventurière aragonaise. Je la vois qui se mire dans une glace, au lieu de se coucher ; elle félicite ses charmes sur une conquête importante qu'ils ont faite aujourd'hui; elle étudie des mines, et elle en a découvert une nouvelle, qui fera demain un grand effet sur son amant. Elle ne peut trop s'appliquer à le ménager; c'est un sujet qui promet beaucoup; aussi, a-t-elle dit tantôt à un de ses créanciers qui lui est venu demander de l'argent : « Attendez, mon ami, revenez dans quelques jours; je suis en termes d'accommodement avec un des principaux personnages de la douane. »

— Il n'est pas besoin, dit Leandro, que je vous demande ce qu'a fait certain cavalier qui se présente à ma vue; il faut qu'il ait passé la journée entière à écrire des lettres. Quelle quantité j'en vois sur sa table !

— Ce qu'il y a de plaisant, répondit le démon, c'est que toutes ces lettres ne contiennent que la même chose. Ce cavalier écrit à tous ses amis absents; il leur mande une aventure qui lui est arrivée cet après-midi. Il aime une veuve de trente ans, belle et prude; il lui rend des soins qu'elle ne dédaigne pas, il propose de l'épouser; elle accepte la proposition. Pendant qu'on fait les préparatifs des noces, il a la liberté de l'aller voir chez elle; il y a été cette après-dînée, et, comme par hasard, il ne s'est trouvé personne pour l'annoncer, il est entré dans l'appartement de la dame, qu'il a surprise dans un galant»déshabillé, ou, pour mieux dire, presque nue, sur un lit de repos. Elle dormait d'un profond sommeil. Il s'approche doucement d'elle pour profiter de l'occasion; il lui dérobe un baiser; elle se réveille, et s'écrie en soupirant tendrement : < Encore! ah! je t'en prie, Ambroise, laisse-moi en repos. > Le cavalier, en galant homme, a pris son parti sur-le-champ : il a renoncé à la veuve; il est sorti de l'appartement; il a rencontré Ambroise à la porte : « Ambroise, lui a-t-il dit, n'entrez pas; votre maîtresse vous prie de la laisser en repos. » A deux maisons au delà de ce cavaher, je découvre, dans un petit corps de logis, un original de mari qui s'endort tranquil-

334 LE DUBLE BOITEUX

lemeut aux reproches que sa femme lui fait d'avoir passé la journée entière hors de chez lui. Elle serait encore plus irritée si elle savait à quoi il s'est amusé,

— Il aura sans doute été occupé de quelque aventure galante? dit Zambullo.

— Vous y êtes, reprit Asmodée; je vais vous la détailler. L'homme dont il s'agit est un bourgeois nommé Patrice; c'est un de ces maris libertins qui vivent sans souci, comme s'ils n'avaient ni femme ;ii enfants : il a pourtant une jeune épouse aimable et vertueuse, deux filles et un fils, tous trois encore dans leur enfance. Il est sorti ce matin de sa maison sans s'informer s'il y avait du pain pour sa famille, qui en manque quelquefois. Il a passé par la grande place, où les apprêts du combat de taureaux qui s'est fait aujourd'hui l'ont arrêté : les échafauds étaient déjà dressés tout autour, et déjà les personnes les plus curieuses commençaient à s'y placer. Pendant qu'il les considérait les uns et les autres, il aperçoit une dame bien faite et proprement vêtue qui laissait voir, en descendant d'un échafaud, une belle jambe bien tournée, couverte d'un bas de soie couleur de rose, avec une jarretière d'argent : il n'en a pas fallu davantage pour mettre notre faible bourgeois hors de lui-même. Il s'est avancé vers la dame qu'accompagnait une autre qui faisait assez connaître, par son air, qu'elles étaient toutes deux des aventurières : « Mesdames, leur a-t-il dit, si je puis vous être bon à quelque chose, vous n'avez qu'à parler, vous me trouverez disposé à vous servir. — Seigneur cavalier, a répondu la nymphe aux bas couleur de rose, votre offre n'est pas à rejeter : nous avions déjà pris nos places; mais nous venons de les quitter pour aller déjeuner : nous avons eu l'imprudence de sortir ce matin de chez nous sans prendre notre chocolat; puisque vous êtes assez galant pour nous offrir vos services, conduisez-nous, s'il vous plaît, à quelque endroit où nous puissions manger un morceau, mais que ce soit dans un lieu retiré : vous savez que les filles ne peuvent avoir trop de soin de leur réputation. » A ces mots, Patrice, devenant plus honnête et plus poli que la nécessité, mène ces princesses à une taverne du faubourg, où il demande à déjeuner. « Que voulez-vous? lui dit l'hôte; j'ai, de reste d'un grand festin qui s'est donné hier chez moi, des poulets de grains, des perdreaux de Léon, des pigeonneaux de la Castille vieille, et plus de la moitié d'un jambon d'Estramadure. — En voilà plus qu'il ne nous en faut, dit le conducteur des vestales. Mesdames, vous n'ayez qu'à choisir. Que souhaitezvous? — Ce qu'il vous plaira, répondent-elles; nous n'avons point d'autre goût que le vôtre. » Là-dessus, le bourgeois com-

mande qu'on serve deux perdreaux et deux poulets froids, et qu'on lui donne une chambre particulière, attendu qu'il est avec des dames très délicates sur les bienséances. On le fait entrer, lui et sa compagnie, dans un cabinet écarté, où, un moment après, on leur apporte le plat ordonné, avec du pain et du vin. Nos Lucrèces, comme dames de haut appétit, se jettent avidement sur les viandes, tandis que le benêt, qui devait payer Técot, s'amuse à contempler sa Luisita ; c'est le nom de la beauté dont il était épris : il admire ses blanches mains, où brillait une grosse bague qu'elle a gagnée en la courant; il lui prodigue les noms d'étoile et de soleil, et ne saurait manger, tant il est aise d'avoir fait une si bonne rencontre. Il demande à sa déesse si elle est mariée; elle répond que non, mais qu'elle est sous la conduite d'un frère : si elle eût ajouté : du côté d'Adam, elle aurait dit la vérité. Cependant les deux harpies, non seulement dévoraient chacune un poulet, elles buvaient encore à proportion qu'elles mangeaient. Bientôt le vin manque; le galant en va chercher lui-même, pour en avoir plus promptement. Il n'est pas hors du cabinet, que Jacinthe, la compagne de Luisita, met la griffe sur les deux perdreaux qui restaient dans le plat, et les serre dans une grande poche de toile qu'elle a sous sa robe. Notre Adonis revient avec du vin frais; et remarquant qu'il n'y a plus de viande, il demande à sa Vénus si elle ne veut rien davantage. « Qu'on nous donne, dit-elle, de ces pigeonneaux dont l'hôte nous a parlé, pourvu qu'ils soient excellents; autrement, an morceau de jambon d'Estramadure suffira. » Elle n'a pas prononcé ces paroles, que voilà Patrice qui retourne à la provision, et fait apporter trois pigeonneaux avec une forte tranche de jambon. Nos oiseaux de proie recommencent à becqueter; et tandis que le bourgeois est obligé de disparaître une troisième fois pour aller demander du pain, ils envoient deux pigeonneaux tenir compagnie aux prisonniers de la poche. Après le repas, qui a fmi par les fruits que la saison peut fournir, l'amoureux Patrice a pressé Luisita de lui donner les nmrques qu'il attendait de sa reconnaissance : la dame a refusé de contenter ses désirs; mais elle l'a flatté de quelque espérance, en lui disant qu'il y avait du temps pour tout, et que ce n'était pas dans un cabaret qu'elle voulait reconnaître le plaisir qu'il lui avait fait; puis, entendant sonner une heure après midi, elle a pris un air inquiet, et dit à sa compagne : «Ah! ma chère Jacinthe, que nous sommes malheureuses! Nous ne trouverons plus de places pour voir les taureaux. — Pardonnez-moi, a répondu Jacinthe; ce cavalier n'a qu'à nous ramener où il nous a si poliment abordées, et ne vous mettez pas en peine du reste. » Avant que de

sortir de la taverne, il a fallu compter avec l'hôte, qui a fait monter la dépense à cinquante réaux. Le bourgeois a mis la main à la bourse; mais n'y trouvant que trente réaux, il a été obligé de laisser en gage, pour le reste, son rosaire chargé de médailles d'argent; ensuite, il a reconduit les aventurières où il les avait prises, et les a placées commodément sur un échafaud, dont le maître, qui est de sa connaissance, lui a fait crédit. Elles ne sont pas plus tôt assises qu'elles demandent des rafraîchissements. « Je meurs de soif, s'écria l'une; le jambon m'a furieusement altérée. —Et moi de même, dit l'autre, je boirais bien de la limonade. » Patrice, qui n'entend que trop ce que cela veut dire, les quitte pour aller leur chercher des liqueurs; mais il s'arrête en chemin, et se dit à lui-même : Où vas-tu, insensé? Ne semble-t-il pas que tu aies cent pistoles dans ta bourse ou dans ta maison? Tu n'as pas seulement un maravédis. Que ferai-je? ajouta-t-il; de retourner vers la dame sans lui porter ce qu'elle désire, il n'y a pas d'apparence; d'un autre côté, faut-il que j'abandonne une entreprises! avancée? Je ne puis m'y résoudre. » Dans cet embarras, il aperçoit parmi les spectateurs un de ses amis qui lui avait souvent fait des offres de services, que, par fierté, il n'avait jamais voulu accepter. Il perd toute honte en cette occasion ; il le joint avec empressement, et lui emprunte une double pistole, avec quoi, reprenant courage, il vole chez un limonadier, d'où il fait porter à ses princesses tant d'eaux glacées, tant de biscuits et de confitures sèches, que le doublon suffît à peine à cette nouvelle dépense. Enfin, la fête finit avec le jour; et notre homme va conduire sa dame chez elle, dans l'espérance d'en tirer bon parti. Mais lorsqu'ils sont devant une maison où elle dit qu'elle demeure, il en sort une espèce de servante qui vient au-devant de Luisita, et lui dit avec agitation : c Eh! d'où venez-vous à l'heure qu'il est? Il y a deux heures que le seigneur don Gaspard Héridor, votre frère, vous attend en jurant comme un possédé. » Alors, la sœur, feignant d'être effrayée, se tourne vers le galant, et lui dit tout bas en lui serrant la main : < Mon frère est un homme d'une violence épouvantable; mais sa colère ne dure pas. Tenez-vous dans la rue et ne vous impatientez point; nous allons l'apaiser, et comme il va tous les soirs souper en ville, d'abord qu'il sera sorti, Jacinthe viendra vous en avertir, et vous introduira dans la maison. » Le bourgeois, que cette promesse console, baise avec transport la main de Luisita, qui lui fait quelques caresses, pour le laisser sur la bonne bouche, puis elle entre dans la maison avec Jacinthe et la servante. Patrice, demeuré dans la rue, prend patience; il s'assied sur une borne, à deux pas de la porte, et passe un temps considérable sans

s'imaginer qu'on puisse avoir dessein de se jouer de lui; il s'étonne seulement de ne pas voir sortir don Gaspard, et craint que ce maudit frère n'aille pas souper en ville. Cependant, il entend sonner dix heures, onze heures, minuit; alors, il commence à perdre une partie de sa confiance et à douter de la bonne foi de sa dame. Il s'approche de la porte, il entre et suit à tâtons une allée obscure, au milieu de laquelle il rencontre un escalier. II n'osQ monter; mais il écoute attentivement, et son oreille est frappée du concert discordant que peuvent faire ensemble un chien qui aboie, un chat qui miaule et un enfant qui crie. Il juge enfin qu'on l'a trompé, et ce qui achève de l'en persuader, c'est qu'ayant voulu pousser jusqu'au fond de l'allée, il s'est trouvé dans une autre rue que celle où il a si longtemps fait le pied de grue. Il regrette alors son argent et retourne au logis en maudissant les bas couleur de rose. Il frappe à sa porte; sa femme, le chapelet à la main et les larmes aux yeux, lui vient ouvrir, et lui dit d'un air touchant : « Ah! Patrice, pouvez-vous abandonner ainsi votre maison et vous soucier si peu de votre épouse et de vos enfants? Qu'avez-vous fait depuis six heures du matin que vous êtes sorti? » Le mari, ne sachant que répondre à ce discours, et d'ailleurs tout honteux d'avoir été la dupe de deux friponnes, s'est déshabillé et mis au lit sans dire un mot. Sa femme, qui est en train de moraliser, lui fait un sermon qui l'endort dans ce moment. Jetez la vue, poursuivit Asmodée, sur cette grande maison qui est à côté de celle du cavalier qui écrit à ses amis la rupture de son mariage avec la maîtresse d'Ambroise; n'y remarquez-vous pas une jeune dame couchée dans un lit de satin cramoisi, relevé d'une broderie d'or?

— Pardonnez-moi, répondit don Cléophas, j'aperçois une personne endormie, et je vois ce me semble, un livre sur son chevet.

— Justement, reprit le boiteux. Cette dame est une jeune comtesse fort spirituelle et d'une humeur très enjouée : elle avait, depuis six jours, une insomnie qui<1a fatiguait extrêmement; elle s'est avisée aujourd'hui de faire venir un médecin des plus graves de la Faculté. Il arrive; elle le consulte : il ordonne un remède marqué, dit-il, dans Hippocrate. La dame se met à plaisanter sur son ordonnance. Le médecin, animal hargneux, ne s'est nullement prêté à ses plaisanteries, et lui a dit avec la gravité doctorale : « Madame, Hippocrate n'est point un homme à devoir être tourné en ridicule. — Ah! seigneur docteur! a répondu la comtesse d'un air sérieux, je n'ai garde de me moquer d'un auteur si célèbre et si docte; j'en fais un si grand cas, que je suis persuadée qu'en l'ouvrant seulement je me

Lesage. il 22

guérirai de mon insomnie. J'en ai dans ma bibliothèque une traduction nouvelle du savant Azero; c'est la meilleure; qu'on me l'apporte. » En effet, admirez le charme de cette lecture! dès la troisième page, la dame s'est endormie profondément... Il y a dans les écuries de ce même hôtel un pauvre soldat manchot, que les palefreniers, par charité, laissent la nuit coucher sur la paille. Pendant le jour il demande l'aumône, et il a eu tantôt une plaisante conversation avec un autre gueux qui demeure auprès de Buen-Retiro, sur le passage de la cour. Celui-ci fait fort bien ses affaires; il est à son aise, et il aune fille à marier qui passe chez les mendiants pour une riche héritière. Le soldat, abordant ce père aux maravédis, lui a dit : « Sefior mendigo, j'ai perdu mon bras droit; je ne puis plus servir le roi, et je me vois réduit, pour subsister, à faire comme vous des civilités aux passants. Je sais bien que, de tous les métiers, c'est celui qui nourrit le mieux son homme, et que tout ce qui lui manque c'est d'être un peu plus honorable. — S'il était honorable, a répondu l'autre, il ne vaudrait plus rien, car tout le monde s'en mêlerait. — Vous avez raison, a repris le manchot : oh çà, je suis donc un de vos confrères, et je voudrais m'allier avec vous. Donnez-moi votre fille. — Vous n'y pensez pas, mon ami, a répliqué le richard; il lui faut un meilleur parti : vous n'êtes point assez estropié pour être mon gendre; j'en veux un qui soit dans un état à faire pitié aux usuriers. — Eh ! ne suis-je pas, dit le soldat, dans une assez déplorable situation? — Fi donc! a reparti l'autre brusquement, vous n'êles que manchot, et vous osez prt't(n,lre à ma fille I Savez-vous bien que je l'ai refusée à un cul -de-jatte? »

J'aurais tort, continua le Diable, de passer la maison qui joint l'hôtel de la comtesse, et où demeurent un vieux peintre ivrogne et un poète caustique. Le peintre est sorti de chez lui ce matin, à sept heures, dans le dessein d'aller chercher un confesseur pour sa femme malade à l'extrémité; mais il a rencontré un de ses amis qui l'a entraîné au cabaret, et il n"est revenu au logis qu'à dix heures du soir. Le poète, qui a la réputation d'avoir eu quelquefois de tristes salaires pour ses vers mordants, disait tantôt d'un air fanfaron dans un café, en parlant d'un homme qui n'y était pas : « C'est un faquin à qui je veux donner cent coups de bâton. — Vous pouvez, a dit un railleur, les lui donner facilement, car vous êtes bien en fonds. » Je ne dois pas oublier une scène qui s'est passée aujourd'hui chez un banquier de cette rue, nouvellement établi dans cette ville : il n'y a pas trois mois qu'il est revenu du Pérou avec de grandes richesses. Son père est un honnête

Capatero • de viejo, de Mediana, gros village de la Castille vieille, auprès des montagnes de Sierra d'Avila, où il yit, très content de son état, avec une femme de son âge, c'est-à-dire de soixante ans. Il y avait un temps considérable que leur fils était sorti de chez eux pour aller aux Indes chercher une meilleure fortune que celle qu'ils lui pouvaient faire. Plus de vingt années s'étaient écoulées depuis qu'ils ne l'avaient vu; ils parlaient souvent de lui; ils priaient le ciel tous les jours de ne le point abandonner, et ils ne manquaient pas, tous les dimanches, de le faire recommander au prône par le curé, qui était de leurs amis. Le banquier, de son côté, ne les mettait pas en oubli. D'abord qu'il eut fixé son établissement, il résolut de s'informer par lui-même de la situation où ils pouvaient être. Pour cet effet, après avoir dit à ses domestiques de n'être pas en peine de lui, il partit, il y a quinze jours, à cheval, sans que personne l'accompagnât, et il se rendit au lieu de sa naissance.

Il était environ dix heures du soir, et le bon savetier dormait auprès de son épouse, lorsqu'ils se l'éveillèrent en sursaut, au bruit que fit le banquier en frappant à la porte de leur petite maison. Ils demandèrent qui frappait. « Ouvrez, ouvrez, leur ditil, c'est votre fils Francillo. — A d'autres, répondit le bonhomme ; passez votre chemin, voleurs, il n'y a rien à faire ici pour vous : Francillo est présentement aux Indes, s'il n'est pas mort. — Votre fils n'est plus aux Indes, répliqua le banquier, il est revenu du Pérou : c'est lui qiii vous parle; ne lui refusez pas l'entrée de votre maison. — Levons-nous, Jacques, dit alors la femme. Je crois effectivement que c'est Francillo; il me semble le reconnaître à sa voix. » Ils se levèrent aussitôt tous deux; le père alluma une chandelle, et la mère, après s'être habillée à la hâte, alla ouvrir la porte; elle envisagea Francillo, et, ne pouvant le méconnaître, elle se jette à son cou et le serre étroitement entre ses bras. Maître Jacques, agité des mêmes mouvements que sa femme, embrasse à son tour son fils; etxes trois personnes, charmées de se voir réunies après une si longue absence, ne peuvent se rassasier du plaisir de s'en donner des marques. Après des transports si doux, le banquier débrida son cheval, et le mit dans une étable où gîtait une vache, mère nourrice de la maison; ensuite il rendit compte à ses parents de son voyage, et des biens qu'il avait apportés du Pérou. Le détail fut un peu long, et aurait pu ennuyer des auditeurs désintéressés; mais un fils qui s'épanche en racontant ses aventures ne saurait lasser l'attention d'un père et d'une mère : il n'y a pas pour eux de

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