CHANSON FRANÇAISE
L'objet qui règne dans mon cœur Est toujours insensible à mon amour fidèle :
Mes soins, mes soupirs, ma langueur, Ne sauraient attendrir cette beauté cruelle. 0 ciel! est-il un sort plus affreux que le mien?
Ah! puisque je ne puis lui plaire.
Je renonce au jour qui m'éclaire ;
Venez, mes chers amis, m'enterrer chez Payen.
— Ce Payen est apparemment un traiteur, dit don Cléophas.
— Justement, répondit le Diable. Continuons, examinons les autres fous.
— Passons plutôt aux femmes, répliqua Leandro, je suis impatient de les voir.
— Je vais céder à votre impatience, repartit l'esprit ; mais il y a ici deux ou trois infortunés que jf^ suis bien aise de vous montrer auparavant : vous pourrez tirer quelque profit de leur malheur. Considérez, dans la loge qui suit celle de ce joueur de guitare, ce visage pâle et décharné qui grince des dents, et semble vouloir manger les barreaux de fer qui sont à sa fenêtre: c'est un honnête homme né sous un astre si malheureux, qu'avec tout le mérite du monde, quelques mouvements qu'il se soit donnés pendant vingt années, il n'a pu parvenir à s'assurer du pain. Il a perdu la raison en voyant un très petit sujet de sa connaissance monter en un jour, par l'arithmétique, au haut de la roue de la fortune. Le voisin de ce fou est un vieux secrétaire qui a le timbre fêlé pour n'avoir pu supporter l'ingratitude d'un homme de la cour qu'il a servi pendant soixante ans. On ne peut assez louer le zèle et la fidélité de ce serviteur, qui ne demandait jamais rien; il se contentait de faire parler ses services et son
assiduité; mais son maître, bien loin de ressembler àArchélaùs, roi de Macédoine, qui refusait lorsqu'on lui demandait, et donnait quand on ne lui demandait pas, est mort sans le récompenser; il ne lui a laissé que ce qu'il lui faut pour passer le reste de ses jours dans la misère et parmi les fous. Je ne veux plus vous en faire observer qu'un : c'est celui qui, les coudes sur sa fenêtre, paraît plongé dans une profonde rêverie. Vous voyez en lui un senor hidalgo de Taf'alla, petite ville de Navarre; il est venu demeurera Madrid, où il a fait un bel usage de son bien. Il avait la rage de vouloir connaître tous les beaux-esprits et de les régaler; ce n'était chez lui, tous les jours, que festins; et, quoique les auteurs, nation ingrate et impolie, se moquassent de lui en le grugeant, il n'a pas été content qu'il n'ait mangé avec eux son petit fait.
— Il ne faut pas douter, dit ZambuUo, qu'il ne soit devenu fou de regret de s'être si sottement ruiné.
— Tout au contraire, reprit Asmodée, c'est de se voir hors d"état de continuer le même train. Venons présentement aux femmes, ajouta-t-il.
— Gomment donc, s'écria l'écolier, je n'en vois que sept ou huit! Il y a moins de folles que je ne croyais.
— Toutes les folles ne sont pas ici, dit le démon en souriant. Je vous porterai, si vous le souhaitez, tout à l'heure, dans un autre quartier de cette ville, où il y a une gi'ande maison qui en est toute pleine.
— Gela n'est pas nécessaire, répliqua don Gléophas, je m'en tiens à celles-ci.
— Vous avez raison, reprit le boiteux; ce sont presque toutes des filles de distinction; vous jugez bien, à la propreté de leur linge, qu'elles ne sauraient être des personnes du commun. Je vais vous apprendre la cause de leur folie. Dans la première loge est la femme d'un corrégidor, à qui la rage d'avoir été appelée bourgeoise par une dame de la cour a troublé l'esprit. Dans la seconde demeure l'épouse d'un trésorier tgénéral du, conseil des Indes; elle est devenue folle de dépit d'avoir été obligée, dans une rue étroite, de faire reculer son carrosse pour laisser passer celui de la duchesse de Médina-Gœli. Dans la troisième fait sa résidence une jeune veuve de famille marchande qui a perdu le jugement de regret d'avoir manqué un grand seigneur qu'elle espérait épouser; et la quatrième est occupée par une fille de qualité nommée dona Béatrfx, dontil faut que je vous raconte le malheur. Cette dame avait une amie qu'on appelait dona Mencia ; elles se voyaient tous les jours. Un chevalier de l'ordre de Saint-Jacques, homme bien fait et galant, fit connaissance avec elles, et les
rendit bientôt rivales; elles se disputèrent vivement son cœur, qui pencha du côté de dona Mencia; de sorte que celle-ci devint femme du chevalier. Dona Béatrix, fort jalouse du pouvoir de ses charmes, conçut un dépit mortel de n'avoir pas eu la préférence; et elle nourrissait en bonne Espagnole, au fond de son cœur, un violent désir de se venger, lorsqu'elle reçut un billet de don Jacinthe de Romarate, autre amant de dona Mencia; et ce cavalier lui mandait qu'étant aussi mortifié qu'elle du mariage de sa maîtresse, il avait pris la résolution de se battre contre le chevalier qui la lui avait enlevée. Cette lettre fut très agréable à Béatrix, qui, ne voulant que la mort du pécheur, souhaitait seulement que don Jacinthe ôtât la vie à son rival. Pendant qu'elle attendait avec impatience une si chrétienne satisfaction, il arriva que son frère ayant eu par hasard un différend avec ce même don Jacinthe, en vint aux prises avec lui, et fut percé de deux coups d'épée, desquels il mourut. Il était du devoir de dona Béatrix de poursuivre en justice le meurtrier de son frère; cependant elle négligea cette poursuite, pour donner le temps à don Jacinthe d'attaquer le chevalier de Saint-Jacques; ce qui prouve bien que les femmes n'ont point de si cher intérêt que celui de leur beauté. C'est ainsi qu'en use Pallas lorsqu'Ajax a violé Cassandre; la déesse ne punit point à l'heure même le Grec sacrilège qui vient de profaner son temple ; elle veut auparavant qu'il contribue à la venger du jugement de Paris. Mais, hélas! dona Béatrix, moins heureuse que Minerve, n'a pas goûté le plaisir de la vengeance. Romarate a péri en se battant contre le chevalier, et le chagrin qu'a eu cette dame de voir son injure impunie a troublé sa raison. Les deux folles suivantes sont l'aïeule d'un avocat et une vieille marquise; la première, par sa mauvaise humeur, désolait son petit-fils, qui l'a mise ici fort honnêtement pour s'en débarrasser; l'autre est une femme qui a touj ours été idolâtre de sa beauté ; au lieu de vieillir de bonne grâce, elle pleurait sans cesse en voyant ses charmes tomber en ruine; et enfin, un jour, en se considérant dans une glace fidèle, la tête lui tourna.
— Tant mieux pour cette marquise, dit Leandro ; dans le dérangement où est son esprit, elle n'aperçoit peut-être plus le changement que le temps a fait en elle.
— Non, assurément, répondit le Diable; bien loin de remarquer à présent un air de vieillesse sur son visage, son teint lui paraît un mélange de lis et de roses, elle voit autour d'elle les Grâces et les Amours; en un mot, elle croit être la déesse Vénus.
— Eh bien! répliqua l'écolier, n'est-elle pas plus heureuse d'être folle que de se voir telle qu'elle est?
— Sans doute, repartit Asmodée. Ah ça, il ne nous reste plus
qu'une dame à observer; c'est celle qui habite la dernière loge, et que le sommeil vient d'accabler, après trois jours et trois nuits d'agitation : c'est dona Eraerenciana; examinez-la bien, qu'en dites-vous?
— Je la trouve fort belle, répondit ZambuUo. Quel dommage! faut-il qu'une si charmante personne soit insensée! Par quel accident est-elle réduite en cet état?
— Écoutez-moi avec attention, repartit le boiteux, vous allez entendre l'histoire de son infortune. Dona Kmerenciana, fille unique de don Guillem Stephani, vivait tranquille à Siguença dans la maison de son père, lorsque don Chimen de Lizana vint troubler son repos par des galanteries qu'il mit en usage pour lui plaire. Elle ne se contenta pas d'être sensible aux soins de ce cavalier, elle eut la faiblesse de se prêter aux ruses qu'il employa pour lui parler, et bientôt elle lui donna sa foi en recevant la sienne. Ces deux amants étaient d'une égale naissance; mais la dame pouvait passer pour un des meilleurs partis d'Espagne, au lieu que don Chimen n'était^qu'un cadet. Il y avait encore un autre obstacle à leur union : don Guillem haïssait la famille des Lizana, ce qu'il ne faisait que trop connaître par ses discours, quand on la mettait devant lui sur le tapis; il semblait même avoir plus d'aversion pour don Chimen que pour tout le reste de sa race. Emerenciana, vivement affligée de voir son père dans cette disposition, en concevait pour son amour un triste présage ; elle ne laissa pourtant pas, à bon compte, de s'abandonner à son penchant, et d'avoir des entretiens secrets avec Lizana, qui s'introduisait de temps en temps chez elle la nuit, par le ministère d'une soubrette. Il arriva une de ces nuits que don Guillem, qui par hasard était éveillé lorsque le galant entra dans sa maison, crut entendre quelque bruit dans l'appartement de sa fille, peu éloigné du sien; il n'en fallut pas davantage pour inquiéter un père aussi défiant que lui; néanmoins, tout soupçonneux qu'il était, Emerenciana tenait une conduite si adroite, qu'il ne se doutait nullement de son intelligence avec don Chimen; mais n'étant pas un homme à pousser la confiance trop loin, il se leva tout doucement de son lit, alla ouvrir une fenêtre qui donnait sur la rue, et eut la patience de s'y tenir jusqu'à ce qu'il vît descendre d'un balcon, par une échelle de soie, Lizana, qu'il reconnut à la clarté de la lune. Quel spectacle pour Stephani, pour le plus vindicatif et le plus barbare mortel qu'ait jamais produit la Sicile, où il avait pris naissance! Il ne céda point d'abord à sa colère, et n'eut garde de faire un éclat qui aurait pu dérober à ses coups la principale victime que son ressentiment demandait:
3d2 le diable boiteux
il su t uiiuaiuiiit, et attendit que sa fille fût levée le lendemain pour entrer dans son appartement : là, se voyant seul avec elle, et la regardant avec des yeux étincelants de fureur, il lui dit : « Malheureuse! qui, malgré la noblesse de ton sang, n'as pas de honte de commettre des actions infâmes, prépare-toi à souffrir un juste châtiment. Ce fer, ajouta-t-il en tirant de son sein un poignard, ce fer va t'ôter la vie, si tu ne confesses la vérité : nomme-moi l'audacieux qui est venu cette nuit déshonorer ma maison. » Emerenciana demeura toute interdite, et si troublée de cette menace, qu'elle ne put proférer une parole. (( Ah! misérable, poursuivit le père, ton silence et ton trouble ne m'apprennent que trop ton crime. Hé! t'imagines-tu, fille indigne de moi, que j'ignore ce qui se passe? J'ai vu cette nuit le téméraire; j'ai reconnu don Chimen : ce n'eût pas été assez de recevoir la nuit un cavalier dans ton appartement, il fallait encore que ce cavalier fût mon plus grand ennemi; mais sachons jusqu'à quel point je suis outragé : parle sans déguisement; ce n'est que par ta sincérité que tu peux éviter la mort. » La dame, à ces derniers mots, concevant quelque espérance d'échapper au sort funeste qui la menaçait, perdit une partie de sa frayeur, et répondit à don Guillem : « Seigneur, je n'ai pu me défendre d'écouter Lizana; mais je prends le ciel à témoin de la pureté de ses sentiments. Comme il sait que vous haïssez sa famille, il n'a point encore osé vous demander votre aveu; et ce n'est que pour conférer ensemble sur les moyens de l'obtenir que je lui ai permis quelquefois de s'introduire ici. — Et de quelle personne, répliqua Stephani, vous servez-vous, l'un et l'autre, pour faire tenir vos lettres? — C'est, repartit sa fille, un de vos pages qui nous rend ce service. — Voilà, reprit le père, tout ce que je voulais savoir; il s'agit présentement d'exécuter le dessein que j'ai formé. » Là-dessus, toujours la dague à la main, il lui fit prendre du papier et de l'encre, et l'obligea d'écrire à son amant ce billet qu'il lui dicta lui-même : « Cher époux, seul délice de ma vie, je vous avertis que mon père vient de partir tout à l'heure pour sa terre, d'où il ne reviendra que demain ; profitez de l'occasion; je me flatte que vous attendrez la nuit avec autant d'impatience que moi. » Après qu'Emerenciana eut écrit et cacheté ce billet perfide, don Guillem lui dit : « Fais venir le page qui s'acquitte si bien de l'emploi dont tu le charges, et lui ordonne de porter ce papier à don Chimen ; mais n'espère pas me tromper; je vais me cacher dans un endroit de cette chariibre, d'où j'observerai quand tu lui donneras cette commission; et si tu lui dis un mot, ou lui fais quelque signe qui lui rende ce message suspect, je te plongerai aussitôt le
poignard dans le cœur. » Eraerenciana connaissait trop son père pour oser lui désobéir : elle remit le billet, comme à l'ordinaire, entre les mains du page. Alors Stephani rengaina la dague; mais il ne quitta point sa fille de toute la journée; il ne la laissa parler à personne en particulier, et fit si bien que Lizana ne put être averti du piège qu'on lui tendait. Ce jeune homme ne manqua donc pas de se trouver au rendez-vous. A peine fut-il dans la maison de sa maîtresse, qu'il se sentit tout à coup saisi par trois hommes des plus vigoureux, qui le désarmèrent sans qu'il pût s'en défendre, lui mirent un linge dans la bouche pour l'empêcher de crier, lui bandèrent les yeux, et lui lièrent les mains derrière le dos; en même temps ils le portèrent en cet état dans un carrosse préparé pour cela, et dans lequel ils montèrent tous trois pour mieux répondre du cavalier, qu'ils conduisirent à la terre de Stephani, située au village de Miedes, à quatre petites lieues de Siguença. Don Guillem partit un moment après dans un autre carrosse, avec sa fille, deux femmes de chambre, et une duègne rébarbative qu'il avait fait venir chez lui l'après-dînée et prise ;\ son service. Il emmena aussi tout le reste de ses gens, à la réserve d'un vieux domestique qui n'avait aucune connaissance du ravissement de Lizana. Ils arrivèrent tous avant le jour à Mie4es. Le premier soin du seigneur Stephani fut de faire enfermer don Ghimen dans une cave voûtée, qui recevait une faible lumière par un soupirail si étroit, qu'un homme n'y pouvait passer; il ordonna ensuite à Juho, son valet de confiance, de donner pour toute nourriture au prisonnier du pain et de l'eau, pour lit une botte de paille, et de lui dire, chaque fois qu'il lui porterait à manger : « Tiens, lâche suborneur, voilà de quelle manière don Guillem traite ceux qui sont assez hardis pour oser l'offenser. » Ce cruel Sicilien n'en usa pas moins durement avec sa fille : il l'emprisonna dans une chambre qui n'avait point de vue sur la campagne, lui ôta ses femmes, et lui donna pour geôlière la duègne qu'il avait choisie, duègne sans égale pour tourmenter les filles commises à sa garde. Il disposa «donc ainsi les deux amants. Son intention n'était pas de s'en tenir là : il avait résolu de se défaire de don Ghimen; mais il voulait tâcher de commettre ce crime impunément, ce qui lui paraissait assez difficile. Gomme il s'était servi de ses valets pour enlever ce cavalier, il ne pouvait pas se flatter qu'une action sue de tant de monde demeurerait toujours secrète. Que faire donc pour n'avoir rien à démêler avec la justice? Il prit son parti en grand scélérat : il assembla tous ses complices dans un corps de logis séparé du château; il leur témoigna combien il était satisfait de
Lesaoe. II. ^^
leur zèle, et leur dit que, pour le reconnaître, il prétendait leur donner une bonne somme d'argent après les avoir bien régalés; il les lit asseoir à une table, et, au milieu du festin, Julio les empoisonna par son ordre; ensuite, le maître et le valet mirent le feu au corps de logis; et, avant que les flammes pussent attirer en cet endroit les habitants du village, ils assassinèrent les deux femmes de chambre d'Emerenciana et le petit page dont j'ai parlé; puis ils jetèrent leurs cadavres parmi les autres; bientôt le corps de logis fut enflammé et réduit en cendres, malgré les efforts que les paysans des environs firent pour éteindre l'embrasement. Il fallait voir, pendant ce temps-là, les démonstrations de douleur du Sicilien : il paraissait inconsolable de la perte de ses domestiques. S'étant de cette manière assuré de la discrétion des gens qui auraient pu le trahir, il dit à son confident : « Mon cher Julio, je suis maintenant tranquille, et je pourrai, quand il me plaira, ôter la vie à don Chimen; mais, avant que je l'immole à mon honneur, je veux jouir du doux contentement de le faire souffrir : la misère et l'horreur d'une longue prison seront plus cruelles pour lui que la mort. » Véritablement Lizana déplorait sans cesse son malheur; et, s'attendant à ne jamais sortir de la cave, il souhaitait être délivré de ses peines par un prompt trépas. Mais c'était en vain que Stephani espérait avoir l'esprit en repos après l'exploit qu'il venait de faire. Une nouvelle inquiétude vint l'agiter au bout de trois jours; il craignit que Julio, en portant à manger au prisonnier, ne se laissât gagner par des promesses; et cette crainte lui fit prendre la résolution de hâter la perle de l'un, et de brûler ensuite la cervelle à l'autre d'un coup de pistolet. Julio, de son côté, n'était pas sans défiance; et, jugeant que son maître, après s'être défait de don Chimen, pourrait bien le sacrifier aussi à sa sûreté, conçut le dessein de se sauver une belle nuit avec tout ce qu'il y avait dans la maison de plus facile à emporter. Voilà ce que ces deux honnêtes gens méditaient chacun en son particulier, lorsqu'un jour ils furent surpris l'un et l'autre, à cent pas du château, par quinze ou vingt archers de la Sainte-Hermandad, qui les environnèrent tout à coup en criant : De par le roi et la justice. A cette vue, don Guillem pâlit et se troubla; néanmoins, faisant bonne contenance, il demanda au commandant à qui il en voulait : « A vous-même, lui répondit l'officier; on vous accuse d'avoir enlevé don Chimen de Lizana; je suis chargé de faire dans ce château une exacte recherche de ce cavalier, et de m'assurer même de votre personne. » Stephani, par cette réponse, persuadé qu'il était perdu, devint furieux; il tira de ses poches deux pistolets, dit
qu'il ne souffrirait point qu'on visitât sa maison, et qu'il allait casser la tête au commandant s'il ne se retirait promptement avec sa troupe. Le chef de la sainte confrérie, méprisant la menace, s'avança sur le Sicilien, qui lui lâcha un coup de pistolet et le blessa au visage; mais cette blessure coûta bientôt la vie au téméraire qui l'avait faite; car deux ou trois archers firent feu sur lui dans le moment et le jetèrent par terre roide mort pour venger leur officier. A l'égard de Julio, il se laissa prendre sans résistance, et il ne fut pas besoin de l'interroger pour savoir de lui si don Chimen était dans le château : ce valet avoua tout; mais voyant son maître sans vie, il le chargea de toute l'iniquité. Enfin, il mena le commandant et ses archers à la cave, où ils trouvèrent Lizana couché sur la paille, bien lié et carotté. Ce malheureux cavalier, qui vivait dans une attente continuelle de la mort, crut que tant de gens armés n'entraient dans sa prison que pour le faire mourir, et il fut agréablement surpris d'apprendre que ceux qu'il prenait pour ses bourreaux étaient ses libérateurs. Après qu'ils l'eurent délié et tiré de la cave, il les remercia de sa délivrance, et leur demanda comment ils avaient su qu'il était prisonnier dans ce château. « C'est, lui dit le commandant, ce que je vais vous conter en peu de mots. La nuit de votre enlèvement, poursuivit-il, un de vos ravisseurs, qui avait une amie à deux pas de chez don Guillem, étant allé lui dire adieu avant son départ pour la campagne, eut l'indiscrétion de lui révéler le projet de Stephani. Cette femme garda le secret pendant deux ou trois jours; mais comme le bruit de l'incendie arrivé à Miedes se répandit dans la ville de Siguença, et qu'il parut étrange à tout le monde que les domestiques du Sicilien eussent tous péri dans ce malheur, elle se mit' dans l'esprit que cet embrasement devait être l'ouvrage de don Guillem. Ainsi, pour venger son amant, elle alla trouver le seigneur don Félix votre père, et lui dit tout ce qu'elle savait. Don Félix, effrayé de vous voir à la merci d'un homme capable de tout, mena la femme chez, le corrégidor, qui, après l'avoir écoutée, ne douta point que Stephani %'eût envie de vous faire souffrir de longs et cruels tourments, et ne fût le diabolique auteur de l'incendie; ce que voulant approfondir, ce juge m'a ce matin envoyé ordre, à Retortillo, où je fais ma demeure, de monter à cheval, et de me rendre avec ma brigade à ce château, de vous y chercher et de prendre don Guillem mort ou vif. Je me suis heureusement acquitté de ma commission pour ce qui vous regarde; mais je suis fâché de ne pouvoir conduire à Siguença le coupable vivant. Il nous a mis, par sa résistance, dans la nécessité de le tuer. » L'officier, ayant parlé de cette
sorte, dit à don Ghiraen : « Seigneur cavalier, je vais dresser un procès-verbal de tout ce qui vient de se passer ici, après quoi nous partirons pour satisfaire l'impatience que vous devez avoir de tirer votre famille de l'inquiétude que vous lui causez. — Attendez, seigneur commandant, s'écria Julio dans cet endroit, je vais vous fournir une nouvelle matière pour grossir votre procès-verbal : vous avez encore une autre personne prisonnière à mettre en liberté. Dona Eraerenciana est enfermée dans une chambre obscure, où une duègne impitoyable lui tient sans cesse des discours mortifiants, et ne la laisse pas un moment en repos. — 0 ciel! dit Lizana, le cruel Stephani ne s'est donc pas contenté d'exercer sur moi sa barbarie : allons promptement délivrer cette dame infortunée ds la tyrannie de sa gouvernante. » Là-dessus Julio mena le commandant et Don Ghimen, suivis de cinq ou six archers, à la chambre qui servait de prison à la fille de don Guillem : ils frappèrent à la porte, et la duègne vint ouvrir. Vous concevez bien le plaisir que Lizana se faisait de revoir sa maîtresse, après avoir désespéré de la posséder. Il sentait renaître son espérance, ou plutôt il ne pouvait douter de son bonheur, puisque la seule personne qui était en droit de s'y opposer ne vivait plus. Dès qu'il aperçut Emerenciana, il courut se jeter à ses pieds : mais qui pourrait exprimer la douleur dont il fut saisi, lorsque au lieu de trouver une amante disposée à répondre à ses transports, il ne vit qu'une dame hors de son bon sens? En effet, elle avait été tant tourmentée par la duègne, qu'elle en était devenue folle. Elle demeura quelque temps rêveuse; puis's'imaginant tout à coup être la belle Angélique assiégée par les Tartares dans la forteresse d'Albraque, elle regarda tous les hommes qui étaient dans sa chambre comme autant de paladins qui venaient à son secours. Elle prit le chef de la sainte confrérie pour Roland, Lizana pour Brandimart, Julio pour Hubert du Lion, et les archers pour Antifort, Glarion, Adrion et les deux fils du marquis Olivier. Elle les reçut avec beaucoup de politesse, et leur dit : t Braves chevaliers, je ne crains plus, à l'heure qu'il est, l'empereur Agrican ni la reine Marphise; votre valeur est capable de me défendre contre tous les guerriers de l'univers. » A ce discours extravagant, l'officier et ses archers ne purent s'empêcher de rire. Il n'en fut pas de même de don Ghimen : vivement affligé de voir sa dame dans une si triste situation pour l'amour de lui, il pensa perdre à son tour le jugement; il ne laissa pas toutefois de se flatter qu'elle reprendrait l'usage de sa raison, et, dans cette espérance : « Ma chère Emerenciana, lui dit-il tendrement, reconnaissez Lizana : rappelez votre esprit égaré; apprenez que nos malheurs sonf
Le iDiABLE BOITEUX 357
finis : le ciel ne veut pas que deux cœurs qu'il a joints soient séparés, et le père inhumain qui nous a si maltraités ne peut t»Ius tious être contraire. » La réponse que iit à ces paroles la fille du roi Galafron fut encore un discours adressé aux vaillants défenseurs d'Albraque, qui pour le coup n'en rirent point. Le commandant même, quoique très peu pitoyable de son naturel, sentit quelques mouvements de compassion, et dit à don Cliimen, qu'il voyait accablé de douleur : « Seigneur cavalier, ne désespérez point de la guérison de votre dame ; vous avez à Siguença des docteurs en médecine qui pourront en venir à bout par leurs remèdes; mais ne nous arrêtons pas ici plus longtemps. Vous, seigneur Hubert du Lion, ajouta-t-il en parlant à Julio, vous qui savez où sont les écuries de ce château, menez-y avec vous Antifort et les deux fils du marquis Olivier : choisissez les meilleurs coursiers et les mettez au char de la princesse ; je vais, pendant ce temps-là, dresser mon procès-verbal. » En disant cela, il tira de ses poches une écritoire et du papier; et, après avoir écrit tout ce qu'il voulut, il présenta la main à Angélique pour l'aider à descendre dans la cour, où, parles soins des paladins, il se trouva un carrosse à quatre mules prêt à partir : il monta dedans avec la dame et don Chimen; il y fît entrer aussi la duègne, dont il jugea que le corrégidor serait bien aise d'avoir la déposition. Ce n'est pas tout : par ordre du chef de la brigade, on chargea de chaînes Julio, et on le mit dans un autre carrosse, auprès du corps de don Guillem. Les archers remontèrent ensuite sur leurs chevaux, après quoi ils prirent tous ensemble la route de Siguença. La fille de Stephani dit en chemin mille extravagances, qui furent autant de coups de poignard pour son amant. 11 ne pouvait sans colère envisager la duègne. « C'est vous, cruelle vieille, lui disait-il, c'est vous qui, par vos persécutions, avez poussé à bout Emerenciana et troublé son esprit. » La gouvernante se justifiait d'un air hypocrite, et donnait tout le tort au défunt : « C'est au seul don Guillem, répondait-elle, qu'il faut imputer ce malheur; ce père trop rigoureux venait chaque jour effrayer sa fille par des menaces qui l'ont fait enfin devenir folle. » En arrivant à Siguença, le commandant alla rendre compte de sa commission au corrégidor, qui sur-le-champ interrogea Julio et la duègne, et les envoya dans les prisons de cette ville, où ils sont encore. Ce juge reçut aussi la déposition de Lizana, qui prit ensuite congé de lui pour se retirer chez son père, où il fit succéder la joie à la tristesse et à l'inquiétude. Pour dona Emerenciana, le corrégidor eut soin de la faire conduire à Madrid, où elle avait un oncle du côté maternel. Ce bon parent, qui ne demandait pas
mieux que d'avoir l'administration du bien de sa nièce, fut nommé son tuteur. Comme il ne pouvait honnêtement se dispenser de paraître avoir envie qu'elle guérît, il eut recours aux plus fameux, médecins; mais il n'eut pas sujet de s'en repentir, car, après y avoir perdu leur latin, ils déclarèrent le mal incurable. Sur cette décision, le tuteur n'a pas'manqué de faire enfermer ici la pupille, qui, suivant les apparences, y demeurera le reste de ses jours.
— La triste destinée! s'écria don Cléophas, j'en suis véritablement touché; dona Emerenciana méritait d'être plus heureuse. Et don Chimen, ajouta-t-il, qu'est-il devenu? Je suis curieux de savoir quel parti il a pris.
— Un fort raisonnable, repartit Asmodée : quand il a vu que le mal était sans remède, il est allé dans la Nouvelle-Espagne; il espère qu'en voyageant il perdra peu à peu le souvenir d'une dame que sa raison et son repos veulent qu'il oublie... Mais, poursuivit le diable, après avoir montré les fous qui sont enfermés, il faut que je vous en fasse voir qui mériteraient de l'être.
X, — Dont la matière est inépuisable.
Regardons du côté de la ville, et à mesure que je découvrirai des sujets dignes d'être mis au nombre de ceux qui sont ici, je vous en dirai le caractère. J'en vois déjà un que je ne veux pas laisser échapper; c'est un nouveau marié. Il y a huit jours que, sur le rapport qu'on lui fit des coquetteries d'une aventurière qu'il aimait, il alla chez elle plein de fureur, brisa une partie de ses meubles, jeta les autres par les fenêtres, et le lendemain il l'épousa.
— Un homme de la sorte, dit Zambullo, mérite assurément la première place vacante dans cette maison.
— Il a un voisin, reprit le boiteux, que je ne trouve pas plus sage que lui : c'est un garçon de quarante-cinq ans, qui a de quoi vivre, et qui veut se mettre au service d'un grand. J'aperçois la veuve d'un jurisconsulte; la bonne dame a douze lustr .accomplis; son mari vient de mourir; elle veut se retirer dan un couvent, afin, dit-elle, que sa réputation soit à l'abri de la médisance. Je découvre aussi deux pucelles, ou, pour mieux dire, deux filles de cinquante ans; elles font des vœux au ciel pour qu'il ait la bonté d'appeler leur père, qui les tient enfermées comme des mineures; elles espèrent qu'après sa mort elles trouvei'ont de jolis hommes qui les épouserpxit par inclination.
— Pourquoi non? dit l'écolier; il y a des hommes d'un goût si bizarre!
— J'en demeure d'accord, répondit Asmodée; elles peuvent trouver des épouseurs, mais elles ne doivent pas s'en flatter; c'est en cela que consiste leur folie. Il n'y a point de pays où les femmes se rendent justice sur leur âge. Il y a un mois qu'à Paris une fille de quarante-huit ans et une femme de soixanteneuf allèrent en témoignage chez un commissaire pour une veuve de leurs amies dont on attaquait la vertu. Le commissaire interrogea d'abord la femme mariée, et lui demanda son âge; quoiqu'elle eût son extrait baptistaire écrit sur son front, elle ne laissa pas de dire hardiment qu'elle n'avait que quarante ans. Après qu'il l'eut interrogée, il s'adressa à la fille : « Et vous, mademoiselle, lui dit-il, quel âge avez-vous? Passons aux autres questions, monsieur le commissaire, lui répondit-elle : on ne doit point nous demander cela. — Vous n'y pensez pas, reprit-il ; ignorez-vous qu'en justice... — Oh! il n'y a justice qui tienne, interrompit brusquement la fille; héî qu'importe à la justice de savoir quel âge j'ai? Ce ne sont pas ses affaires. — Mais je ne puis recevoir, dit-il, votre déposition, si votre âge n'y est pas c'est une circonstance requise. — Si cela est absolument nécessaire, répliqua-t-elle, regardez-moi donc avec attention, et mettez mon âge en conscience. » Le commissaire la considéra, et fut assez poli pour ne marquer que vingt-huit ans. Il lui demanda ensuite si elle connaissait la veuve depuis longtemps. « Avant son mariage, répondit-elle. — J'ai donc mal coté votre âge, reprit-il, car je ne vous ai donné que vingt-huit ans, et il y en a vingt-neuf que la veuve est mariée. — Eh bien! s'écria la fille, écrivez donc que j'en ai trente : j'ai pu à un an connaître la veuve. — Gela ne serait pas régulier, répliqua-t-il; ajoutons-en une douzaine. — Non pas, s'il vous plaît, dit-elle; tout ce que je puis faire pour contenter la justice c'est d'y mettre encore une année; mais je n'y mettrai pas un mois avec, quand il s'agirait de mon honneur. » Lorsque les deux déposantes furent sorties de chez le commissaire, la femme dit à la fille : « Admirez, je votis prie, ce nigaud, qui nous croit assez sottes pour aller dire notre âge au juste ; c'est bien assez vraiment qu'il soit marqué sur les registres de nos paroisses, sans qu'il l'écrive encore sur ses papiers, afin que tout le monde en soit instruit. Ne serait-il pas bien gracieux pour nous d'entendre lire en plein barreau : « Madame Richard, âgée « de soixante et tant d'années, et mademoiselle Perinelle, âgée « de quarante-cinq ans, déposent de telles et telles choses. ))Pour moi, je me moque de cela : j'ai supprimé vingt années, à bon compte; vous avez fort bien fait d'en user de même. — Qu'ap-
pelez-vous de même? répondit la fille d'un ton brusque; je suis votre servante : je n'ai tout au plus que trente-cinq ans. — Hé! ma petite, répliqua l'autre d'un air malin, à qui le dites-vous? je vous ai vue naître; je parle de longtemps; je me souviens d'avoir vu votre père : lorsqu'il mourut il n'était pas jeune, et il y a près de quarante ans qu'il est mort. — Oh! mon père, mon père, interrompit avec précipitation la fille irritée de la franchise de la femme, quand mon père épousa ma mère, il était déjà si vieux, qu'il ne pouvait plus faire d'enfants. » Je remarque dans une maison, poursuivit l'esprit, deux hommes qui ne sont pas trop raisonnables : l'un est un enfant de famille, qui ne saurait garder d'argent, ni s'en passer; il a trouvé un bon moyen d'en avoir toujours : quand il est en fonds, il achète des livres, et, dès qu'il est à sec, il s'en défait pour la moitié de ce qu'ils lui ont coûté. L'autre est un peintre étranger qui fait des portraits do femmes; il est habile; il dessine correctement, il peint à merveille, et attrape la ressemblance; mais il ne flatte point, et il s'imagine qu'il aura la presse. Inter stultos referatur.
— Gomment donc, dit l'écolier, vous parlez latin?
— Gela doit-il vous étonner? répondit le Diable. Je parle parfaitement toutes sortes de langues: je sais l'hébreu, le turc, l'arabe et le grec; cependant, je n'en ai pas l'esprit plus orgueilleux ni plus pédantesque ; j'ai cet avantage sur vos érudits. Voyez, dans ce grand hôtel, à main gauche, une dame malade, qu'entourent plusieurs femmes qui la veillent : c'est la veuve d'un riche et fameux architecte, une femme entêtée de noblesse. Elle vient de faire son testament; elle a des biens immenses, qu'elle donne à des personnes de la première qualité, qui ne la connaissent seulement pas; elle leur fait des legs à cause de leurs grands noms. On lui a demandé si elle ne voulait rien laisser à un certain homme qui lui a rendu des services considérables. « Hélas ! non, a-t-elle répondu d'unair triste, etj'en suis fâchée; je ne suis point assez ingrate pour refuser d'avouer que je lui ai beaucoup d'obligation, mais il est roturier, et son nom déshonorerait mon testament. »
— Seigneur Asmodée, interrompit Leandro, apprenez-moi, de grâce, si ce vieillard que je vois occupé à lire dans un cabinet ne serait point par hasard un homme à mériter d'être ici?
— Il le mériterait sans doute, répondit le démon; ce personnage est un vieux licencié qui lit une épreuve d'un livre qu'il a sous la presse.
— C'est apparemment quelque ouvrage de morale ou de théologie? dit don Gléophas.
— Non, repartit le boiteux, ce sont des poésies gaillardes qu'il
a composées dans sa jeunesse; au lieu de les brûler, ou du moins de les laisser périr avec lui, il les fait imprimer de son vivant, de peur qu'après sa mort ses héritiers ne soient tentés de les mettre au jour, et que, par respect pour son caractère, ils n'en ôtent tout le sel et l'agrément. J'aurais tort d'oublier une petite femme qui demeure chez ce licencié ; elle est si persuadée qu'elle plaît aux hommes qu'elle met tous ceux qui lui parlent au nombre de ses amants. Mais venons à un riche chanoine que je vois à deux pas de là. Il a une folie fort singulière : s'il vit frugalement, ce n'est ni par mortification, ni par sobriété; s'il se passe d'équipage, ce n'est point par avarice. Et pourquoi donc ménage-t-il son revenu? C'est pour amasser de l'argent. Qu'en veut-il faire? des aumônes? Non, il en achète des tableaux, des meubles précieux, des bijoux. Et vous croyez que c'est pour en jouir pendant sa vie? vous vous trompez, c'est uniquement pour en parer son inventaire.
— Ce que vous dites est outré, interrompit ZambuUo; y a-t-il au monde un homme de ce caractère-là?
— Oui, vous dis-je, reprit le Diable, il a cette manie; il se fait un plaisir de penser qu'on admirera son inventaire. A-t-il acheté, par exemple, un beau bureau? il le fait empaqueter proprement et serrer dans un garde-meuble, afin qu'il paraisse tout neuf aux yeux des fripiers qui viendront le marchander après sa mort. Passons à un de ses voisins que vous ne trouverez pas moins fou : c'est un vieux garçon venu depuis peu des îles Philippines à Madrid, avec une riche succession que son père, qui était auditeur de l'audience de Manille, lui a laissée. Sa conduite est assez extraordinaire : on le voit toute la journée dans les antichambres du roi et du premier ministre. Ne le prenez pas pour un ambitieux qui brigue quelque charge importante; il n'en souhaite aucune, et ne demande rien. Eh quoi! me direz-vous, il n'irait dans cet endroit-là simplement que pour faire sa cour? Encore moins. Il ne parle jamais au ministre; il n'en est pas même connu, et ne se sou(^e nullement de l'être. Quel est donc son but? Le voici : il voudrait persuader qu'il a du crédit.
— Le plaisant original! s'écria l'écolier en éclatant de rire; c'est se donner bien de la peine pour peu de chose; vous avez raison de le mettre au rang des fous à enfermer.
— Oh! reprit Asmodée, je vais vous en montrer beaucoup d'autres qu'il ne serait pas juste de croire plus sensés. Considérez dans cette grande maison, où vous apercevez tant de bougies allumées, trois hommes et deux femmes autour d'une table; ils ont soupe ensemble, et jouent présentement aux cartes pour
achever de passer la nuit, après quoi ils se sépareront; telle est la vie que mènent ces dames et ces cavaliers. Ils s'assemblent régulièrement tous le^ soirs, et se quittent au lever de l'aurore pour aller dormir, jusqu'à ce que les ténèbres reviennent chasser le jour; ils ont renoncé à la vue du soleil et des beautés de la nature. Ne dirait-on pas, à les voir ainsi environnés de flambeaux, que ce sont des morts qui attendent qu'on leur rende les derniers devoirs?
— Il n'est pas besoin d'enfermer ces fous-là, dit don Cléophas; ils le sont déjà.
— Je vois dans les bras du sommeil, reprit le boiteux, un homme que j'aime et qui m'affectionne aussi beaucoup, un sujet pétri d'une pâte de ma façon; c'est un vieux bachelier qui idolâtre le beau sexe. Vous ne sauriez lui parler d'une jolie dame sans remarquer qu'il vous écoute avec un extrême plaisir; si vous lui dites qu'elle a une petite bouche, des lèvres vermeilles, des dents d'ivoire, un teint d'albâtre, en un mot, si vous la lui peignez en détail, il soupire à chaque trait, il tourne les yeux, il prend des élans de volupté. Il y a deux jours qu'en passant dans la rue d'Alcala, devant la boutique d'un cordonnier de femmes, il s'arrêta tout court pour regarder une petite pantoufle qu'il y aperçut. Après l'avoir considérée avec plus d'attention qu'elle n'en méritait, il dit d'un air pâmé à un cavalier qui l'accompagnait : « Ah! mon ami, voilà une pantoufle qui m'enchante l'imagination! Que le pied pour lequel on l'a faite doit être mignon! Je prends trop de plaisir à la voir; éloignons-nous promptement, il y a du péril à passer par ici. »
— Il faut marquer de noir ce bachelier-là, dit Leandro Ferez.
— C'est juger sainement de lui, reprit le Diable, et l'on ne doit pas non plus marquer de blanc son plus proche voisin, un original d'auditeur qui, parce qu'il a un équipage, rougit de honte quand il est obligé de se servir d'un carrosse de louage. Faisons une accolade de cet auditeur avec un licencié de ses parents qui possède une dignité d'un grand revenu dans une église de Madrid, et qui va presque toujours en carrosse de louage, pour en ménager deux fort propres et quatre belles mules qu'il a chez lui... Je découvre dans le voisinage de l'auditeur et du bachelier un homme à qui l'on ne peut sans injustice refuser une place parmi les fous : c'est un cavalier de soixante ans qui fait l'amour à une jeune femme; il la voit tous les jours, et croit lui plaire en l'entretenant des bonnes fortunes qu'il a eues dans ses beaux jours; il veut qu'elle lui tienne compte d'avoir été autrefois aimable... Mettons avec ce vieillard un autre qui repose à dix pas de nous ; un comte français qui est venu à Madrid
pour voir la cour d'Espagne. Ce vieux seigneur est dans son quatorzième lustre; il a brillé dans ses belles années à la cour de son roi; tout le monde y admirait jadis sa taille, son air galant, et l'on était surtout charmé du goût qu'il y avait dans la manière dont il s'habillait. Il a conservé tous ses habits, et il les porte depuis cinquante ans en dépit de la mode, qui change tous les jours dans son pays; mais ce qu'il y a de plus plaisant, c'est qu'il s'imagine avoir encore aujourd'hui les mêmes grâces qu'on lui trouvait dans sa jeunesse.
— Il n'y a point à hésiter, dit don Gléophas, plaçons ce seigneur français parmi les personnes qui sont dignes d'être pensionnaires dans la casa de los locos.
— J'y retiens une loge, reprit le démon, pour une dame qui demeure dans un grenier à côté de Thôtel du comte : c'est une vieille veuve qui, par un excès de tendresse pour ses enfants, a eu la bonté de leur faire une donation de tous ses biens, moyennant une petite pension alimentaire que lesdits enfants sont obligés de lui faire, et que, par reconnaissance, ils ont grand soin de ne lui pas payer. J'y veux envoyer aussi un vieux garçon de bonne famille, lequel n'a pas plus tôt un ducat qu'il le dépense, et qui, ne pouvant se passer d'espèces, est capable de tout faire pour en avoir. Il y a quinze jours que sa blanchisseuse, à qui il devait trente pistoles, vint les lui demander en disant qu'elle en avait besoin pour se marier à un valet de chambre qui la recherchait. « Tu as donc d'autre argent, lui dit-il; car où diable est le valet de chambre qui voudra devenir ton mari pour trente pistoles? — Eh! mais, répondit-elle, j'ai encore, outre cela, deux cents ducats. — Deux cents ducats! répliqua-t-il avec émotion; malepeste! Tu n'as qu'à me les donner à moi, je t'épouse, et nous voilà quitte à quitte. » Il fut pris au mot, et sa blanchisseuse est devenue sa femme... Retenons trois places pour ces trois personnes qui reviennent de souper en ville, et qui rentrent dans cet hôtel à main droite, où elles font leur résidence. L'une est un cBmte, qui se pique d'aimer les belles-lettres; l'autre est son frère le licencié, et le troisième un bel-esprit attaché à eux. Ils ne se quittent presque point : ils vont tous trois ensemble partout en visite. Le comte n'a soin que de se louer, son frère le loue et se loue aussi luimême; mais le bel-esprit est chargé de trois soins, de les louer tous deux, et de mêler ses louanges avec les leurs... Encore deux places, l'une pour un vieux bourgeois fleuriste qui, n'ayant pas de quoi vivre, veut entretenir un jardinier et une jardinière, pour avoir soin d'une douzaine de fleurs qu'il a dans son jardin. L'autre, pour un histrion qui, plaignant les désagréments
attachés à la vie comique, disait l'autre jour à quelques-uns de ses camarades : « Ma foi, mes amis, je suis bien dégoûté de la profession; oui, j'aimerais mieux n'être qu'un petit gentilhomme de campagne de mille ducats de rente. » De quelque côté que je tourne la vue, continua Tesprit, je ne découvre que des cerveaux malades.
J'aperçois un chevalier de Galatrava qui est si fier et si vain d'avoir des entretiens secrets avec la fille d'un grand, qu'il se croit de niveau avec les premières personnes de la cour. Il ressemble à Villius, qui s'imaginait être gendre de Sylla, parce qu'il était bien avec la fille de ce dictateur; cette comparaison est d'autant plus juste que ce chevalier a, comme le Romain, un LongarenuSy c'est-à-dire un rival de néant, qui est encore plus favorisé que lui... On dirait que les mêmes hommes renaissent de temps en temps sous de nouveaux traits. Je reconnais, dans ce commis de ministre, BoUanus, qui ne gardait de mesure avec personne, et qui rompait en visière à tous ceux dont l'abord lui était désagréable. Je revois, dans ce vieux président, Pufidius, qui prêtait son argent à cinq pour cent par mois; et Marsœus, qui donna sa mafson paternelle à la comédienne Origo, revit dans ce garçon de famille qui mange, avec une femme de théâtre, une maison de campagne qu'il a près de l'Escurial.
Asmodée allait poursuivre; mais, comme il entendit tout à coup accorder des instruments de musique, il s'arrêta, et dit à don Cléophas :
— Il y a au bout de cette rue des musiciens qui vont donner une sérénade à la fille d'un alcade de corte\ si vous voulez voir cette fête de près, vous n'avez qu'à parler.
— J'aime fort ces sortes de concerts, répondit ZambuUo; approchons-nous de ces symphonistes : peut-être y a-t-il des voix parmi eux.
Il n'eut pas^achevé ces mots, qu'il se trouva sur une maison voisine de l'alcade.
Les joueurs d'instruments jouèrent d'abord quelques airs italiens : après quoi deux chanteurs chantèrent alternativement les couplets suivants :
Si de tu hermosura quieres Una copia con mil gracias, Escucha, porque pretendo El pintarla.
Si vous voulez une copie de vos grâces et de votre beauté, écoutez-moi, car je prétends en faire le portrait.
Es tu frente toda nieve
Y el alabastro, batallas Ofreciô al Amor, haciendo
En ella vaya.
Votre visage, tout de neige et d'albâtre, a fait des défis à l'Amour, qui -e moquait de lui.
Amor labrô de tus cejas Dos arcos para su aljava,
Y debaxo ha descubierto
Quien le mata.
L'Amour a fait de vos sourcils deux arcs pour son catquois: mais il a découvert le dessous qui le tue.
Eres duena de el lugar, Vandolera de las aimas, Iman de los alvedrios, Linda alhaja.
Vous êtes souveraine de ce séjour, la voleuse des. cœurs, l'aimant des désirs, un joli bijou.
Un rasgo de tu hermosura Quisiera yo retratarla, Que es estrella, es cielo, es sol; No, es sino el alva.
Je voudrais d'un seul trait peindre votre beauté : c'est une étoile, un ici, un soleil; non, ce n'est qu'une aurore.
— Les couplets sont galants et délicats, s'écria l'écolier.
— Ils vous semblent tels, dit le démon, parce que vous êtes Espagnol : s'ils étaient traduits en français, par exemple, ils ne jetteraient pas un trop beau coton; les lecteurs de cette nation n'en approuveraient pas les expressions figurées, et y trouveraient une bizarrerie d'imagination qui les ferait rire. Chaque peuple est entêté de son goût et de son génie : mais laissons là ces couplets, continua-t-il; vous allez entendre une autre musique. Suivez de l'œil ces quatre hommes qui paraissent subitement dans la rue : les voici qui viennent fondre sur les symphonistes. Ceux-ci se font des boucliers de leurs instruments, lesquels, ne pouvant résister à la force des coups, volent en éclats. Voyez arriver à leur secours deux cavaliers, dont l'un est le patron de la sérénade. Avec quelle furie ils chargent les agresseurs! Mais ces derniers, qui les égalent en adresse et en valeur, les reçoi-
vent de bonne grâce. Quel feu sort de leurs épées! Remarquez qu'un défenseur de la symphonie tombe ; c'est celui qui a donné le concert; il est mortellement blessé. Son compagnon, qui s'en aperçoit, prend la fuite : les agresseurs, de leur côté, se sauvent, et tous les musiciens disparaissent; il ne reste sur la place que l'infortuné cavalier, dont la mort est le prix de sa sérénade. Considérez en même temps la fille de l'alcade : elle est à sa jalousie, d'où elle a observé tout ce qui vient de se passer; cette dame est si fière et si vaine de sa beauté, quoique assez commune, qu'au lieu d'en déplorer les effets funestes, la cruelle s'en applaudit, et s'en croit plus aimable. Ce n'est pas tout, ajouta-t-il : regardez un autre cavalier qui s'arrête dans la rue, auprès de celui qui est noyé dans son sang, pour le secourir, s'il est possible; mais pendant qu'il s'occupe d'un soin si charitable, prenez garde qu'il est surpris par la ronde qui survient : la voilà qui le mène en prison, où il demeurera longtemps, et il ne lui en coûtera guère moins que s'il était le meurtrier du mort.
— Que de malheurs il arrive cette nuit! dit Zambullo.
— Gdui-ci, reprit le Diable, ne sera pas le dernier. Si vous étiez présentement à la porte du Soleil, vous seriez effrayé d'un spectacle qui s'y prépare. Par la négligence d'un domestique, le feu est dans un hôtel, où il a déjà réduit en cendres beaucoup de meubles précieux; mais, quelques riches effets qu'il puisse consumer, don Pèdre *de Escolano, à qui appartient cet hôtel magnifique, n'en regrettera point la perte, s'il peut sauver Séraphine, sa fille unique, qui se trouve en danger de périr.
Don Cléophas souhaita de voir cet incendie, et le boiteux le transporta dans l'instant même à la porte du Soleil, sur une grande maison qui faisait face à celle où était le feu.
XI. — De l'incendie, et de ce que fit Asraodée en cette occasion, par amitié pour don Cléophas.
Ils entendirent d'abord les voix confuses de plusieurs personnes, dont les unes criaient au feu et les autres. demandaient de l'eau. Ils remarquèrent, peu de temps après, qu'un grand escalier, par où l'on montait aux principaux appartements de l'hôtel de don Pèdre, était tout enflammé; ils virent ensuite sortir par les fenêtres des tourbillons de flamme et de fumée.
— L'incendie est dans sa fureur, dit le démon; déjà le feu, parvenu jusqu'au toit, commence à s'y faire un passage, et remplit l'air d'étincelles. L'embrasement devient tel, que le peuple, qui
Don Gléophas ot Asmodée assistent à rincendie de l'hôtel do don Pèdre do Escolano.
accourt de toutes parts pour l'éteindre, ne peut s'occuper qu'à le regarder. Démêlez dans la foule des spectateurs un vieillard en robe de chambre; c'est le seigneur de Escolano. Entendezvous ses cris et ses lamentations? Il s'adresse aux hommes qui l'environnent, et les conjure d'aller délivrer sa fille; mais il a beau leur promettre une grosse récompense, aucun ne veut exposer sa vie pour cette dame, qui n'a que seize ans, et dont la beauté est incomparable. Voyant qu'il implore en vain leur assistance, il s'arrache les cheveux et la moustache, il se frappe la poitrine ; l'excès de sa douleur lui fait faire des actions insensées. D'un autre côté, Séraphine, abandonnée de ses femmes, est évanouie de frayeur dans son appartement, où bientôt une épaisse fumée va l'étouffer : aucun mortel ne peut la secourir.
— Ah! seigneur Asmodée! s'écria Leandro Ferez, entraîné par les mouvements d'une généreuse compassion, cédez à la pitié dont je me sens saisi, et ne rejetez pas la prière que je vous fais de sauver cette jeune dame de la mort prochaine qui la menace : c'est ce que je vous demande pour prix du service que je vous ai rendu. Ne vous opposez point, comme tantôt, à mon envie : j'en aurais un chagrin mortel.
Le Diable sourit en entendant parler ainsi l'écolier.
— Seigneur Zambullo, lui dit-il, vous avez toutes les qualités d'un bon chevalier errant : vous êtes courageux, compatissant aux peines d'au trui, et très prompt au service des jeunes demoiselles. Ne seriez-vous pas homme à vous jeter au milieu de ces flammes, comme un Amadis, pour aller délivrer Séraphine, et la rendre saine et sauve à son père?
— Plût au ciel! répondit Gléophas, que la chose fût possible, je l'entreprendrais sans balancer.
— Votre mort, reprit le boiteux, serait tout le salaire d'un si bel exploit. Je vous l'ai déjà dit, la valeur humaine ne peut rien dans cette occasion, et il faut bien que je m'en mêle pour vous contenter; regardez de quelle façon je vais m'y prendre ; obsçrvez d'ici toutes mes opérations.
Il n'eut pas sitôt dit ces paroles, qu'empruntant la figure de k Leandro Ferez, au grand étonnement de cet écolier, il se glissa ^ parmi le peuple, traversa la presse et se lança dans le feu, comme dans son élément, à la vue des spectateurs, qui furent effrayés de cette action et qui la blâmèrent par un cri général.
— Quel extravagant! disait l'un; comment l'intérêt a-t-il pu l'aveugler jusque-là? S'il n'était pas entièrement fou, la récom-' pense promise ne l'aurait nullement tenté.
— Il faut, disait l'autre, que ce jeune téméraire soit un amant de la fille de don Pèdre, et que, dans la douleur qui le possède,
Lesaoe. II. 24
;nO LE DIABLE BOITEUX
il ait résolu de sauver sa maîtresse ou de se perdre avec elle.
Enfin ils comptaient tous qu'il aurait le sort d'Empédocle ', lorsqu'une minute après ils le virent sortir des flammes avec Séraphine entre ses bras. L'air retentit d'acclamations; le peuple donna mille louages au brave cavalier qui avait fait un si beau coup. Quand la témérité est heureuse, elle ne trouve plus de censeurs, et ce prodige parut à la nation un effet très naturel du courage espagnol.
Comme la dame était encore évanouie, son père n'osa se livrer à la joie; il craignit qu'après avoir été si heureusement délivrée du feu, elle ne mourût à ses yeux de l'impression terrible qu'avait dû faire en son cerveau le péril qu'elle avait couru; mais il fut bientôt rassuré, elle revint de son évanouissement par les soins qu'on prit de le dissiper. Elle envisagea le vieillard, et lui dit d'un air tendre :
— Seigneur, je serais plus affligée que réjouie de voir mes jours conservés, si les vôtres ne l'étaient pas.
— Ah! ma fille, lui répondit-il en l'embrassant, puisque je ne vous ai pas perdue, je suis consolé de tout le reste. Remercions, poursuivit-il en lui présentant le faux don Cléophas, remercions tous deux ce jeune cavalier. C'est votre libérateur, c'est à lui que vous devez la vie ; nous ne pouvons lui témoigner assez de reconnaissance, et la somme que j'ai promise ne saurait nous acquitter envers lui.
Le Diable prit alors la parole, et dit à don Pèdre d'un air poli :
— Seigneur, la récompense que vous avez proposée n'a eu aucune part au service que j'ai eu le bonheur de vous rendre; je suis noble et Castillan; le plaisir d'avoir essuyé vos larmes, et arraché aux flammes l'objet charmant qu'elles allaient consumer, est un salaire qui me suffit.
Le désintéressement et la générosité du libérateur firent concevoir pour lui une estime infinie au seigneur de Escolano, qui le pria de le venir voir et lui demanda son amitié en lui offrant la sienne. Après bien des compliments de part et d'autre, le père et la fille se retirèrent dans un corps de logis qui était au bout du jardin; ensuite, le démon rejoignit l'écolier, qui, le voyant revenir sous sa première forme, lui dit :
— Seigneur Diable, mes yeux m'auraient-ils trompé? n'étiezvous pas tout à l'heure sous ma figure?
— Pardonnez-moi, répondit le boiteux ; et je vais vous apprendre le motif de cette métamorphose. J'ai formé un gYand dessein :
1. Poète et philosophe sicilien, qui se jeta dans lea flammes du mont Elna. (Note de Lesage.)
je prétends vous faire épouser Séraphine; je lui ai déjà inspiré, sous vos traits, une passion violente pour Votre Seigneurie. Don Pèdre est aussi très satisfait de vous, parce que je lui ai dit fort poliment qu'en délivrant sa fille je n'avais eu en vue que de leur faire plaisir à l'un et à l'autre, et que l'honneur d'avoir heureusement mis à fin une si périlleuse aventure était une assez belle récompense pour un gentilhomme espagnol. Le bonhomme a l'âme noble; il ne voudra pas demeurer en reste de générosité; et je vous dirai qu'en ce moment il délibère en lui-même s'il vous fera son gendre, pour mesurer sa reconnaissance au service qu'il s'imagine que vous lui avez rendu. En attendant qu'il s'y détermine, ajouta le boiteux, gagnons un endroit plus favorable que celui-ci pour continuer nos observations.
A ces mots, il emporta l'écolier sur une haute église remplie de mausolées.