‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 139 sur 146 · XVI. — Des songes · texte numérisé non relu

XVI. — Des songes

Lorsqu'Asmodée eut fini le récit de cette histoire, don Cléophas lui dit :

— Voilà un très beau tableau de l'amitié; mais s'il est rare de voir deux hommes s'aimer autant que don Juan et don Fadrique, je crois que l'on aurait encore plus de peine à trouver deux amies rivales qui pussent se faire si généreusement un sacrifice réciproque d'un amant aimé.

— Sans doute, répondit le Diable, c'est ce que l'on n'a point encore vu, et ce que l'on ne verra peut-être jamais. Les femmes ne s'aiment point. J'en suppose deux parfaitement unies; je veux même qu'elles ne disent pas le moindre mal l'une de l'autre en leur absence, tant elles sont amies : vous Ifes voyez toutes deux; vous penchez d'un côté, la rage se met de l'autre; ce n'est pas que l'enragée vous aime; mais elle voulait la préférence. Tel est le caractère des femmes : elles sont trop jalouses les unes des autres pour être capables d'amitié.

— L'histoire de ces deux amis sans pairs, reprit Leandro Ferez, est un peu romanesque, et nous a menés bien loin. La nuit est fort avancée : nous allons voir dans un moment paraître les premiers rayons du jour; j'attends de vous un nouveau plaisir. J'aperçois un grand nombre de personnes endormies; je voudrais, par curiosité, que vous me dissiez les divers songes qu'elles peuvent faire.

— Très volontiers, repartit le démon : vous aimez les tableaux changeants; je veu'x vous contenter.

Je crois, dit Zambullo, que je vais entendre des songes bien ridicules.

— Pourquoi? répondit le boiteux : vous, qui possédez votre Ovide, ne savez-vous pas que ce poète dit que c'est vers la pointe du jour que les songes sont plus vrais, parce que dans ce temps-là l'âme est dégagée des vapeurs des aliments?

— Pour moi, répliqua don Gléophas, quoi qu'en puisse dire Ovide, je n'ajoute aucune foi aux songes.

— Vous avez tort, reprit Asmodée ; il ne faut ni les traiter de chimère, ni les croire tous : ce sont des menteurs qui disent quelquefois la vérité. L'empereur Auguste, dont la tête valait bien celle d'un écolier, ne méprisait pas les songes dans lesquels il était intéressé; et bien lui en prit, à la bataille de Philippes, de quitter sa tente, sur le récit qu'on lui fit d'un rêve qui le regardait. Je pourrais vous citer mille autres exemples qui vous feraient connaître votre témérité; mais je les passe sous silence, poui' satisfaire le nouveau désir qui vous presse... Commençons par ce bel hôtel à main droite. Le maître du logis, que vous voyez couché dans ce riche appartement, est un comte libéral et galant. Il rêve qu'il est à un spectacle où il entend chanter une jeune actrice, et qu'il se rend à la voix de cette sirène... Dans l'appartement parallèle repose la comtesse, sa femme, qui aime le jeu à la fureur. Elle rêve qu'elle n'a point d'argent, et qu'elle met en gage des pierreries chez un joaillier qui lui prête trois cents pistoles moyennant un très honnête profit. Dans Thôtel le plus proche, du même côté, demeure un marquis du même caractère que le comte, et qui est amoureux d'une fameuse coquette. Il rêve qu'il emprunte une somme considérable pour lui en faire présent; et son intendant, couché tout en haut de l'hôtel, songe qu'il s'enrichit à mesure que son maître se ruine. Eh bien! que pensez-vous de ces songes-là? vous paraissent-ils extravagants?

— Non, ma foi, répondit don Gléophas, je vois bien qu'Ovide a raison. Mais je suis curieux de savoir qui est cet homme que je remarque : il a la moustache en papillotes, et conserve en dormant un air de gravité qui me fait juger que ce ne doit pas être un cavalier du commun.

— C'est un gentilhomme de province, répondit le démon, un vicomte aragonnais, un esprit vain et fier; son âme, en ce moment, nage dans la joie : il rêve qu'il est avec un grand qui lui cède le pas dans une cérémonie publique... Mais je découvre dans la même maison deux frères médecins qui font des songes

Asmodcc révêle à Lcandro Percz les divers songes que font ud grand nombre de personnes endormies.

bien mortifiants. L'un rêve que l'on publie une ordonnance qui défend de payer les médecins quand ils n'auront pas guéri leurs malades, et son frère songe qu'il est ordonné que les médecins mèneront le deuil à l'enterrement de tous les malades qui mourront entre leurs mains.

— Je souhaiterais, dit Zambullo, que cette dernière ordonnance fût réelle, et qu'un médecin se trouvât aux funérailles de son malade,' comme un lieutenant criminel assiste, en France, au supplice d'un coupable qu'il a condamné.

— J'aime la comparaison, dit le Diable : on pourrait dire, en ce cas-là, que l'un va faire exécuter sa sentence, et que l'autre a déjà fait exécuter la sienne.

— Oh! oh! s'écria l'écolier, qui est ce personnage qui se frotte les yeux en se levant avec précipitation?

— C'est un homme de qualité qui sollicite un gouvernement dans la Nouvelle-Espagne. Un rêve effrayant vient de le réveiller : il songeait que le premier ministre le regardait de travers.

— Je vois aussi une jeune dame qui se réveille, et qui n'est pas contente d'un songe qu'elle vient d'avoir.

— C'est une fille de condition, une personne aussi sage que belle, qui a deux amants dont elle est obsédée; elle en chérit un tendrement, et a pour l'autre une aversion qui va jusqu'à l'horreur. Elle voyait tout à l'heure en songe à ses genoux, le galant qu'elle déteste; il était si passionné, si pressant, que, si elle ne se fût réveillée, elle allait le traiter plus favorablement qu'elle n'a jamais fait pour celui qu'elle aime : la nature, pendant le sommeil, secoue le joug de la raison et de la vertu.... Arrêtez les yeux sur la maison qui fait le coin de cette rue : c'est le domicile d'un procureur. Le voilà couché, avec sa femme, dans la chambre où il y a une vieille tenture de tapisserie à personnages et deux lits jumeaux. Il rêve qu'il va visiter un de ses clients à l'hôpital, pour l'assister de ses propres deniers, et la procureuse songe que son mari chasse un grand clerc dont il est devenu jaloux.

— J'entends ronfler autour de nous, dit«Leandro Ferez, et je crois que c'est ce gros homjne que je démêle dans un petit corps de logis attenant à la demeure du procureur.

— Justement, répondit Asmodée; c'est un chanoine qui rêve qu'il dit son Benedicite. Il a pour voisin un marchand d'étoffes de soie qui vend sa marchandise fort cher, mais à crédit, aux personnes de qualité : il est dû à ce marchand plus de cent mille ducats. Il rêve que tous ses débiteurs lui apportent de l'argent, et ses correspondants, de leur côté, songent qu'il est sur le point de faire banqueroute.

432 LE DIAULE BOITEUX

— Ces deux songes, dit l'écolier, ne sont pas sortis du temple du Sommeil par la même porte.

— Non, je vous assure, répondit le démon; le premier, à coup sûr, est sorti par la porte d'ivoire, et le second par la porte de corne... La maison qui joint celle de ce marchand est occupée par un fameux libraire. 11 a, depuis peu, imprimé un livre qui a eu beaucoup de succès. En le mettant au jour, il promit à l'auteur de lui donner cinquante pistoles s'il réimprimait son ouvrage, et il rêve actuellement qu'il en fait une seconde édition sans l'en avertir.

— Oh! pour ce songe-là, dit Zambullo, il n'est pas besoin de demander par quelle porte il est serti : je ne doute pas qu'il n'ait son plein et entier effet. Je connais messieurs les libraires : ils ne se font pas un scrupule de tromper les auteurs,

— Rien n'est plus véritable, reprit le boiteux; mais apprenez à connaître aussi messieurs les auteurs : ils ne sont pas plus scrupuleux que les libraires. Une petite aventure, arrivée il n'y a pas cent ans à Madrid, va vous le prouver... Trois libraires soupaient ensemble au cabaret; la conversation tomba sur la rareté des bons livres nouveaux. « Mes amis, dit là-dessus un des convives, je vous dirai confidemment que j'ai fait un beau coup ces jours passés; j'ai acheté une copie qui me coûte un peu cher, à la vérité, mais elle est d'un auteur!... c'est de l'or en barre. » Un autre libraire prit alors la parole, et se vanta pareillement d'avoir fait une emplette excellente le jour précédent. « Et moi, messieurs, s'écria le troisième à son tour, je ne veux pas demeurer en reste de confiance avec vous : je vais vous montrer la perle des manuscrits; j'en ai fait aujourd'hui l'heureuse acquisition. » En même temps chacun tira de sa poche la précieuse copie qu'il disait avoir achetée; et comme il se trouva que c'était une nouvelle pièce de théâtre, intitulée le Juif errant, ils furent fort étonnés quand ils virent que c'était le même ouvrage qui leur avait été vendu à tous trois séparément... Je découvre dans une autre maison, poursuivit le Diable, un amant timide et respectueux qui vient de se réveiller. Il aime une veuve toute des plus vives : il rêvait qu'il était avec elle au fond d'un bois, où il lui tenait des discours tendres, et qu'elle lui a répondu: « Ah! que vous êtes séduisant! vous me persuaderiez si je n'étais pas en garde contre les hommes; mais ce sont des trompeurs : je ne me fie point à leurs paroles; je veux des actions. — Eh! quelles actions, madame, exigez-vous de moi? a repris l'amant. Faut -il, pour vous prouver la violence de mon amour, entreprendre les douze travaux d'Hercule? — Eh! non, don Nicaise, non, a reparti

la dame, je ne vous en demande pas tant. >•. Là-dessus il s'est réveillé.

— Apprenez-moi, de grâce, dit l'écolier, pourquoi cet homme, couché dans un lit brun, se débat comme un possédé.

— C'est, répondit le boiteux, un habile licencié qui fait un songe dont il est terriblement agité : il rêve qu'il dispute et soutient l'immortalité de l'âme contre un petit docteur en médecine, qui est aussi bon catholique qu'il est bon médecin... Au second étage, chez le licencié, loge un gentilhomme d'Estramadure, nommé don Baltazar Fanfarronico, qui est venu en poste à la cour demander une récompense pour avoir tué un Portugais d'un coup d'escopette. Savez-vous quel songe il fait? Il rêve qu'on lui donne le gouvernement d'Antequerre, et encore n'est-il pas content : il croit mériter une vice-royauté... Je découvre dans un hôtel garni deux personnes de conséquence qui rêvent bien désagréablement : l'un, qui est gouverneur d'une place forte, songe qu'il est assiégé dans sa forteresse, et qu'après une légère résistance il est obligé de se rendre prisonnier de guerre avec sa uarnison. L'autre est évêque de Murcie ; la cour a chargé ce prélat de faire l'éloge funèbre d'une princesse, et il doit le prononcer dans deux jours : il rêve qu'il est en chaire, et qu'il demeure court après l'exorde de son discours.

— Il n'est pas impossible, dit don Cléophas, que ce malheur lui arrive en effet.

— Non, vraiment, répondit le Diable, et il n'y a pas même longtemps que cela est arrivé à Sa Grandeur en pareille occasion.... Voulez-vous que je vous montre un somnambule? vous n'avez qu'à regarder dans les écuries de cet hôtel : qu'y voyezvous?

— J'aperçois, dit Leandro Ferez, un homme en chemise, qui marche, et tient, ce me semble, une étrille à la main.

— Eh bien! répondit le démon, c'est un palefrenier qui dort. Il a coutume, toutes les nuits, de se lever de son lit, et, tout en dormant, d'étriller ses chevaux; après qu(^ il se recouche. On s'imagine dans l'hôtel que c'est l'ouvrage d'un esprit follet, et le i)alefrenier lui-même le croit comme les autres... Dans une urande maison, vis-à-vis l'hôtel garni, demeure un vieux chevalier de la Toison, lequel a jadis été vice-roi du Mexique. Il est tombé malade, et, comme il craint de mourir, sa vice-royauté commence à l'inquiéter : il est vrai qu'il l'a exercée d'une manière qui justifie son inquiétude. Les chroniques de la Nouvelle-Espagne ne font pas une mention honorable de lui. 11 vient de faire un songe dont toute l'horreur n'est point encore dissipée et qui sera peut-être cause de sa mort.

Lesace. il 23

— Il faut donc, dit Zambullo, que ce songe soit bien extraordinaire.

— Vous allez l'entendre, reprit Asmodée; il a quelque chose, en effet, de singulier. Ce seigneur rêvait tout à l'heure qu'il était dans la vallée des morts, où tous les Mexicains qui ont été les victimes de son injustice et de sa cruauté sont venus fondre sur lui en l'accablant de reproches et d'injures : ils ont même voulu le mettre en pièces, mais il a pris la fuite et s'est dérobé à leur fureur. Après quoi il s'est trouvé dans une grand'salle toute tendue de drap noir, où il a vu son père et son aïeul assis à une table sur laquelle il y avait trois couverts. Ces deux tristes convives lui ont fait signe de s'approcher d'eux, et son père lui a dit, avec la gravité qu'ont tous les défunts : e II y a longtemps que nous t'attendons; viens prendre ta place auprès de nous. »

— Le vilain rêve! s'écria l'écolier; je pardonne au malade d'en avoir l'imagination blessée.

— En récompense, dit le boiteux, sa nièce qui est couchée dans un appartement au-dessus du sien, passe la nuit délicieusement. Le sommeil lui présente les plus agréables idées. C'est une fille de vingt-cinq à trente ans, laide et mal faite. Elle rêve que son oncle, dont elle est l'unique héritière, ne vit plus, et qu'elle voit autour d'elle une foule d'aimables seigneurs qui se disputent la gloire de lui plaire.

— Si je ne me trompe, dit don Cléophas, j'entends rire derrière nous.

— Vous ne vous trompez point, reprit le Diable; c'est une femme qui rit en dormant à deux pas d'ici : une veuve qui fait la prude et qui n'aime rien tant que la médisance. Elle songe qu'elle s'entretient avec une vieille dévote dont la conversation lui fait beaucoup de plaisir... Je ris à mon tour en voyant, dans une chambre au-dessous de cette femme, un bourgeois qui a de la peine à vivre honnêtement du peu de bien qu'il possède. Il rêve qu'il ramasse des pièces d'or et d'argent, et que, plus il en ramasse, plus il en trouve à ramasser. Il en a déjà rempli un grand coffre.

— Le pauvre garçon! dit Leandro.; il ne jouira pas longtemps de son trésor.

— A son réveil, reprit le boiteux, il sera comme un vrai riche qui se meurt : il verra disparaître ses richesses.... Si vous êtes curieux de savoir les songes de deux comédiennes qui sont voisines, je vais vous les dire. L'une rêve qu'elle prend des oiseaux à la pipée, qu'elle les plume à mesure qu'elle les prend, mais qu'elle les donne à dévorer à un beau matou dont elle est folle, et qui en a tout le profit. L'autre songe qu'elle chasse de sa

maison des lévriers et des chiens danois dont elle a fait longtemps ses délices, et qu'elle ne veut plus avoir qu'un petit roquet des plus gentils qu'elle a pris en amitié. ^

— Voilà deux songes bien fous, s'écria l'écolier; je crois que s'il y avait à Madrid, comme autrefois à Rome, des interprètes des songes, ils seraient fort embarrassés à expliquer ceux-là.

— Pas trop, répondit le Diable; pour peu qu'ils fussent nu fait de ce qui se passe aujourd'hui chez la gent comique, ils y trouveraient bientôt un sens clair et net.

— Pour moi, je n'y comprends rien, répliqua don Gléophas, et je ne m'en soucie guère : j'aime mieux apprendre qui est cette dame endormie dans un superbe lit de velours jaune, garni de franges d'argent, et auprès de laquelle il y a, sur un guéridon, un livre et un flambeau.

— C'est une femme titrée, repartit le démon, une dame qui a un équipage très galant, et qui se plaît à faire porter sa livrée par des jeunes hommes de bonne mine. Une de ses habitudes est de lire en se couchant; sans cela elle ne pourrait fermer l'œil de la nuit. Hier soir, elle lisait les Métamorphoses d'Ovide, et cette lecture est cause qu'elle fait en cet instant un songe où il y a bien de l'extravagance : elle rêve que Jupiter est devenu amoureux d^elle, et qu'il se met à son service sous la forme d'un grand page des mieux bâtis... A propos de cette métamorphose, en voici une autre qui me paraît plus plaisante. J'aperçois un histrion qui goûte, dans un profond sommeil, la douceur d'un songe qui le flatte agréablement. Cet acteur est si vieux qu'il n'y a tête d'homme à Madrid qui puisse dire l'avoir vu débuter. 11 y a si longtemps qu'il paraît sur le théâtre qu'il est pour ainsi dire théâtrifié. Il a du talent, et il en est si fler et si vain qu'il s'imagine qu'un personnage tel que lui est au-dessus d'un homme. Savez-vous le songe que fait ce superbe héros de coulisse? Il rêve qu'il se meurt, et qu'il voit toutes les divinités de l'Olympe assemblées pour décider ce ^qu'elles doivent In ire d'un mortel de son importance. Il entend Mercure qui expose au conseil des dieux que ce fameux comédien, après avoir eu l'honneur de représenter si souvent sur la scène Jupiter et les autres principaux immortels, ne doit pas être assujetti au sort commun à tous les humains, et qu'il mérite d'être reçu dans la troupe céleste. Momus applaudit au sentiment de Mercure; mais quelques autres dieux et quelques déesses se révoltent contre la proposition d'une apothéose si nouvelle; et Jupiter, pour les mettre tous d'accord, change le vieux comédien en une figure de décoration.

Le Diable allait continuer, mais Zambullo Tinterrompit en lui disant :

— Halte-là, seigneur Asmodée, vous ne prenez pas garde qu'il est jour; j'ai peur qu'on ne nous aperçoive sur le haut de cette maison. Si la populace vient une fois à remarquer Votre Seigneurie, nous entendrons des huées qui ne finiront pas si tôt.

— On ne nous verra point, lui répondit le démon; j'ai le même pouvoir que ces divinités fabuleuses dont je viens de parler; et, tout ainsi que sur le mont Ida l'amoureux fils de Saturne se couvrit d'un nuage pour cacher à l'univers les caresses qu'il voulait faire à Junon, je vais former autour de nous une épaisse vapeur que la vue des hommes ne pourra percer, et qui ne vous empêchera pas de voir les choses que je voudrai vous faire observer.

En effet, ils furent tout à coup environnés d'une fumée, qui, bien que des plus opaques, ne dérobait rien aux yeux de l'écolier.

— Retournons aux songes, poursuivit le boiteux. Mais je ne fais pas réflexion, ajouta-t-il, que la manière dont je vous ai l'ait passer la nuit doit vous avoir fatigué. Je suis d'avis de vous transporter chez vous, et de vous y laisser reposer quelques heures; pendant ce temps-là je vais parcourir les quatre parties du monde, et faire quelque tour de mon métier; après cela je vous rejoindrai pour m'égayer avec vous sur de nouveaux frais.

— Je n'ai nulle envie de dormir, et je ne suis point las, répondit don Cléophas; au lieu de me quitter, faites-moi le plaisir de m'apprendre les divers desseins qu'ont ces personnes que je vois déjà levées, et qui se disposent, ce me semble, à sortir. Que vont-elles faire de si grand matin?

— Ce que vous souhaitez de savoir, reprit le démon, est une chose digne d'être observée. Vous allez voir un tableau des soins, des mouvements, des peines que les pauvres mortels se donnent pendant cette vie pour remplir le plus agréablement qu'il leur est possible ce petit espace qui est entre leur naissance et leur mort.

XVII. — Où l'on verra plusieurs originaux qui ne sont pas sans copie.

— Observons d'abord cette troupe de gueux que vous voyez déjà dans la rue. Ce sont des libertins, la plupart de bonne famille, qui vivent en communauté comme des moines, et passent presque toutes les nuits à faire la débauche dans leur maison,

OÙ il y a toujours une ample provision de pain, de viande et de vin. Les voilà qui vont se séparer pour aller jouer leur rôle dans les églises; et ce soir ils se rassembleront pour boire à la santé des personnes charitables qui contribuent pieusement à leur dépense. Admirez, je vous prie, comme ces fripons savent se mettre et se travestir pour inspirer de la pitié : les coquettes ne savent pas mieux s'ajuster pour donner de l'amour... Regardez attentivement les trois qui vont ensemble du même côté. Celui qui s'appuie sur ses béquilles, qui fait trembler tout son corps, et semble marcher avec tant de peine qu'à chaque pas vous diriez qu'il va tomber sur le nez, quoiqu'il ait une longue barbe blanche et un air décrépit, est un jeune homme si alerte et si léger, qu'il passerait un daim à la course. L'autre, qui fait le teigneux, est un bel adolescent dont la tête est couverte d'une peau qui cache une chevelure de page de cour. Et l'autre, qui paraît un cul-de-jatte, est un drôle qui a l'art de tirer de sa poitrine des sons si lamentables, qu'à ses tristes accents il n'y a point de vieille qui ne descende d'un quatrième étage pour lui apporter un maravédis. Tandis que ces fainéants vont,- sous le masque de la pauvreté, attraper l'argent du public, je remarque bien des artisans laborieux, quoique Espagnols, qui s'apprêtent à gagner leur vie à la sueur de leur corps. J'aperçois de toutes parts des homïnes qui se lèvent et s'habillent pour aller remplir leurs différents emplois. Combien de projets formés cette nuit vont s'exécuter ou s'évanouir en ce jour! Que de démarches l'intérêt, l'amour et l'ambition vont faire faire!

— Que vois-je dans la rue? interrompit don Cléophas. Qui est cette femme chargée de médailles, que conduit un laquais, et qui marche avec précipitation? elle a sans doute quelque affaire fort pressante.

— Oui certainement, répondit le Diable : c'est une vénérable matrone qui court à une maison oii l'on a besoin de son ministère. Elle y va trouver une comédienne qui pousse des cris et auprès d'elle il y a deux cavaliers bien embarrassés. L'un est le mari, et l'autre un homme de condition qui s'intéresse à ce qui va se passer; car les couches des femmes de théâtre ressemblent à celles d'Alcmène : il y a toujours un Jupiter et un Amphytrion qui sont auteurs du parti... Ne dirait-on pas, à voir ce cavalier à cheval avec sa carabine, que c'est un chasseur qui va faire la guerre aux lièvres et aux perdreaux des environs de Madrid? Cependant il n'a aucune envie de prendre le divertissement de la chasse : il est occupé d'un autre dessein; il va gagner un village où il se déguisera en paysan pour s'introduire, sous cet habit, dans une ferme où est sa maîtresse sous la conduite

d'une mère sévère et vigilante... Ce jeune bachelier, qui passe et marche à pas précipités, a coutume d'aller tous les matins faire sa cour à un vieux chanoine qui est son oncle, et dont il couche en joue la prébende. Regardez, dans cette maison vis-à-vis de nous, un homme qui prend son manteau et se dispose à sortir; c'est un honnête et riche bourgeois qu'une affaire assez sérieuse inquiète. Il a une fille unique à marier; il ne sait s'il doit la donner à un jeune procureur qui la recherche, ou bien à un fier hidalgo qui la demande. Il va consulter ses amis là-dessus; et, dans le fond, rien n'est plus embarrassant. Il craint, en choisissant le gentilhomme, d'avoir un gendre qui le méprise; et il a peur, s'il s'en tient au procureur, de mettre dans sa maison un ver qui en ronge tous les meubles... Considérez un voisin de ce père embarrassé, et démêlez dans ce corps de logis, où il y a de superbes ameublements, un homme en robe de chambre de brocart rouge à fleurs d'or : c'est un bel-esprit qui fait le seigneur en dépit de sa basse origine. Il y a dix ans qu'il n'avait pas vingt maravédis, et il jouit à présent de dix mille ducats de rente. Il a un équipage très joli; mais il en rabat l'entretien sur sa table, dont la frugalité est telle qu'il mange ordinairement le petit poulet en son particulier : il ne laisse pas pourtant de régaler quelquefois, par ostentation, des personnes de qualité. Il donne aujourd'hui à dînera des conseillers d'État, et, pour cet effet, il vient d'envoyer chercher un pâtissier et un rôtisseur; il va marchander avec eux sou à sou, après quoi il écrira sur des cartes les services dont ils seront convenus.

— Vous me parlez là d'un grand crasseux, dit Zambullo.

— Hé! mais, répondit Asmodée, tous les gueux que la fortune enrichit brusquement deviennent avares ou prodigues : c'est la règle.

— Apprenez-moi, dit l'écolier, qui est une belle dame que je vois à sa toilette, et qui s'entretient avec un cavalier fort bien fait.

— Ah! vraiment, s'écria le boiteux, ce que vous remarquez là mérite bien votre attention. Cette femme est une veuve allemande qui vit à Madrid de son douaire et voit très bonne compagnie, et le jeune homme qui est avec elle est un seigneur nommé don Antoine de Monsalve. Quoique ce cavalier soit d'une des premières maisons d'Espagne, il a promis à la veuve de l'épouser, il lui a même fait un dédit de trois mille pistoles; mais il est traversé dans ses amours par ses parents, qui menacent de le faire enfermer s'il ne rompt tout commerce avec l'Allemande, qu'ils regardent comme une aventurière. Le galant, mortifié de les voir tous révoltés contre son penchant, vint hier

au soir chez sa maîtresse, qui, s'apercevant qu'il avaif quelque chagrin, lui en demanda la cause : il la lui apprit, en l'assurant que toutes les contradictions qu'il aurait à essuyer de la part de sa famille ne pourraient jamais ébranler sa constance. La veuve parut charmée de sa fermeté, et ils se séparèrent tous deux à minuit, très contents l'un et l'autre. Monsalve est revenu ce matin, il a trouvé la dame à sa toilette, et il s'est mis sur nouveaux frais à l'entretenir de son amour. Pendant la conversation, l'Allemande a ôté ses papillotes : le cavalier en a pris une sans réflexion, J'a dépliée, et y voyant de son écriture : « Comment donc, madame, a-t-il dit en riant, est-ce là l'usage que vous faites des billets doux qu'on vous envoie? — Oui, Monsalve, a-t-elle répondu; vous voyez à quoi me servent les promesses des amants qui veulent m'épouser en dépit de leurs familles; j'en fais des papillotes. » Quand le cavalier a reconnu que c'était effectivement son dédit que la dame avait déchiré, il n'a pu s'empêcher d'admirer le désintéressement de sa veuve, et il lui jure de nouveau une éternelle fidélité... Jetez les yeux, poursuivit le Diable, sur ce grand homme sec qui passe au-dessous de nous : il a un grand registre sous son bras, une écritoire pendue à sa ceinture et une guitare sur le dos.

— Ce personnage, dit l'écolier, a un air ridicule; je gagerais que c'est un original.

— Il est certain, reprit le démon, que c'est un mortel assez singulier. Il y a des philosophes cyniques en Espagne : en voilà un. Il va vers le Buen-Retiro se mettre dans une prairie où il y a une claire fontaine dont l'eau pure forme un ruisseau qui serpente parmi les fleurs. Il demeurera là toute la journée à contempler les richesses de la nature, à jouer de la guitare, et à faire des réflexions qu'il écrira sur son registre. Il a dans ses poches sa nourriture ordinaire, c'est-à-dire quelques oignons avec un morceau de pain : telle est la vie sobre qu'il mène depuis dix ans, et si quelque Aristipe lui disait cogime à Diogène : « Si tu savais faire ta cour aux grands, tu ne mangerais pas des oignons, » ce philosophe moderne lui répondrait : c Je ferais ma cour aux grands aussi bien que toi, si je voulais abaisser un homme jusqu'à le faire ramper devant un autre homme. ^) En effet, ce philosophe a autrefois été attaché aux grands seigneurs : ils lui firent même sa fortune; mais, ayant senti que leur amitié n'était pour lui qu'une honorable servitude, il rompit tout commerce avec eux. Il avait un carrosse qu'il quitta, parce qu'il fit réflexion qu'il éclaboussait des gens qui valaient mieux que lui; il a même donné presque tous ses biens à ses amis indigents; il s'est seulement réservé de quoi vivre de la manière qu'il vit; car

il ne lui paraît pas moins honteux pour un philosophe d'aller mendier son pain parmi le peuple que chez les grands seigneurs. Plaignez le cavalier qui suit ce philosophe, et que vous voyez accompagné d'un chien; il peut se vanter d'être d'une des meilleures maisons de Gastille. Il a été riche, mais il sV.st ruiné, comme le Timon de Lucien, en régalant tous les jours ses amis, et surtout en faisant des fêtes superbes aux naissances, aux mariages des princes et princesses, en un mot à chaque occasion qu'a eue l'Espagne de faire des réjouissances. Dès que les parasites ont vu sa marmite renversée, ils ont disparu de chez lui; tousses amis l'ont abandonné; un seul lui est resté fidèle : c'est son chien.

— Dites-moi, seigneur Diable, s'écria Leandro Ferez, à qui appartient cet équipage que je vois arrêté devant une maison?

— C'est, répondit le démon, le carrosse d'un riche contador qui va tous les matins dans cette maison, où demeure une beauté galicienne dont ce vieux pécheur de race maure a soin, et qu'il aime éperdûment. Il apprit hier au soir qu'elle lui avait fait une intidélité; dans la fureur que lui causa cette nouvelle, il lui écrivit une lettre pleine de reproches et de menaces. Vous ne devineriez pas quel parti la coquette s'est avisée de prendre : au lieu d'avoir l'imprudence de nier le fait, elle a mandé ce matin au trésorier qu'il est justement irrité contre elle; qu'il ne doit plus la regarder qu'avec mépris, puisqu'elle a été capable de trahir un si galant homme ; qu'elle reconnaît sa faute, qu'elle la déteste, et que, pour s'en punir, elle a déjà coupé ses beaux cheveux, dont il sait bien qu'elle est idolâtre; enfin, qu'elle est dans la résolution d'aller dans une retraite consacrer le reste de ses jours à la pénitence. Le vieux soupirant n'a pu tenir contre les prétendus remords de sa maîtresse ; il s'est levé aussitôt pour se rendre chez elle; il l'a trouvée dans les pleu"rs; et cette bonne comédienne a si bien joué son rôle qu'il vient de lui pardonner le passé; il fera plus : pour la consoler du sacrifice de sa chevelure, il lui promet en ce moment de la faire dame de paroisse, en lui achetant une belle maison de campagne qui est actuellement à vendre auprès de l'Escurial.

— Toutes les boutiques sont ouvertes, dit l'écolier, et j'aperçois déjà un cavalier qui entre chez un traiteur.

— Ce cavalier, reprit Asmodée, est un garçon de famille qui a la rage d'écrire et de vouloir absolument passer pour auteur; il ne manque pas d'esprit, il en a même assez pour critiquer tous les ouvrages qui paraissent sur la scène, mais il n'en a point assez pour en composer un raisonnable. Il entre chez le traiteur pour ordonner un grand repas; il donne à dîner aujourd'hui à

quatre comédiens qu'il veut engager à protéger une mauvaise pièce de sa façon, qu'il est sur le point de présenter à leur compagnie... A propos d'auteurs, continua-t-il, en voilà deux qui se rencontrent dans la rue. Remarquez qu'ils se saluent avec un ris moqueur; ils se méprisent mutuellement, et ils ont raison. Lun écrit aussi facilement que le poète Crispinus, qu'Horace compare aux soufflets des forges, et l'autre emploie bien du temps à faire des ouvrages froids et insipides.

— Qui est ce petit homme qui descend de carrosse à la porte de cette église? dit Zambullo.

— C'est, répondit le boiteux, un personnage digne d'être remarqué. Il n'y a pas dix ans qu'il abandonna l'étude d'un notaire où il était maître clerc, pour s'aller jeter dans la chartreuse de Saragosse. Au bout de six mois de noviciat, il sortit de son couvent, reparut à Madrid ; mais ceux qui le connaissaient furent étonnés de le voir devenir tout à coup un des principaux membres du conseil des Indes. On parle encore aujourd'hui d'une fortune si subite. Quelques-uns disent qu'il s'est donné au diable, d'autres veulent qu'il ait été aimé d'une riche douairière, et d'autres enfin qu'il ait trouvé un trésor.

— Vous savez ce qui en est, interrompit don Gléophas.

— Oh! pour cela, oui, repartit le démon et je vais vous révéler le mystère. Pendant que notre moine était novice, il arriva qu'un jour, en faisant dans son jardin une profonde fosse pour y planter un arbre, il aperçut une cassette de cuivre qu'il ouvrit : il y avait dedans une boîte d'or qui contenait une trentaine de diamants d'une grande beauté. Quoique le religieux ne se connût pas autrement en pierreries, il ne laissa pas de juger qu'il venait de faire un bon coup de filet;- et, prenant aussitôt le parti que prend, dans une comédie de Plante, ce Gripus, qui renonce à la pêche après avoir trouvé un trésor, il quitta le froc et revint à Madrid, où, par l'entremise d'un joailler de ses amis, il changea ses pierres précieuses en pièces d'or et ses pièces d'or en une charge qui lui donne un beau rang dans la société civile.

XVIII. — Ce que le Diable fit encore remarquer à don Cléophas.

Il faut, poursuivit Asmodée, que je vous fasse rire en vous apprenant un trait de cet homme qui entre chez un marchand de liqueurs. C'est un médecin biscayen ; il va prendre une tasse de chocolat, après quoi il passera toute la journée à jouer aux

échecs. Pendant ce temps-là, ne craignez rien pour ses malades, il n'en a point; et quand il en aurait, les moments qu'il emploie à jouer ne seraient pas les plus mauvais pour eux. Il ne manque pas d'aller tous les soirs chez une belle et riche veuve qu'il voudrait épouser, et dont il fait semblant d'être fort amoureux. Quand il est avec elle, un fripon de valet, qu'il a pour tout domestique, et avec lequel il s'entend, lui apporte une fausse liste qui contient les noms de plusieurs personnes de qualité, de la part desquelles on est venu chercher ce docteur. La veuve prend tout cela au pied de la lettre, et notre joueur d'échecs est sur le point de gagner la partie... Arrêtons-nous devant cet hôtel auprès duquel nous sommes; je ne veux point passer outre sans vous faire remarquer les personnes qui l'habitent. Parcourez des yeux les appartements; qu'y découvrez-vous?

— J'y démêle des dames dont la beauté m'éblouit, réponditl'écolier. J'en vois quelques-unes qui se lèvent et d'autres qui sont déjà levées. Que de charmes elles offrent à mes regards! Je m'imagine voir les nymphes de Diane, telles que les poètes nous les représentent.

— Si ces femmes que vous admirez, reprit le boiteux, ont les attraits des nymphes de Diane, elles n'en ont assurément pas la chasteté. Ce sont quatre ou cinq aventurières qui vivent ensemble à frais communs. Aussi dangereuses que ces belles demoiselles de chevalerie qui arrêtaient par leurs appas les chevaliers qui passaient devant leurs châteaux, elles attirent les jeunes gens chez elles. Malheur à ceux qui s'en laissent charmer! Pour avertir du péril que courent les passants, il faudrait faire mettre devant cette maison des balises, comme on en met dans les rivières pour marquer les endroits dont il ne faut pas s'approcher.

— Je ne vous demande pas, dit Leandro Perez, où vont ces seigneurs que je vois dans leurs carrosses : ils vont sans doute au lever du roi.

— Vous l'avez dit, reprit le Diable : et, si vous voulez y aller aussi, je vous y conduirai; nous ferons là quelques remarques réjouissantes.

— Vous ne pouvez rien me proposer qui me soit plus agréable, répliqua Zambullo; je m'en fais par avance un grand plaisir.

Alors le démon, prompt à satisfaire don Cléophas. l'emporta vers le palais du roi; mais, avant que d'y arriver, l'écolier, apercevant des manœuvres qui travaillaient à une porte fort haute, demanda si c'était un portail d'église qu'ils faisaient.

— Non, lui répondit Asmodée, c'est la porte d'un nouveau marché; elle est magnifique, comme vous voyez. Cependant,

quand ils l'élèveraient jusqu'aux nues, jamais elle ne sera digne dos deux vers latins qu'on doit mettre dessus.

— Que me dites-vous? s'écria Leandro; quelle idée vous me donnez de ces deux vers! je meurs d'envie de les savoir.

— Les voici, reprit le démon; préparez-vous à les admirer :

Quant bene Mercurius nunc merces vendit opinas, Momus ubi fatuos vendidit ante sales!

Il y a dans ces deux vers un jeu de mots le plus joli du monde.

— Je n'en sens point encore toute la beauté, dit l'écolier; je ne sais pas bien ce que signifient ces fatuos sales.

— Vous ignorez donc, repartit le Diable, que la place où Ton bâtit ce marché, pour y vendre des denrées, fut autrefois un collège de moines qui enseignaient à la jeunesse les humanités? Les régents de ce collège y faisaient représenter, par leurs écoliers, des drames, des pièces de théâtre fades, et entremêlées de ballets-si extravagants, qu'on y voyait danser jusqu'aux prétérits et aux supins.

— Oh! ne m'en dites pas davantage, interrompit ZambuUo; je sais bien quelle drogue c'est que les pièces de collèges. L'inscription me paraît admirable.

A peine Asmodée et don Gléophas furent-ils sur l'escalier du palais du roi, qu'ils virent plusieurs courtisans qui montaient les degrés. A mesure que ces seigneurs passaient auprès d'eux, le Diable faisait le nomenclateur.

— Voilà, disait-il à Leandro Ferez en les lui montrant du doigt l'un après l'autre, voilà le comte de Villalonso, de la maison de laPuebla d'Ellerena; voicile marquis de Castro Fueste; celui-là,

-'est don Lopez de Los Bios, président du conseil des finances;

'lui-ci, le comte de Villa Hombrosa. •

Il ne se contentait pas de les nommer, il faisait leur éloge; mais ce malin esprit y ajoutait toujours quelque trait satirique : il leur donnait à chacun son lardon.

— Ce seigneur, disait-il de l'un, est affable et obligeant; il vous écoute avec un air de bonté. Implorez-vous sa protection, il vous l'accorde généreusement, et vous offre son crédit. C'est dommage qu'un homme qui aime tant à faire plaisir ait la mémoire si courte, qu'un quart d'heure après que vous lui avez l>arlé, il oublie ce que vous lui avez dit... Ce duc, disait-il en parlant d'un autre, est un des seigneurs de la cour du meilleur caractère : il n'est pas, comme la plupart de ses p,areils, différent

(ie lui-même d'un moment à un autre : il n'y a point de caprice, point d'inégalité dans son humeur. Ajoutez à cela qu'il ne pa,M pas d'ingratitude l'attachement qu'on a pour sa personne, ni l( > services qu'on lui rend; mais, par malheur, il est trop lent à les reconnaître. Il laisse désirer si longtemps ce qu'on attend de lui, qu'on croit l'avoir bien acheté lorsqu'on l'a obtenu.

Après que le démon eut fait connaître à l'écolier les bonnes et les mauvaises qualités d'un grand nombre de seigneurs, il l'emmena dans une salle où il y avait des hommes de toutes sortes de conditions, et particulièrement tant de chevaliers, que don Gléophas s'écria :

— Que de chevaliers! parbleu, il faut qu'il y en ait bien en Espagne!

— Je vous en réponds, dit le boiteux, et cela n'est pas surprenant, puisque, pour être chevalier de Saint-Jacques ou de Galatrava, il n'est pas nécessaire, comme autrefois, pour devenir chevalier romain, d'avoir vingt-cinq mille écus de patrimoine; aussi s'aperçoit-on que c'est une marchandise bien mêlée... Envisagez, continua-t-il, la mine plate qui est derrière vous.

— Parlez plus bas, interrompit Zambullo, cet homme vous entend.

— Non, non, répondit le Diable; le même charme qui nous rend invisibles ne permet pas qu'on nous entende. Regardez cette figure-là : c'est un Catalan qui revient des Iles Philippines, où il était flibustier. Diriez-vous à le voir qu'il est un foudre de guerre? Il a fait des actions prodigieuses de valeur. Il va ce matin présenter au roi un placet, par lequel il demande certain poste pour récompense de ses services; mais je doute fort qu'il l'obtienne, puisqu'il ne s'adresse pas auparavant au premier ministre.

— Je vois à la main droite de ce flibustier, dit Leandro Perez, un gros et grand homme qui paraît faire l'important : à juger de sa condition par l'orgueil qu'il y a dans son maintien, il faut que ce soit quelque riche seigneur.

— Ce n'est rien moins que cela, repartit Asmodée : c'est un hidalgo des plus pauvres, qui, pour subsister, donne à jouer sous la protection d'un grand... Mais je remarque un licencié qui mérite bien que je vous le fasse observer. C'est celui que vous voyez qui s'entretient auprès de la première fenêtre avec un cavalier vêtu de velours gris-blanc. Ils «parlent tous deux d'une affaire qui fut hier jugée par le roi : je vais vous en faire le détail. Il y a deux mois que ce licencié, qui est académicien de l'académie de Tolède, donna au public un livre de morale qui révolta tous les vieux auteurs castillans : ils le trouvèrent plein

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d'expressions trop liardies et de mots trop nouveaux. Les voilà qui se liguent contre cette production singulière; ils s'assemblent et dressent un placet qu'ils présentent au roi, pour le supplier de condamner ce livre comme contraire à la pureté et à la tietteté de la langue espagnole. Le placet parut digne d'attention à Sa Majesté, qui nomma trois commissaires pour examiner l'ouvrage. Ils estimèrent que le style en était effectivement répréhensible, et d'autant plus dangereux qu'il était plus brillant. Sur leur rapport, voici de quelle manière le roi a décidé : il a ordonné, sous peine de désobéissance, que ceux des académiciens de Tolède qui écrivent dans le goût de ce licencié ne composeront plus de livres à l'avenir, et que même, pour mieux conserver la pureté de la langue castillane, ces académiciens ne pourront être remplacés après leur mort que par des personnes de la première qualité.

— Cette décision est merveilleuse, s'écria Zambullo en riant; les partisans du langage ordinaire n'ont plus rien à craindre.

— Pardonnez-moi, repartit le démon; les auteurs ennemis de cette noble simplicité qui fait le charme des lecteurs sensés ne sont pas tous de l'académie de Tolède.

Don Gléophas fut curieux d'apprendre qui était le cavalier habillé de velours gris-blanc, qu'il voyait en conversation avec le licencié.

— C'est, lui dit le boiteux, un cadet catalan, oflicier de la garde espagnole; je vous assure que c'est un garçon très spirituel. Je veux, pour vous faire juger de son esprit, vous citer une répartie qu'il fit hier à une dame en fort bonne compagnie; mais, pour lintelligence de ce bon mot, il faut savoir qu'il a un frère nommé don André de Prada, qui était, il y a quelques années, officier comme lui dans le même corps. Il arriva qu'un jour un gros fermier des domaines du roi aborda ce don André, et lui dit : » Seigneur de Prada, je porte même nom que vous, mais nos familles sont différentes. Je sais que vous êtes d'une des meilleures maisons de Catalogne, et en mêi»e temps que vous n'êtes pas riche. Moi, je suis riche et d'une naissance peu illustre. Ny aurait-il pas moyen de nous faire part mutuellement de ce

jue nous avons de bon l'un et l'autre? Avez-vous vos titres de noblesse? » Don André répondit qu'oui. « Cela étant, répliqua le fermier, si vous voulez me les communiquer, je les mettrai entre les mains d'un habile généalogiste qui travaillera là-dessus, et nous rendra parents en dépit de nos aïeux. De mon côté, par reconnaissance, je vous ferai présent de trente mille pistoles. -^ommes-nous d'accord? » Don André fut ébloui de la somme : il accepta la proposition, confia ses pancartes au fermier, et, de

l'argent qu'il en reçut, acheta une terre considérable en Catalogne, où il vit depuis ce temps-là. Or, son cadet, qui n'a rien gagné à ce marché, était hier à une table oîi l'on parla par hasard du seigneur de Prada, fermier des domaines du roi; et là-dessus une dame de la compagnie, adressant la parole à ce jeune officier, lui demanda s'il n'était pas parent de ce fermier? « Non, madame, répondit-il; je n'ai pas cet honneur-là, c'est mon frère. »

L'écolier fit un éclat de rire à cette répartie, qui lui parut des plus plaisantes. Puis apercevant tout à coup un petit homme qui suivait un courtisan, il s'écria :

— Eh! bon Dieu! que ce petit homme qui suit ce seigneur lui fait de révérences! lia sans doute quelque grâce à lui demander.

— Ce que vous remarquez là, reprit le Diable, vaut bien la peine que je vous dise la cause de ces civilités. Ce petit homme est un honnête bourgeois qui a une assez belle maison de campagne aux environs de Madrid, dans un endroit où il y a des eaux minérales qui sont en réputation. Il a prêté sans intérêt cette maison pour trois mois à ce seigneur, qui y a été prendre les eaux : le bourgeois, en ce moment, prie très affectueusement le dit seigneur de le servir dans une occasion qui s'en présente, et le seigneur refuse fort poliment de lui rendre service... Il ne faut pas que je laisse échapper ce cavalier de race plébéienne, lequel fend la presse en tranchant de l'homme de condition. Il est devenu excessivement riche, en peu de temps, par la science des nombres : il y a dans sa maison autant de domestiques que dans l'hôtel d'un grand, et sa table l'emporte sur celle d'un ministre pour la délicatesse et l'abondance. Il a un équipage pour lui, un pour sa femme et un autre pour ses enfants. On voit dans ses écuries les plus belles mules et les plus beaux chevaux du monde. Il acheta même, ces jours passés, et paya argent comptant, un superbe attelage que le prince d'Espagne avait marchandé et trouvé trop cher.

— Quelle insolence! dit Leandro. Un Turc qui verrait ce drôlelà dans un état si florissant ne manquerait pas de le croire à la veille d'essuyer quelque fâcheux revers de fortune.

— J'ignore l'avenir, dit Asmodée; mais je ne puis m'empêcher de penser comme un Turc... Ah! qu'est-ce que je vois? continua le démon avec surprise. Peu s'en faut que je ne doute du rapport de mes yeux! Je démêle dans cette salle un poète qui n'y devrait pas être. Comment ose-t-il se montrer ici, après avoir fait des vers qui offensent de grands seigneurs espagnols? Il faut qu'il compte bien sur le mépris qu'ils ont pour lui... Considérez attentivement ce respectable personnage qui entre appuyé sur un écuyer.

Remarquez comme, par considération, tout le monde se range pour lui faire place. C'est le seigneur don Joseph de Reynaste et Avala, grand juge de police : il vient rendre compte au roi de ce qui est arrivé cette nuit dans Madrid. Regardez ce bon vieillard avec admiration.

— Véritablement, dit Zambullo, il a l'air d'être un homme de bien.

— Il serait à souhaiter, reprit le boiteux, que tous les corrégidors le prissent pour modèle. Ce n'est pas un de ces esprits violents qui n'agissent que par humeur et par impétuosité; il ne fera point arrêter un homme sur le simple rapport d'un alguazil, d'un secrétaire ou d'un commis. Il sait trop bien que ces sortes de gens, pour la plupart, ont l'âme vénale, et sont capables de faire un honteux trafic de son autorité. C'est pourquoi, lorsqu'il est question d'enfermer un accusé, il approfondit l'accusation jusqu'à ce qu'il ait démêlé la vérité. Aussi n'envoie-t-il jamais des innocents dans les prisons : il n'y fait mettre que des coupables; encore n'abandonne-t-il pas ceux-ci à la barbarie qui règne dans les cachots. Il va voir lui-même ces misérables, et a soin d'empêcher qu'on n'ajoute l'inhumanité aux justes rigueurs des lois.

— Le beau caractère! s'écria Leandro; l'aimable mortel! Je serais curieux de l'entendre parler au roi.

— Je suis bien mortifié, répondit le Diable, d'être obligé de vous dire que je ne puis contenter ce nouveau désir sans m'exposer à recevoir une insulte. Il ne m'est pas permis de m'introduire auprès des souverains, ce serait empiéter sur les droits de Kéviathan, de Belphégor et d'Astaroth. Je vous l'ai déjà dit, ces trois esprits sont en possession d'obséder les princes. Il est défendu aux autres démons de paraître dans les cours, et je ne sais à quoi je pensais lorsque je me suis avisé de vous amener ici; c'est avoir fait, je l'avoue, une démarche bien téméraire. Si ces trois diables m'apercevaient, ils viendraient avec fureur fondre sur moi, et, entre nous, je ne serais jpas le plus fort.

— Puisque cela est, répliqua l'écolier, éloignons-nous promptement de ce palais; j'aurais une mortelle douleur de vous voir houspiller par vos confrères sans pouvoir vous secourir; car, si je me mettais de la partie, je crois que vous n'en seriez guère mieux.

— Non, sans doute, répondit Asmodée; ils ne sentiraient point vos coups, et vous péririez sous les leurs. Mais, ajouta-t-il, pour vous consoler de ce que je ne vous fais pas entrer dans le cabinet de votre grand monarque, je vais vous procurer un plaisir qui vaudra bien celui que vous perdez.

En achevant ces paroles, il prit par la main don t,iLL.|.iiab, cl fendit avec lui les airs du côté de la Merci.

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