XIX. — Des captifs
Ils s'arrêtèrent tous deux sur une maison voisine de ce monastère, à la porte duquel il .y avait un grand concours de personnes de l'un et de l'autre sexe.
— Que de monde! dit Leandro Ferez. Quelle cérémonie assemble ici tout le peuple?
— C'est, répondit le démon, une cérémonie que vous n'avez jamais vue, quoiqu'elle se fasse à Madrid de temps en temps. Trois cents esclaves, tous sujets du roi d'Espagne, vont arriver dans un moment : ils reviennent d'Alger, où les pères de la Rédemption les ont été racheter. Toutes les rues par où ils doivent passer vont se remplir de spectateurs.
— Il est vrai, répliqua Zarabullo, que je n'ai pas été jusqu'ici fort curieux de voir un semblable spectacle; et si c'est là celui que Votre Seigneurie me réserve, je vous dirai franchement que vous ne deviez pas tant m'en faire fête.
— Je vous connais trop bien, repartit le Diable, pour ignorer que ce n'est pas pour vous un agréable passe-temps que d'observer des misérables ; mais quand vous saurez qu'en vous les faisant considérer j'ai dessein de vous révéler les particularités remarquables qu'il y a dans la capvité des uns, et les embarras où vont se trouver quelques autres à leur retour chez eux, je suis persuadé que vous ne serez pas fâché que je vous donne ce divertissement.
— Oh! pour cela non, reprit l'écolier : ce que vous dites là change la thèse, et vous me ferez un vrai plaisir de tenir votre promesse.
Pendant qu'ils s'entretenaient de cette sorte, ils entendirent tout à coup de grands cris que poussa la populace à la vue des captifs qui marchaient en cet ordre. Ils allaient à pied, deux à deux, sous leurs habits d'esclaves, et chacun ayant sa chaîne sur ses épaules. Un grand nombre de religieux de la Merci, qui avaient été au-devant d'eux, les précédaient montés sur des mules caparaçonnées d'étamine noire, comme s'ils eussent mené un deuil, et un de ces bons Pères portait l'étendard de la Rédemption. Les plus jeunes captifs étaient à la tête : les vieux les suivaient : derrière ceux-ci paraissait, sur un petit cheval, un religieux du même ordre que les premiers, lequel avait tout l'air
d'un prophète. Aussi était-ce le chef de la mission. Il s'attirait les yeux des assistants par sa gravité, ainsi que par une longue barbe grise qui le rendait vénérable; et on lisait sur le visage de ce Moïse espagnol la joie inexprimable qu'il ressentait de ramener tant de chrétiens dans leur patrie.
— Ces captifs, dit le boiteux, ne sont pas tous également ravis d'avoir recouvré la liberté. S'il y en a qui se réjouissent d'être sur le point de revoir leurs parents, il en est d'autres qui craignent d'apprendre que, pendant leur absence, il ne soit arrivé dans leurs familles des événements plus cruels pour eux que l'esclavage. Par exemple, les deux qui marchent les premiers sont dans le dernier cas. L'un, natif de la petite ville de Velilla en Aragon, après avoir été dix ans dans la servitude des Turcs, sans recevoir aucunes nouvelles de sa femme, va la retrouver mariée en, secondes noces, et mère de cinq enfants qui ne sont pas de son bail. L'autre, fils d'un marchand de laine de Ségovie^ fut enlevé par un corsaire il y a près de quatre lustres. Il appréhende que, depuis tant d'années, sa famille n'ait changé de face, et sa crainte n'est pas sans fondement : son père et sa mère sont morts, et ses frères, qui ont partagé tout le bien, l'ont dissipé par leur mauvaise conduite.
— J'envisage avec attention un esclave, dit l'écolier, et je juge à son air qu'il est charmé de n'être plus exposé à la bastonnade.
— Le captif que vous regardez, répondit le Diable, a grand sujet d'être joyeux de sa délivrance : il sait qu'une tante, dont il est unique héritier, vient de mourir, et qu'il va jouir d'une fortune brillante; cela l'occupe bien agréablement, et lui donne cet air de satisfaction que vous lui remarquez. Il n'en est pas de même du malheureux cavalier qui marche à son côté; une cruelle inquiétude l'agite sans relâche, et en voici la cause : lorsqu'il fut pris par un pirate d'Alger, en voulant passer d'Espagne en Italie, il aimait une dame et en était aimé; il a peur que, pendant qu'il était dans les fers, la fidélité de la belle n'ait pas été inébranlable.
— Et a-t-il été longtemps esclave? dit ZambuUo.
— Dix-huit mois, répondit Asmodée.
— Oh ! parbleu, répliqua Leandro Ferez, je crois que ce galant se livre aune vaine terreur; il n'a pas mis la constance de sa dame à une assez forte épreuve pour devoir tant s'alarmer.
— C'est ce qui vous trompe, repartit le boiteux ; sa princesse n'a pas sitôt su qu'il était captif en Barbarie, qu'elle s'est pourvue d'un autre amant... Diriez-vous, continua le démon, que ce personnage qui suit immédiatement les deux que nous venons d'observer, et qu'une épaisse barbe rousse rend effroyable à voir,
Lesage. il 29
fut un fort joli lioinme? Rien pourtant n'est plus véritable; et vous voyez, dans cette figure hideuse, le héros d'une histoire assez singulière que je vais vous conter... Ce grand garçon se nomme Fabricio. Il avait à peine quinze ans lorsque son père, riche laboureur de Cinquello, gros bourg du royaume de Léon, mourut, et il perdit aussi sa mère peu de temps après; de sorte qu'étant fils unique, il demeura maître d'un bien considérable, dont l'administration fut confiée à un de ses oncles, qui avait de la probité. Fabricio acheva ses études déjà commencées à Salamanque : il y apprit ensuite à monter à cheval et à faire des armes; en un mot, il ne négligea rien de tout ce qui pouvait concourir à le rendre digne d'être regardé favorablement de dona Hipolita, sœur d'un petit gentilhomme qui avait sa chaumière à deux portées d'escopette de Cinquello. Cette dame était parfaitement belle, et à peu près de l'âge de Fal^ricio, qui, l'ayant vue dès son enfance, avait sucé, pour ainsi dire, avec le lait, l'amour dont il brûlait pour elle. Hipolita, de son côté, s'était bien aperçue qu'il n'était pas mal fait; mais le connaissant pour le fils d'un laboureur, elle ne daignait pas le considérer avec beaucoup d'attention; elle était d'une fierté insupportable, aussi bien que son frère don Thomas deXaral,qui n'avait peut-être pas son pareil en Espagne pour être gueux et entêté de sa noblesse. Cet orgueilleux gentilhomme de campagne habitait une maison qu'il appelait son château, et qui n'était, à parler proprement, qu'une masure, tant elle menaçait ruine de toutes parts. Cependant, quoique ses facultés ne lui permissent pas de la faire réparer, quoiqu'il eût de la peine à vivre, il ne laissait pas d'avoir un valet pour le servir, et de plus il y avait une femme maure auprès de sa sœur. C'était une chose réjouissante que de voir paraître don Thomas dans le bourg, les fêtes et les dimanches, avec un habit de velours cramoisi tout pelé, et un petit chapeau garni d'un vieux plumet jaune, qu'il conservait chez lui comme des reliques [ endant les autres jours de la semaine. Paré de ces guenilles, qui lui semblaient autant de preuves de sa noble origine, il tranchait du seigneur et croyait assez payer les profondes révérences qu'on lui faisait lorsqu'il voulait bien y répondre par un regard. Sa sœur n'était pas moins folle que lui de l'antiquité de sa race, et elle joignait à ce ridicule celui d'être si vaine de sa beauté, qu'elle vivait dans la glorieuse espérance que quelque grand viendrait la demander en mariage. Tels étaient les caractères de don Thomas et d'Hipolita. Fabricio le savait bien; et, pour s'insinuer auprès de deux personnes si altières, il prit le parti de fiatter leur vanité par de faux respects; ce qu'il fit avec tant d'adresse, que le frère et la sœur enfin trouvèrent
bon qu'il eût l'honneur de leur aller souvent rendre ses hommages. Comme il ne connaissait pas moins leur misère que leur orgueil, il avait envie tous les jours de leur offrir sa bourse; mais la crainte de révolter contre lui leur fierté l'en empêchait; néanmoins son ingénieuse générosité trouva moyen de les aider sans les exposer àrougir./< Seigneur, dit-il un jour en particulier au gentilhomme, j'ai deux mille ducats à mettre en dépôt; ayez la bonté de me les garder; que je vous aie cette obligation-là. » Il n'est pas besoin de demander si Xaral y consentit; outre qu'il était mal en argent, il avait la conscience d'un dépositaire. Il se chargea volontiers de cette somme; et il ne l'eut pas sitôt entre les mains, qu'il en employa sans façon une bonne partie à faire réparer sa chaumière et à se donner toutes ses petites commodités : un habit neuf d'un très beau velours bleu fut levé et fait à Salamanque, et une plume verte qu'on y acheta vint ravir au vieux plumet jaune la gloire dont il était en possession immémoriale d'orner le noble chef de don Thomas. La belle Hipolita eut aussi sa paraguante, et fut parfaitement bien nippée. C'est ainsi que Xaral dissipait les ducats qui lui avaient été confiés, sans penser qu'ils ne lui appartenaient point, et que jamais il ne pourrait les restituer. Il ne se fît pas le moindre scrupule d'en user ainsi ; il crut même qu'il était juste qu'un roturier payât l'honneur d'être en commerce avec un gentilhomme. Fabricio avait bien prévu cela ; mais en même temps il s'était flatté qu'en faveur de ses espèces don Thomas vivrait avec lui familièrement, qu'Hipolita peu à peu s'accoutumerait à souffrir ses soins, et lui pardonnerait enfin l'audace d'avoir élevé sa pensée jusqu'à elle. Véritablement il en eut auprès d'eux un accès plus libre : ils lui firent plus d'amitié qu'ils ne lui en avaient fait auparavant. Un homme riche est toujours gracieuse des grands quand il se rend leur vache à lait. Xaral et sa sœur, qui jusqu'alors n'avaient connu les richesses que de nom, n'eurent pas plus tôt senti leur utilité, qu'ils jugèrent que Fabricio méritait^d'être ménagé : ils eurent pour lui des égards et des attentions qui le charmèrent. Il crut que sa personne ne leur déplaisait pas, et qu'assurément ils avaient fait réflexion que tous les jours des gentilshommes, pour soutenir leur noblesse, étaient obligés d'avoir recours à des alliances roturières. Dans cette opinion, qui flattait son amour, Use résolut à demander Hipolita en mariage. Dès la première occasion favorable qu'il put trouver de parler à don Thomas, il lui dit qu'il souhaitait passionnément d'être son beau-frère; et que, pour avoir cet honneur, non seulement il lui abandonnerait le dépôt, mais il lui ferait encore présent d'un millier de pistoles. Le superbe Xaral rougit à cette proposition, qui réveilla
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son orgueil ; et, dans son premier mouvement, peu s'en fallut qu'il ne fît éclater tout le mépris qu'il avait pour le fils d'un laboureur. Néanmoins, quelque indigné qu'il fût de la témérité de Fabricio, il se contraignit; et, sans témoigner aucun dédain, il lui répondit qu'il ne pouvait sur-le-champ se déterminer dans une pareille affaire; qu'il était à propos de consulter làdessus Hipolita, et de faire même une assemblée de parents. 11 renvoya le galant avec cette réponse, et convoqua effectivement une diète composée de quelques hidalgos de son voisinage, lesquels étaient de ses parents, et qui tous avaient, comme lui, la rage de la hidalguia. Il tint conseil avec eux, non pour leur demander s'ils étaient d'avis qu'il accordât sa sœur à Fabricio, mais pour délibérer de quelle façon il fallait punir ce jeune insolent, qui, malgré la bassesse de sa naissance, osait aspirer à la possession d'une fille de la qualité d'Hipolita. Dès qu'il eut exposé cette audace à l'assemblée, au seul nom de Fabricio et de fils de laboureur, vous eussiez vu les yeux de tous ces nobles s'allumer de fureur : chacun vomit feu et flamme contre l'audacieux; les uns ainsi que les autres veulent qu'il expire sous le bdton, pour expier l'outrage qu'il a fait à leur famille par la proposition d'un si honteux hyménée. Cependant, après qu'on eut considéré la chose plus mûrement, le résultat de la diète fut qu'on laisserait vivre le coupable; mais que, pour lui apprendre à ne se plus méconnaître on lui ferait un tour dont il aurait sujet de se souvenir longtemps. On proposa diverses fourberies, et celle-ci prévalut. On décida qu'Hipolita feindrait d'être sensible à l'attachement de Fabricio, et que, sous prétexte de vouloir coôsoler ce malheureux amant du refus que don Thomas ferait de le prendre pour beau-frère, elle lui donnerait une nuit rendezvous au château, où, dans le temps qu'il serait introduit par la femme maure, des gens apostés le surprendraient avec cette soubrette, qu'on lui ferait épouser par force. lia sœur de Xaral se prêta d'abord sans répugnance à cette supercherie : il lui sembla qu'il y allait de sa gloire de regarder comme une injure la recherche d'un homme d'une condition si inférieure à. la sienne. Mais cette orgueilleuse disposition fit bientôt place à des mouvements de pitié ; ou plutôt l'amour se rendit tout à coup maître de la fierté d'Hipolita. Dès ce moment elle vit les choses d'un autre œil : elle trouva l'obscure origine de Fabricio compensée par les belles qualités qu'il avait, et n'aperçut plus en lui qu'un cavalier digne de toute son affection... Admirez, seigneur écolier, admirez le prodigieux changement que cette passion est capable de produire : cette même fille, qui s'imaginait qu'un prince à peine méritait de la posséder, s'entête en un instant
d'un fils de laboureur, et s'applaudit de ses pr«' tentions, après les avoir envisagées comme une ignominie. Elle s'abandonna au penchant qui l'entraînait ; et, bien loin de servir le ressentiment de son frère, elle entretint avec Fabricio une secrète intelligence, par l'entremise de la femme maure, qui le faisait entrer quelquefois la nuit dans la chaumière. Mais don Thomas eut quelque soupçon de ce qui se passait : sa sœur lui devint suspecte ; il l'observa, et fut convaincu, par ses propres yeux, qu'au lieu de répondre aux intentions de la famille, elle les trahissait. Il en avertit promptement deux de ses cousins, qui, prenant feu à cette nouvelle, commencèrent à crier : « Vengeance, don Thomas! vengeance I... » Xaral, qui n'avait pas besoin d'être excité à tirer raison d'une offense de cette nature, leur dit, avec une modestie espagnole, qu'ils verraient l'usage qu'il savait faire de son épée, quand il s'agissait de l'employer à venger son honneur : ensuite, il les pria de se rendre chez lui à l'entrée d'une nuit qu'il leur marqua. Ils furent très exacts à s'y trouver. Il les introduisit et les cacha dans une petite chambre, sans que personne de la maison s'en aperçût; puis il les quitta en leur disant qu'il reviendrait les joindre aussitôt que le galant serait entré dans le château, supposé qu'il s'avisât d'y venir cette nuit-là : ce qui ne manqua pas d'arriver, la mauvaise étoile de nos amants ayant voulu qu'ils choisissent cette même nuit pour s'entretenir. Don Fabricio était avec sa chère Hipolita. Ils commençaient à se tenir des discours qu'ils s'étaient déjà tenus cent fois, mais qui, bien que répétés sans cesse, ont toujours le charme de la nouveauté, lorsqu'ils furent désagréablement interrompus par les cavaliers qui veillaient pour les suprendre. Don Thomas et ses cousins vinrent fondre tous trois courageusement sur Fabricio, qui n'eut que le temps de se mettre en défense, et qui, jugeant à leur action qu'ils voulaient l'assassiner, se battit en désespéré. Il les blessa tous trois, et, leur présentant toujours la pointe de son épée, il eut le bonheur de gagner la porte et de se sauver. Alors Xaral, voyant que son ennemi lui échappait après avoir impunément déshonoré sa maison, tourna sa fureur contre la malheureuse Hipolita, et lui plongea son épée dans le cœur; et ses deux parents, très mortifiés du mauvais succès de leur complot, se retirèrent chez eux avec leurs blessures... Demeurons en là, poursuivit Asmodée; quand nous aurons vu passer tous les captifs, j'achèverai l'histoire de celui-ci. Je vous raconterai de quelle sorte, après que la justice se fut emparée de tous ses biens, à l'occasion de ce funeste événement, il eut le malheur d'être fait esclave en voyageant sur mer.
— Pendant que vous me faisiez le récit que vous avez fait sur
don Clrupu.i.N, j di remarqué parmi ces infortunés un jeune homme qui avaitl'air si triste, si languissant, qu'il s'en est peu fallu que je ne vous aie interrompu pour vous en demander la cause.
— Vous n'y perdrez rien, répondit le démon; je puis vous apprendre ce que vous souhaitez de savoir. Ce captif, dont l'abattement vous a frappé, est un enfant de famille de Valladolid. Il était en esclavage depuis deux ans chez un patron qui a une femme très jolie; elle aimait violemment cet esclave, qui payait son amour du plus vif attachement. Le patron s'en étant douté, s'est hâté de vendre le chrétien, de peur qu'il ne travaillât chez lui à la propagation des Turcs. Le tendre Castillan, depuis ce lemps-là, pleure sans cesse la perte de sa patronne; la liberté ne peut l'en consoler.
— Un vieillard de bonne mine attire mes regards, dit Leandro Perez ; qui est cet homme-là?
Le Diable répondit :
— C'est un barbier, natif de Guipuzcoa, qui va s'en retourner en Biscaye après quarante ans de captivité. Lorsqu'il tomba au pouvoir d'un corsaire, en allant de Valence à l'île de Sardaigne, il avait une femme, deux garçons et une fille; il ne lui reste plus de tout cela qu'un fils, qui, plus heureux que lui, a été au Pérou d'où il est revenu avec des biens immenses dans son pays, où il a fait l'acquisition de deux belles terres.
— Quelle satisfaction! reprit l'écolier, quel ravissement pour ce fils de revoir son père, et d'être en état de rendre ses derniers jours agréables et tranquilles!
— Vous parlez, reprit le boiteux, en enfant plein de tendresse et de sentiment; le fils du barbier biscayen est d'un naturel plus coriace. L'arrivée imprévue de son père lui causera plus de chagrin que de joie; au lieu de le retenir dans sa maison à Guipuzcoa, et de ne rien épargner pour lui marquer qu'il est ravi de le posséder, il pourra bien le faire concierge d'une de ses terres... Derrière ce captif qui vous paraît de si bonne mine, il y en a un autre qui ressemble comme deux gouttes d'eau à un vieux singe : c'est un petit médecin aragonais; il n'a pas été quinze jours à Alger. Dès que les Turcs ont su de quelle profession il était, ils n'ont pas voulu le garder parmi eux; ils ont mieux aimé le remettre sans rançon aux pères de la Merci, qui ne l'auraient assurément pas racheté, et qui ne l'ont ramené qu'à regret en Espagne... Vous qui êtes si compatissant aux peines d'autrui, ah ! que vous plaindriez cet autre esclave qui a sur sa tête chauve une calotte de drap brun, si vous saviez tous les maux qu'il a soufferts à Alger, pendant douze ans, chez un renégat anglais, son patron!
— Et qui est ce pauvre captif? dit Zambullo.
— C'est un cordelier de Navarre, répondit le démon ; je vous avoue que je suis bien aise qu'il ait pàti comme un misérable, puisqu'il a, par ses discours de morale, empêché plus de cent esclaves chrétiens de prendre le turban.
— Je vous dirai avec la même franchise, répliqua don Cléophas, que je suis fâché que ce bon père ait été si longtemps à la merci d'un barbare.
— Vous avez tort de vous en affliger, et moi de m'en réjouir, repartit Asmodée. Ce bon religieux a si bien mis à profit ses douze années de souffrances, qu'il est plus avantageux pour lui d'avoir passé tout ce temps-là dans les tourments que dans sa cellule à combattre des tentations qu'il n'aurait pas toujours vaincues.
— Le premier captif après ce cordelier, dit Leandro Ferez, a l'air bien tranquille pour un homme qui revientde l'esclavage : il excite ma curiosité à vous demander ce que c'est que ce personnage.
— Vous me prévenez, répondit le boiteux, j'allais vous le faire remarquer. Vous voyez en lui un bourgeois de Salamanque, un père infortuné, un mortel devenu insensible aux malheurs à force d'en avoir éprouvé. Je suis tenté de vous apprendre sa pitoyable histoire et de laisser là le reste des captifs; aussi bien, appès celui-ci, il y en a peu dont les aventures méritent de vous être racontées.
L'écolier, qui déjà commençait à s'ennuyer de voir passer tant de tristes figures, témoigna qu'il ne demandait pas mieux. Aussitôt le Diable lui fit le récit contenu dans le chapitre suivant.
XX. — De la dernière histoire qu'Asmodée raconta; comment, en la finissant, il fut tout à coup interrompu, et de quelle manière désagréable pour ce démon don Gléophas et lui furent séparés.
Pablos de Bahabon, fils d'un alcade de pillage de la Castille- Vieille, après avoir partagé avec un frère et une sœur la modique succession que leur père, quoique des plus avares, leur avait laissée, partit pour Salamanque dans le dessein d'aller grossir le nombre des écoliers de l'université. Il était bien fait, il avait de l'esprit, et il entrait dans sa vingt-troisième année. Avec un millier de ducats qu'il possédait, et une disposition prochaine à les manger, il ne tarda guère à faire parler de lui dans la ville. Tous les jeunes gens recherchèrent à l'envi son amitié; c était à qui serait des parties de plaisir que don Pablos faisait tous les jours : je dis don Pablos, parce qu'il avait pris le don pour être en droit de vivre plus familièrement avec des écoliers dont
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]m noblesse aurait pu l'obliger à se contraindre. Il aimait tant la Joie et la bonne chère, et il ménagea si peu sa bourse, qu'au bout de quinze mois l'argent lui manqua. Il ne laissa pas toutefois de rouler encore, tant par le crédit qu'on lui fit que par quelques pistoles qu'il emprunta; mais cela ne put le mener loin, et il demeura bientôt sans ressource. Alors ses amis, le voyant hors d'état de faire de la dépense, cessèrent de le voir, et ses créanciers commencèrent à le tourmenter. Quoiqu'il assurât ceux-ci qu'il allait incessamment recevoir des lettres de change de son pays, quelques-uns s'impatientèrent, et le poursuivirent même si vivement en justice, qu'ils étaient sur le point de le faire emprisonner, lorsqu'en se promenant sur les bords de la rivière de Tormès, il rencontra une personne de sa connaissance qui lui dit : « Seigneur don Pablos, prenez garde à vous; je vous avertis qu'il y a un alguazil et des archers à vos trojasses; ils prétendent vous mettre la main sur le collet quand vous rentrerez dans la ville. » Bahabon, effrayé d'un avis qui ne s'accordait que trop avec l'état de ses affaires, prit sur-le-champ la fuite et le chemin de Gorita; mais il quitta la route de ce bourg pour gagner un bois quMl aperçut dans la campagne et dans lequel il s'enfonça, résolu de s'y tenir caché jusqu'à ce que la nuit vînt lui prêter ses ombres pour continuer sa marche plus sûrement. C'était dans la saison où les arbres sont parés de toutes leurs feuilles : il choisit le plus touffu pour y monter, et s'y assit sur des branches qui l'enveloppaient de leurs feuillages. Se croyant en sûreté dans cet endroit, il perdit peu à peu la crainte de l'alguazil; et comme les hommes font ordinairement les plus belles réflexions du monde quand les fautes sont commises, il se représenta toute sa mauvaise conduite et se promit bien à lui-même, si jamais il se revoyait en fonds, de faire un meilleur usage de son argent. Il jura surtout qu'il ne serait jamais la dupe de ces faux amis qui entraînent un jeune homme dans la débauche, et dont l'amitié se dissipe avec les fumées du vin. Tandis qu'il s'occupait des différentes pensées qui se succédaient les unes aux autres dans son esprit, la nuit survint. Alors, se démêlant d'entre les branches et les feuilles qui le couvraient, il était prêt à se couler en bas, lorsqu'à la faible clarté d'une nouvelle lune il crut discerner une figure d'homme. A cette vue, qui lui rendit sa première peur, il s'imagina que c'était l'alguazil qui, l'ayant suivi à la piste, le cherchait dans ce bois; et sa frayeur redoubla quand il vit qu'au pied du même arbre sur lequel il était cet homme s'assit, après en avoir fait le tour deux ou trois fois.
Le Diable boiteux s'interrompit lui-même en cet endroit de son récit :
— Seigneur Zambullo, dit-il à don Cléophas, permettez-moi de jouir un peu de rembarras où je mets votre esprit en ce moment. Vous êtes fort en peine de savoir qui pouvait être ce mortel qui se trouvait là si mal à propos, et ce qui l'y amenait : c'est ce que vous apprendrez bientôt; je n'abuserai point de votre patience. Cet homme, après s'être assis au pied de l'arbre dont l'épais feuillage dérobait à ses yeux don Pablos, s'y reposa quelques instants : puis il se mit à creusjer la terre avec un poignard, et fit une profonde fosse où il enterra un sac de buffle; ensuite il combla la fosse, la recouvrit proprement de gazon, et se retira. Bahabon, qui avait observé tout avec une extrême attention, et dont les alarmes s'étaient changées en transports de joie, attenHit que l'homme se fût éloigné pour descendre de son arbre et aller déterrer le sac, où il ne doutait pas qu'il n'y eût de l'or ou de l'argent. Il se servit pour cela de son couteau; mais quand il n'en aurait pas eu, il se sentait tant d'ardeur pour ce travail, qu'avec ses seules mains il aurait pénétré jusqu'aux entrailles de la terre. D'abord qu'il eut le sac en sa puissance, il se mit à letâter; et persuadé qu'il y avait dedans des espèces, il se hâta de sortir du bois avec sa proie, craignant alors beaucoup moitis la rencontre de l'alguazil que celle de l'homme à qui le sac appartenait. Dans le ravissement où cet écolier était d'avoir fait un si bon coup, il marcha légèrement toute la nuit, sans tenir de route assurée, sans se sentir fatigué ni incommodé du fardeau qu'il portait; mais à la pointe du jour il s'arrêta sous des arbres, assez près du bourg de Molorido, moins, à la vérité, pour se reposer que pour satisfaire enfin la curiosité qu'il avait de savoir ce que son sac renfermait : il le délia donc avec ce' frémissement agréable qui vous saisit au moment que vous allez prendre un grand plaisir; il y trouva debonnes doubles pistoles, et, pour comble de joie, il en compta deux cent cinquante. Après les avoir comtemplées avec volupté, il rêva fort sérieusement à ce qu'il devait faire; et lorsqu'il eut formé sa résolution, il serra ses doublons dans ses poches, jeta le sac oe buffle, et se rendit à Molorido. Il s'y fit enseigner une hôtellerie, où, tandis qu'on lui préparait à déjeuner, il loua une mule, sur laquelle il retourna dès le jour même à Salamanque. Il s'aperçut bien, à la surprise qu'on y fit paraître en le revoyant, que l'on n'ignorait pas pourquoi il s'était éclipsé; mais il avait sa fable toute prête : il dit qu'ayant besoin d'argent, et que n'en recevant point de son pays, quoiqu'il eût écrit vingt fois pour qu'on lui en envoyât, il s'était déterminé à y faire un tour, et que le soir précédent, comme il arrivait à Molorido, il avait rencontré son fermier qui lui apportait des espèces; de manière qu'il se trouvait dans une situation
à détromper tous ceux qui le croyaient un homme sans bien. Il ajouta qu'il prétendait faire connaître à ses créanciers qu'ils avaient eu tort de pousser à bout un honnête homme, qui les aurait depuis longtemps contentés s'il eût eu des fermiers plus exacts à lui faire toucher ses revenus. Il ne manqua pas effectivement d'assembler chez lui, dès le lendemain, tous ses créanciers, et de les payer jusqu'au dernier sou. Les mêmes amis qui l'avaient abandonné dans sa misère ne surent pas plus tôt qu'il avait de l'argent frais, qu'ils revinrent à la charge; ils recommencèrent à le flatter, dans l'espérance de se divertir encore à ses dépens; mais il se moqua d'eux à son tour. Fidèle au serment qu'il avait fait dans le bois, il leur rompit en visière. Au lieu de reprendre son premier train, il ne songea plus qu'à faire des progrès dans la science des lois, et l'étude devint son unique occupation... Cependant, me direz-vous, il dépensait toujours à bon compte des doubles pistoles qui n'étaient point à lui. J'en demeure d'accord; il faisait ce que les trois quarts et demi des humains feraient aujourd'hui en pareil cas. Il avait pourtant dessein de les restituer quelque jour, si par hasard il découvrait à qui elles appartenaient; mais se reposant sur sa bonne intention, il les dissipait sans scrupule en attendant patiemment cette découverte, qu'il fit néanmoins une année après. Le bruit courut dans Salamanque qu'un bourgois de cette ville, nommé Ambrosio Piquillo, ayant été dans un bois pour y chercher un sac rempli de pièces d'or qu'il y avait enterré, n'avait trouvé que la fosse où il s'était avisé de le cacher, et que ce malheur réduisait enfin ce pauvre homme à la mendicité. Je dirai, à la louange de Bahabon, que les reproches secrets que sa conscience lui fit à cette nouvelle ne furent pas inutiles. Il s'informa où demeurait Ambrosio, et l'alla voir dans une petite salle basse où il y avait pour tous meubles une chaise et un grabat. « Mon ami, lui dit-il d'un air hypocrite, j'ai appris par la voix publique le fâcheux accident qui vous est arrivé, et la charité nous obligeant à nous aider les uns et les autres à proportion de notre pouvoir, je viens vous apporter un petit secours; mais je voudrais savoir de vous-même votre triste aventure. — Seigneur cavalier, répondit Piquillo, je vais vous la conter en deux mots. J'avais/un fils qui me volait; je m'en aperçus; et craignant qu'il ne mît la main sur un sac de buffle dans lequel il y avait deux cent cinquante doublons bien comptés, je crus ne pouvoir mieux faire que de les aller enterrer dans le bois où j'ai eu l'imprudence de les porter. Depuis ce jour malheureux, mon fils m'a pris tout ce que j'avais, et a disparu avec une femme qu'il a enlevée. Me voyant dans un déplorable état par le libertinage de ce mauvais enfant, ou plutôt par ma
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sotte bonté pour lui, j'ai voulu recourir à mon sac de buftle ; mais, hélas! cette seule ressource qui me restait pour subsister m'a cruellemementété ravie. » Cet homme ne put achever ces paroles sans sentir renouveler son affliction, et il répandit des pleurs en abondance. Don Pablos en fut attendri, et lui dit : « Mon cher Ambrosio, il faut se consoler de toutes les traverses qui arrivent dans la vie; vos larmes sont inutiles; elles ne vous feront pas retrouver vos doubles pistoles, qui, véritablement, son? perdues pour vous, si quelque fripon les possède. Mais que sait-on? elles peuvent être tombées entre les mains d'un homme de bien, qui ne manquera pas de vous les rapporter dès qu'il apprendra qu'elles sont à vous. Elles vous seront donc peut-être rendues; vivez dans cette espérance ; et en attendant une restitutuion si juste, ajouta-t-il en lui donnant dix doublons de ceux mêmes qui avaient été dans le sac de buffle, prenez ceci, et me venez voir dans huit jours. » Après lui avoir parlé de cette sorte, il lui dit son nom et sa demeure, et sortit tout confus des remercîments que lui faisait Ambrosio et des bénédictions qu'il en recevait.
Telles sont, pour la plupart, les actions généreuses : on se garderait bien de les admirer si Ton en pénétrait les motifs. Au bout de huit jours, Piquillo, qui n'avait pas oublié ce que don Pablos lui avait dit, alla chez lui. Bahabon lui fit un très bon accueil, et lui dit aff'ectueusement : « Mon ami, sur les bons témoignages qui m'ont été rendus de vous j'ai résolu de contribuer autant qu'il me serait possible à vous remettre sur pied : j'y veux employer mon crédit et ma bourse. Pour commencer à rétablir vos affaires, continua-t-il, savez-vous ce que j'ai fait? Je connais quelques personnes de distinction qui sont très charitables; j'ai été les trouver, et j'ai si bien su leur inspirer de la compassion pour vous, que j'en ai tiré deux cents écus que je vais vous donner. » En même temps il entra dans son cabinet, d'où il sortit un moment après avec un sac de toile où il avait mis cette somme en argent, et non en doublons, de peur que le bourgeois, en recevant de lui tant de doubles pistoles, ne s'avisât de soupçonner la vérité; au lieu que, par cette adresse, il parvenait plus sûrement à son but, qui était de faire la restitution d'une manière qui conciliât sa réputation avec sa conscience. Aussi Ambrosio était-il bien éloigné de penser que ces écus fussent de l'argent restitué : il les prit de bonne foi pour le produit d'une quête faite en sa faveur ; et après avoir remercié de nouveau don Pablos, il regagna sa petite salle basse, en bénissant le ciel d'avoir trouvé un cavalier qui s'intéressait pour lui si vivement. Il rencontra le lendemain dans la rue un de ses amis qui n'était guère mieux que lui dans ses affaires, et qui
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lui dit : « Je pars dans deux jours pour aller m'embarquer à Cadix, où bientôt un vaisseau doit mettre à la voile pour la Nouvelle-Espagne : je ne suis pas content de ma condition dans ce pays-ci, et le cœur me dit que je serai plus heureux au Mexique. Je vous conseillerais de m'accompagner si vous aviez devant vous cent écus seulement. Je ne serais pas en peine d'en avoir deux cents, répondit Piquillo : j'entreprendrais volontiers ce voyage, si j'étais sûr de gagner ma vie aux Indes. » Là-dessus son ami lui vanta la fertilité de la Nouvelle-Espagne, et lui fît envisager tant de moyens de s'y enrichir, qu'Ambrosio, se laissant persuader, ne pensa plus qu'à se préparer à partir avec lui pour Cadix. Mais avant que de quitter Salamanque, il eut soin de faire tenir une lettre à Bahabon, par laquelle il lui mandait que, trouvant une belle occasion de passer aux Indes, il voulait en profiter, pour voir si la fortune lui serait plus favorable ailleurs que dans son pays; qu'il prenait la liberté de lui donner cet avis, en l'assurant qu'il conserverait éternellement le souvenir de ses bontés. Le départ d'Ambrosio causa quelque chagrin à don Pablos, qui voyait par là déconcerter le plan qu'il avait de s'acquitter peu à peu; mais considérant que dans quelques années ce bourgeois pourrait revenir à Salamanque, il se consola insensiblement, et s'attacha plus que jamais à l'étude du droit civil et du droit canon. Il y fit de si grands progrès tant par son application que par la vivacité de son esprit, qu'il devint le plus brillant sujet de l'université, qui le choisit enfin pour son recteur. Il ne se contenta pas de soutenir cette dignité par une profonde science, il travailla si fort sur lui, qu'il acquit toutes les vertus d'un homme de bien. Pendant son rectorat, il apprit qu'il y avait dans les prisons de Salamanque un jeune garçon accusé de rapt, et près de perdre la vie. Alors se ressouvenant que le fils de Piquillo avait enlevé une femme, il s'informa qui était le prisonnier; et ayant découvert que c'était le fils d'Ambrosio lui-même,, il entreprit sa défense. Ce qu'il y a d'admirable dans la science des lois, c'est qu'elle fournit des armes pour et contre; et comme notre recteur la possédait à fond, il s'en servit utilement pour l'accusé : il est bien vrai qu'il joignit à cela le crédit de ses amis et les plus fortes sollicitations, ce qui opéra plus que tout le reste. Le coupable sortit donc de cette affaire plus blanc que neige. Il alla remercier son libérateur, qui lui dit : « C'est à la considération de votre père que je vous ai rendu service. Je l'aime : et, pour vous en donner une nouvelle marque, si vous voulez demeurer dans cette ville et y mener une vie d'honnête homme, j'aurai soin de votre fortune ; si, à l'exemple d'Ambrosio, vous souhaitez de faire le voyage des-
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Indes, vous pouvez compter sur cinquante pistoles ; je vous en fais bon. » Le jeune Piquillo lui répondit : « Puisque j'ai le bonheur d'être protégé de Votre Seigneurie, j'aurais tort de m'éloigner d'un séjour où je jouis d'un si grand avantage ; je ne sortirai point de Salamanque, et je vous proteste d'y tenir une conduite dont vous serez satisfait. » Sur cette assurance, le recteur lui mit dans la main une vingtaine de pistoles, en lui disant : « Tenez, mon ami, attachez-vous à quelque honnête profession, employez bien votre temps, et soyez sûr que je ne vous abandonnerai point. » Deux mois après cette aventure, il arriva que le jeune Piquillo, qui de temps en temps venait faire sa cour à don Pablos, parut un jour tout en pleurs devant lui. « Qu'avez-vous? lui dit Bahabon. — Seigiieur, répondit le fils d'Ambrosio, je viens d'apprendre une nouvelle qui me déchire le cœur. Mon père a été pris par un corsaire algérien, et il est actuellement dans les fers. Un vieillard de Salamanque, qui revient d'Alger, où il a été dix ans captif, et que les pères de la Merci ont racheté depuis peu, m'a dit tout à l'heure l'avoir laissé dans l'esclavage. Hélas! ajouta-t-il en se frappant la poitrine et s'arrachant les cheveux, misérable que je suis! c'est moi, dont le libertinage a réduit mon père à cacher son argent et à se bannir de sa patrie I c'est moi qui l'ai livré au barbare qui l'accable de chaînes! Ah! seigneur don Pablos, pourquoi m'avezvous tiré des mains de lajustice? Puisque vous aimez mon père, il fallait être son vengeur et me laisser expier par ma mort le crime d'avoir causé tous ses malheurs. » A ce discours, qui marquait un fripon de fils converti, le recteur fut touché de la douleur que le jeune Piquillo faisait paraître. « Mon enfant, lui dit-il, je vois avec plaisir que vous vous repentez de vos fautes passées; essuyez vos larnies; il suffit que je sache ce qu'Ambrosio est devenu pour vous assurer que vous le reverrez; sa délivrance ne dépend que d'une rançon dont je me charge; quelques maux qu'il puisse avoir soufferts, je suif persuadé qu'à son retour, trouvant en vous un fils sage et plein de tendresse pour lui, il ne se plaindra plus de son mauvais sort, n Don Pablos, par cette promesse, renvoya le fils d'Ambrosio tout consolé, et, trois ou quatre jours après, il partit pour Madrid, où, étant arrivé, il remit aux religieux de la Merci une bourse où il y avait cent pistoles, avec un petit papier sur lequel ces paroles étaient écrites : « Cette somme est donnée aux Pères de la Rédemption pour le rachat d'un pauvre bourgeois de Salamanque, appelé Ambrosio Piquillo, captif à Alger. )> Ces bons religieux, dans ce voyage qu'ils viennent de faire àxVlger, n'ont pas manqué de suivre l'intention du recteur; ils ont racheté Ambre-
sio, qui est cet esclave dont vous avez admiré l'air tranquille. — Mais il me semble, dit don Gléophas, que Bahabon n'en doit plus guère de reste à ce bourgeois.
— Don Pablos pense autrement que vous, répondit Asmodée. Il restituera le principal et les intérêts; la délicatesse de sa conscience vajusqu'à se faire un scrupule de posséder le bien qu'il a gagné depuis qu'il est recteur; et quand il reverra Piquillo, il a dessein de lui dire : « Ambrosio, mon ami, ne me regardez plus comme votre bienfaiteur; vous ne voyez en moi que le fripon qui a déterré l'argent que vous aviez caché dans un bois; ce li'est point assez que je vous rende vos deux cent cinquante doublons, puisque je m'en suis servi pour parvenir au rang que je tiens dans le monde; tous mes efTets vous appartiennent; je n'en veux retenir que ce qu'il vous plaira que...
Le Diable boiteux s'arrêta tout court en cet endroit; il lui prit un frisson, et il changea de visage.
— Qu'avez-vous? lui dit l'écolier; quel mouvement extraordinaire vous agite et vous coupe subitement la parole?
— Ah! seigneur Leandro, s'écria le démon d'une voix tremblante, quel malheur pour moi! Le magicien qui me tenait prisonnier dans une bouteille vient de s'apercevoir que je ne suis plus dans son laboratoire : il va me rappeler par des conjurations si fortes, que je n'y pourrai résister.
— Que j'en suis mortifié ! dit don Gléophas tout attrendri ; quelle perte je vais faire! Hélas! nous allons nous séparer pour jamais.
— Je ne le crois pas, répondit Asmodée; le magicien peut avoir besoin de mon ministère; et si j'ai le bonheur de lui rendre quelque service, peut-être par reconnaissance me remettra-t-il en liberté; si cela arrive, comme je l'espère, comptez que je vous rejoindrai aussitôt, à condition que vous ne révélerez à personne ce qui s'est passé cette nuit entre nous; car si vous aviez l'indiscrétion d'en faire confidence à quelqu'un, je vous avertis que vous ne me reverriez plus... Ce qui me console un peu d'être obligé de vous quitter, poursuivit-il, c'est que du moins j'ai fait votre fortune. Vous épouserez la belle Séraphine, que j'ai rendue folle de vous; le seigneur don Pèdre de Escolano, son père, est dans la résolution de vous la donner en mariage ; ne laissez point échapper un si bel établissement. Mais, miséricorde! ajouta-t-il, j'entends déjà le magicien qui me conjure; tout l'enfer est effrayé des paroles terribles que prononce ce redoutable cabaliste. Je ne puis demeurer plus longtemps avec Votre Seigneurie. Jusqu'au revoir, cher Zambullo.,
En achevant ces mots, il embrassa don Gléophas, et disparut après l'avoir transporté dans son appartement.
Le seigneur don Pèdre de Escolano présente Leandro Ferez, à sa fille Séraphine, comme le gentilhomme qui la délivrée des flammes.
XXI. — De ce (jue (it don Cléophas après que le Diable boiteux se fut éloigné de lui, et de quelle façon l'auteur de cet ouvrage a jugé à propos de le finir.
Un moment après la retraite d'Asmodée, l'écolier, se sentant fatigué d'avoir été toute la nuit sur ses jambes, et de s'être donné beaucoup de mouvement, se déshabilla et se mit au lit pour prendre quelque repos. Dans l'agitation où étaient ses esprits, il eut bien de la peine à s'endormir; mais enfm, payant avec usure à Morphée le tribut que lui doivent tous les mortels, il tomba dans un assoupissement léthargique où il passa la journée et la nuit suivante.
Il y avait déjà vingt-quatre heures qu'il était dans cet état, quand don Luis de Lujan, jeune cavalier de ses amis, entra dans sa chambre en criant de toute sa force :
— Holà! ho! seigneur don Cléophas, debout! A ce bruit, ZambuUo se réveilla.
— Savez-vous, lui dit don Luis, que vous êtes couché depuis hier matin?
— Cela n'est pas possible, répondit Leandro.
— Rien n'est plus vrai, répliqua son ami; vous avez fait deux fois le tour du cadran. Toutes les personnes de cette maison me l'ont assuré.
L'écolier, étonné d'un si long sommeil, craignit d'abord que son aventure avec le Diable boiteux ne fût qu'une illusion; mais il ne pouvait le croire; et lorsqu'il se rappelait certaines circonstances, il ne doutait plus de la réalité de ce qu'il avait vu; cependant, pour en être plus certain, il se leva, s'habilla promptement, et sortit avec don Luis, qu'il mena vers la porte du Soleil sans lui dire pourquoi. Quand ils furent arrivés là, et que don Cléophas aperçut l'hôtel de don Pèdre presque tout réduit en cendres, il feignit d'en être surpris.
— Que vois-je? dit-il. Quel ravage le feû a fait ici ! A qui appartenait cette malheureuse maison? Y a-t-il longtemps qu'elle est brûlée?
Don Luis de Lujan répondit à ces deux questions, et lui dit ensuite :
— Cet incendie fait moins de bruit dans la ville par le dommage considérable qu'il a causé que par une particularité que je vais vous apprendre. Le seigneur don Pèdre de Escolano a une fille unique qui est belle comme le jour; on dit qu'elle était dans une chambre pleine de llamme et de fumée, où elle devait périr
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nécessairement, et que néanmoins elle a été sauvée par utl jeune cavalier dont je ne sais pas encore le nom; cela fait le sujet de tous les entretiens de Madrid. On élève jusqu'aux nues la valeur de ce cavalier, et l'on croit que, pour prix d'une action si hardie, quoiqu'il ne soit qu'un simple gentilhomme, il pourra bien obtenir la fille du seigneur don Pèdre.
Leandro Ferez écouta don Luis sans faire semblant de prendre le moindre intérêt à ce qu'il disait; puis, se débarrassant bientôt de lui sous un prétexte spécieux, il gagna le Prado, oij, s'étant assis sous des arbres, il se plongea dans une profonde rêverie. Le Diable boiteux vint d'abord occuper sa pensée. « Je ne puis, disait-il, trop regretter mon cher Asmodée; il m'aurait fait faire le tour du monde en peu de temps, et j'aurais voyagé sans éprouver les incommodités des voyages : je fais sans doute une grande perte; mais, ajouta-t-il un moment après, elle n'est peutêtre pas irréparable : pourquoi désespérer de revoir ce démon? Il peut arriver, comme il l'a dit lui-même, que le magicien lui rende incessamment la liberté. » Pensant ensuite à don Pèdre et à sa fille, il prit la résolution d'aller chez eux, poussé par la seule curiosité de voir la belle Séraphine.
Dès qu'il parut devant don Pèdre, ce seigneur courut à lui les bras ouverts, en disant :
— Soyez le bienvenu, généreux cavalier, je commençais à me plaindre de vous. Eh quoi! disais-je, don Cléophas, après les instances que je lui ai faites de me venir voir, est encore à s'offrir à mes yeux! qu'il répond mal à l'impatience que j'ai de lui témoigner l'estime et l'amitié que je sens pour lui!
ZambuUo baissa respectueusement la tête à ce reproche obligeant, et dit au vieillard, pour s'excuser, qu'il avait craint de l'incommoder dans l'embarras où il avait jugé qu'il devait être le jour précédent.
— Je ne suis pas satisfait de cette excuse, répliqua don Pèdre; vous ne sauriez être incommode dans une maison où l'on serait, sans votre secours, dans la plus grande tristesse. Mais, ajoutat-il, suivez-moi, s'il vous plaît; vous avez d'autres remerciements que les miens à recevoir.
En parlant de cette sorte, il le prit par la main, et le conduisit à l'appartement de Séraphine. Cette dame venait de faire la sieste.
— Ma fille, lui dit son père, je viens vous présenter le gentilhomme qui vous a si courageusement sauvé la vie : marquez-lui jusqu'à quel point vous êtes pénétrée de ce qu'il a fait pourvous^ puisque l'état où vous étiez avant-hier ne vous le permit pas.
Alors la senora Seraphina, ouvrant une bouche de rose, adressa
la parole à Leandro Ferez, et lui fit un compliment qui charmerait tous mes lecteurs si je pouvais le rapporter mot pour mot : mais comme il ne m'a point été rendu fidèlement, j'aime mieux le passer sous silence que de le défigurer. Je dirai seulement que don Cléophas crut voir et entendre une divinité ; qu'il fut pris en même temps par les yeux et par les oreilles : il conçut aussitôt pour elle un amour violent; mais bien loin de la regarder comme une personne qu'il ne pouvait manquer d'épouser, il douta, malgré tout ce que le démon lui avait dit, que l'on voulût payer d'un si beau prix le service qu'on s'imaginait qu'il avait rendu. Plus il la trouvait charmante, moins il osait se flatter de l'obtenir. Ce qui acheva de le rendre tout à fait incertain d'un si grand avantage, c'est que don Pèdre, dans la longue conversation qu'ils eurent ensemble, ne toucha point cette corde-là, et ne fit que l'accabler d'honnêtetés, sans lui laisser entrevoi^ qu'il eût la moindre envie d'être son beau-père. De son côté, Séraphine, aussi polie que son père, tint des discours pleins de reconnaissance, sans se servir d'aucune expression qui pût donner sujet à Zambullo de penser qu'elle fût amoureuse de lui ; de sorte qu'il sortit de chez le seigneur Escolano avec beaucoup d'amour et fort peu d'espérance.
— Asmodée, mon ami, disait-il en s'en retournant au logis, comme s'il eût été encore avec ce Diable, quand vous m'avez assuré que don Pèdre était dans la disposition de me faire son gendre, et que Séraphine brûlait d'une vive ardeur que vous lui avez inspirée pour moi, il faut que vous ayez voulu vous égayer à mes dépens, ou bien que vous ne sachiez pas mieux le présent que l'avenir.
Notre écolier fut fâché d'avoir été chez cette dame; et regardant la passion qu'il avait pour elle comme un amour malheureux qu'il fallait vaincre, il résolut de ne rien épargner pour cela : il fit plus, il se reprocha le désir qu'il avait eu de pousser sa pointe, supposé qu'il eût trouvé le père dispose à lui accorder sa fille; et il se représenta qu'il était honteux de devoir son bonheur à un artifice.
Il était encore plein de ces réflexions lorsque don Pèdre, l'ayant envoyé chercher le jour suivant, lui dit :
— Seigneur Leandro Perez, il est temps que je vous prouve par des actions qu'en m'obligeant vous n'avez pas fait plaisir à un de ces courtisans qui se contenteraient, à ma place, de vous donner de l'eau bénite de cour; je veux que Séraphine soit ellemême la récompense du péril que vous avez couru pour elle; je l'ai consultée là-dessus, et je la vois prête à m'obéir sans répugnance : je vous dirai même que j'ai reconnu mon sang quand
je lui ai jitu[)UNf jtom époux son libérateur. Elle en a marqué sa Joie par un transport qui m'a fait connaître que sa générosité répondait à la mienne. C'est donc une chose résolue, vous épouserez ma fille.
Après avoir ainsi parlé, le bon seigneur de Escolano, qui s'attendait avec raison que don Cléophas lui rendrait de très humbles grâces d'une si grande faveur, fut assez surpris de le trouver interdit et embarrassé.
— Parlez, ZambuUo, lui dit-il, que faut-il que je pense du désordre oii vous met la proposition que je vous fais? qui peut vous révolter contre elle? Un simple gentilhomme doit-il se refuser à une alliance dont un grand se tiendrait honoré? La nob-lesse de ma maison a-t-elie quelque tache que j'ignore?
— Seigneur, répondit Leandro, je ne sais que trop la distance que le ciel a mise entre nous.
— Pourquoi donc, reprit don Pèdre, paraissez-vous si peu content d'un mariage qui vous fait tant d'honneur? Avouezle-moi, don Cléophas, vous aimez quelque dame qui a reçu votre foi, et son intérêt s'oppose en ce moment à votre fortune.
— Si j'avais une maîtresse à qui je fusse lié par des serments, répondit l'écolier, rien sans doute ne serait capable de me les faire trahir. Mais ce n'est point cette raison qui m'empêche de profiter de vos bontés : un sentiment de délicatesse veut que je renonce au glorieux établissement que vous me proposez; et loin de vouloir abuser de votre erreur, je vais vous détromper : je ne suis point le libérateur de Séraphine.
— Qu'entends-je! s'écria le vieillard fort étonné : ce n'est pas vous qui l'avez délivrée des flammes qui l'allaient consumer? ce n'est point vous qui avez fait une action si hardie?
— Non, seigneur, répondit ZarabuUo; tout mortel l'aurait vainement entrepris, et je veux bien vous apprendre que c'est un Diable qui a sauvé votre fille.
Ces paroles augmentèrent la surprise de don Pèdre, qui, ne croyant pas les devoir prendre au pied de la lettre, pria l'écolier de parler plus clairement. Alors Leandro, sans se soucier de perdre l'amitié d'Asmodée, raconta tout ce qui s'était passé entre ce démon et lui. Après quoi le vieillard reprit la parole et dit à don Cléophas :
— La confidence que vous venez de me faire me confirme dans le dessein de vous donner ma fille; vous êtes son premier libérateur. Si vous n'eussiez pas prié le Diable boiteux de l'arracher à la mort qui la menaçait, il n'aurait pas manqué de la laisser périr. C'est donc vous qui avez conservé les jours de Séraphine :
en un mot, vous la méritez, et je vous l'offre avec la moitié de mon bien.
Leandro Ferez, à ces mots qui levaient tous ses scrupules, se jeta aux pieds de don Pèdre pour le remercier de ses bontés. Peu de temps après, ce mariage se fit avec une magnificence convenable à riiéritier du seigneur de Escolano, et à la grande satisfaction des parents de notre écolier, lequel demeura par là bien payé de quelques heures de liberté qu'il avait procurées au Diable boiteux.
LLbA'Jt. U.
TABLE DES iMAÏlÈHES