LIVRE HUITIEME
lions, à toucher l'argent des fermiers; en un mol, je me mêlais des biens de la campagne, et tous les mois je rendais mes comptes à don Diègue, qui, malgré tout le bien que mon chef d'office lui avait dit de moi, les épluchait avec beaucoup d'attention. C'était ce que je demandais. Quoique ma droiture eût été si mal payée chez mon dernier maître, j'avais résolu de ,1a conserver toujours.
Un jour nous apprîmes que le feu avait pris au château de Lerme, et que plus de la moitié était réduite en cendres. Je me transportai aussitôt sur les lieux pour examiner le dommage. Là, m'étant informé avec exactitude des circonstances de l'incendie, j'en composai une ample relation que Monteser fit voir au duc de Lerme. Ce ministre, malgré le chagrin qu'il avait d'apprendre une si mauvaise nouvelle, fut frappé de la relation, et ne put s'empêcher de demander qui en était l'auteur. Don Diègue ne se contenta pas de le lui dire : il lui parla de moi si avantageusement, que Son Excellence s'en ressouvint six mois après, à l'occasion d'une histoire que je vais raconter, et sans laquelle peut-être je n'aurais jamais été employé à la cour. La voici :
Il demeurait alors dans la rue des Infantes une vieille dame appelée Inésile de Gantarilla *. On ne savait pas certainement de quelle naissance elle était. Les uns la disaient fille d'un faiseur de luths, et les autres d'un commandeur de l'ordre de Saint- Jacques. Quoi qu'il en soit, c'était une personne prodigieuse. La nature lui avait donné le privilège singulier de charmer les hommes pendant le cours de sa vie, qui durait encore après quinze lustres accomplis. Elle avait été l'idole des seigneurs de la vieille cour, et elle se voyait adorée de ceux de la nouvelle. Le temps, qui n'épargne pas la beauté, s'exerçait en vain sur la sienne; il la flétrissait sans lui ôter le pouvoir de plaire. Un air de noblesse, un esprit enchanteur et des grâces naturelles lui faisaient faire des passions jusque dans sa vieillesse.
Un cavalier de vingt-cinq ans, don Valerio de Luna, un des secrétaires du duc de Lerme, voyait Inésile ; il en devint amoureux. Il se déclara, fît le passionné, et poursuivit sa proie avec toute la fureur que l'amour et la jeunesse sont capables d'inspirer. La dame, qui avait ses raisons p^^ur ne vouloir pas se rendre à ses désirs, ne savait que faire pour les modérer. Elle crut pourtant un jour en avoir trouvé le moyen : elle fit passer le
1. Inésile de Gantarilla est Ninon de Lenclos. L'aventure racontée par Lesag-e est authentique. Le jeune Villarceau, fils naturel de Ninon, se suicida après que sa mère, à qui il venait de déclarer son amour, lui eut appris les liens qui les unissaient tous les deux.
jeune homme dans son cabinet, et là, lui montrant une pendule qui était sur une table : Voyez, lui dit-elle, l'heure qu'il est! Il y a aujourd'hui soixante-quinze ans que je vins au monde à pareille heure. En bonne foi, me siérait-il d'avoir des galanteries à mon âge? Rentrez en vous-même, mon enfant; étouffez des sentiments qui ne conviennent ni à vous ni à moi. A ce discours sensé, le cavalier, qui ne reconnaissait plus l'autorité de la raison, répondit à la dame, avec toute l'impétuosité d'un homme possédé des mouvements qui l'agitaient : Cruelle Inésile, pourquoi avez-vous recours à ces frivoles adresses? Pensez-vous qu'elles puissent vous changer à mes yeux? Ne vous flattez pas d'une si fausse espérance. Que vous soyez telle que je vous vois, ou qu'un charme trompe ma vue, je ne cesserai point de vous aimer. Eh bien, reprit-elle, puisque vous êtes assez opiniâtre pour persister dans la résolution de me fatiguer de vos soins, ma maison désormais ne sera plus ouverte pour vous. Je vous l'interdis, et vous défends de paraître jamais devant moi.
Vous croyez peut-être, après cela, que don Valerio, déconcerté de ce qu'il venait d'entendre, fit une honnête retraite. Au contraire, il n'en devint que plus importun. L'amour fait dans les amants le même effet que le vin dans les ivrognes. Le cavalier pria, gémit; et, passant tout à coup des prières aux emportements, il voulut avoir par la force ce qu'il ne pouvait obtenir autrement. Mais la dame, le repoussant avec courage, lui dit d'un air irrité : Arrêtez, téméraire; je vais mettre un frein à votre folle ardeur. Apprenez que vous êtes mon fils.
Don Valerio fut étourdi de ces paroles, il suspendit sa violence. Mais, s'imaginant qu'Inésile ne parlait ainsi que pour se soustraire à ses sollicitations, il lui répondit : Vous inventez cette fable pour vous dérober à mes désirs. Non, non, interrompit-elle, je vous révèle un mystère que je vous aurais caché si vous ne m'eussiez pas réduite à la nécessité de vous le découvrir. Il y a vingt-six ans que j'aimais don Pèdre de Luna, votre père, qui était alors gouverneur de Ségovie; vous devîntes le fruit de nos amours; il vous reconnut, vous fit élever avec soin; et, outre qu'il n'avait point d'autre enfant, vos bonnes qualités le déterminèrent à vous laisser du bien. De mon côté, je ne vous ai point abandonné : sitôt que je vous ai vu entrer dans le monde, je vous ai attiré chez moi, pour vous inspirer ces manières polies qui sont si nécessaires à un galant homme, et que les femmes seules peuvent donner aux jeunes cavaliers. J'ai plus fait : j'ai employé tout mon crédit pour vous mettre chez le premier ministre. Enfin, je me suis intéressée pour vous comme je le devais pour un fils. Après cet aveu, prenez votre parti. Si vous