LIVRE HUITIEME
:'0uvez épurer vos sentiments, et ne regarder en moi qu'une nèro, je ne vous bannis point de -ma présence, et j'aurai pour 'US toute la tendresse que j'ai eue jusqu'ici. Mais si vous n'êtes , as capable de cet effort, que la nature et la raison exigent de •us, fuyez dès ce moment, et me délivrez de l'horreur de vous voir.
Inésile parla de cette sorte. Pendant ce temps-là, don Valerio gardait un morne silence; on eût dit qu'il rappelait sa vertu, et qu'il allait se vaincre lui-même. C'est à quoi il ne pensait nullement. Il méditait un autre dessein, et préparait à sa mère un j)ectacle bien différent. Ne pouvant se consoler de l'obstacle qui s opposait à son bonheur, il céda lâchement à son désespoir. Il tira son épée et se l'enfonça dans le sein. Il se punit comme un autre Œdipe, avec cette différence que le Thébain s'aveugla de regret d'avoir consommé le crime, et que, au contraire, le Castillan se perça de douleur de ne le pouvoir commettre.
Le malheureux don Valerio ne mourut pas sur-le-champ du coup qu'il s'était porté. Il eut le temps de se reconnaître, et de demander pardon au ciel de s'être lui-même ôté la vie. Comme il laissa par sa mort un poste de secrétaire vacant chez le duc de Lerme, ce ministre, qui n'avait pas oublié ma relation d'incendie, non plus que l'éloge qu'on lui avait fait de moi, me choisit pour remplacer ce jeune homme.
II. — Gil Blas est présenté au duc de Lerme, qui le reçoit au nombre de ses secrétaires; ce ministre le fait travailler et est content de son travail.
Ce.iut Monteser qui m'annonça cette agréable nouvelle, et me dit : Ami Gil Blas, quoique je ne vous perde pas sans regret, je vous aime trop pour n'être pas ravi que vous succédiez à don Valerio. Vous ne manquerez pas de faire une belle fortune, pourvu que vous suiviez les deux conseils que j'ai à vous donner : le premier, c'est de paraître tellement attacj||é à Son Excellence, qu'elle ne doute pas que vous ne lui soyez entièrement dévoué; et le second, c'est de bien faire votre cour au seigneur don Rodrigue de Calderone; car cet hpmme-là manie comme une cire molle l'esprit de son maître. Si vous avez le bonheur de vous acquérir la bienveillance de ce secrétaire favori, vous irez loin en peu de temps ; c'est une chose dont j'ose hardiment vous répondre.
Seigneur, dis-je à don Diègue, après lui avoir rendu grâces de
ses bons avis, apprenez-moi, s'il vous plaît, de quel caractère est don Rodrigue. J'en ai quelquefois entendu parler dansle monde. On me l'a peint comme un assez mauvais sujet; mais je me défie des portraits que le peuple fait des personnes qui sont en place à la cour, quoiqu'il en juge sainement quelquefois. Dites-moi donc, je vous prie, ce que vous pensez du seigneur Galderone. Vous me demandez une chose délicate, répondit le surintendant avec un souris malin. Je dirais à un autre que vous, sans hésiter, que c'est un très honnête gentilhomme, et qu'on n'en saurait dire que du Lien; mais je veux avoir de la franchise avec vous. Outre que je vous crois un garçon fort discret, il me semble que je vous dois parler à cœur ouvert de don Rodrigue, puisque je vous ai conseillé de le bien ménager; autrement ce serait ne vous obliger qu'à demi.
Vous saurez donc, poursuivit-il, que de simple domestique qu'il était de Son Excellence, lorsqu'elle ne portait encore que le nom de François de Sandoval, il est parvenu par degrés au poste de premier secrétaire. On n'a jamais vu d'homme plus fier. Il ne répond guère aux politesses qu'on lui fait, à moins que de fortes raisons ne l'y obligent. En un mot, il se regarde comme un collègue du duc de Lerme; et dans le fond, on dirait qu'il partage avec lui l'autorité de premier ministre, puisqu'il fait donner des charges et des gouvernements à qui bon lui semble. Le public en murmure souvent; mais c'est de quoi il ne se met guère en peine : pourvu qu'il tire des paraguantes d'une affaire, il se soucie fort peu des épilogueurs. Vous concevez bien par ce que je viens de vous dire, ajouta don Diègue, quelle conduite vous avez à tenir avec un mortel si orgueilleux. Oh ! que oui, lui dis-je ; laissezmoi faire. Il y aura bien du malheur si je ne me fais pas aimer de lui. Quand on connaît le défaut d'un homme à qui l'on veut plaire, il faut être bien maladroit pour n'y pas réussir. Cela étant, reprit Monteser, je vais vous présenter tout à l'heure au duc de Lerme.
Nous allâmes dans le moment chez ce ministre, que nous trouvâmes, dans une grande salle, occupé.^ donner audience. Il y avait là plus de monde que chez le roi. Je vis des commandeurs et des chevaliers de Saint-Jacques et de Calatrava, qui sollicitaient des gouvernements et des vice-royautés ; des évêques qui, ne se portant pas bien dans leurs diocèses, voulaient, seulement pour changer d'air, devenir archevêques; et de bons pères de Saint- Dominique et de Saint-François, qui demandaient humblement des évêchés. Je remarquai aussi des officiers réformés qui faisaient le même rôle qu'y avait fait ci-devant le capitaine Chinchilla, c'est-à-dire qui se morfondaient dans l'attente d'une pen-
Blas ot Monteser, en arrivant chez le duc de Lerme, trouvent ce ministre occupé à donner audience.