‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 22 sur 146 · LIVRE HUITIEME 4o · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIEME 4o

alllllt-^ juivuiiis : Primo, que si le prince d'Espa^iic, ^ui le rapport qu'on lui ferait des agrt^ments de Catalina, prenait feu et se déterminait à lui faire une visite nocturne, j'aurais soin d'en informer les dames; comme aussi de la nuit qui serait choisie pour cet effet. Secundo, que le prince ne pourrait s'introduire chez lesdites dames qu'en galant ordinaire, et accompagné seulement de moi et de son Mercure en chef.

Après cette convention, la tante et la nièce me firent toutes les amitiés du monde; elles prirent avec moi un air de familiarité, à la faveur duquel je hasardai quelques accolades qui ne furent pas trop mal reçues; et lorsque nous nous séparâmes, elle m'embrassèrent d'elles-mêmes en me faisant toutes les caresses imaginables. C'est une chose merveilleuse que la facilité avec laquelle il se forme une liaison entre les courtiers de galanterie et les femmes qui ont besoin d'eux. On aurait dit, en me voyant sortir de là si favorisé, que j'eusse été plus heureux que je ne l'étais.

Le comte de Lemos sentit une extrême joie quand je lui annonçai que j'avais fait une découverte telle qu'il la pouvait souhaiter. Je lui parlai de Catalina dans des termes qui lui donnèrent envie de la voir. Je le menai chez elle la nuit suivante, et il m'avoua que j'avais fort bien rencontré. Il dit aux dames qu'il ne doutait nullement que le prince d'Espagne ne fût fort satisfait de la maîtresse que je lui avais choisie, et qu'elle, de son côté, aurait sujet d'être contente d'un tel amant; que ce jeune prince était généreux, plein de douceur et de bonté; enfin il les assura que, dans quelques jours, il le leur amènerait de la façon qu'elles le désiraient, c'est-à-dire sans suite et sans bruit. Ce seigneur prit là-dessus congé d'elles, et je me retirai avec lui.

Nous rejoignîmes son équipage dans lequel nous étions venus tous deux, et qui nous attendait au bout de la rue. Ensuite il me conduisit à mon hôtel, en me chargeant d'instruire le lendemain son oncle de cette aventure ébauchée, et de le prier de sa part de lui envoyer un millier de pistoles pour la mettre à fin.

Je ne manquai pas le jour suivant d'aller rendre au duc de Lerme un compte exact de tout ce qui s'était passé. Je ne lui cachai qu'une chose. Je ne lui parlai point de Scipion; je me donnai pour l'auteur de la découverte de Catalina; car on se fait un honneur de tout auprès des grands.

Je m'attirai par là des compliments à mi-sucre. Monsieur Gil Blas, me dit le ministre d'un air railleur, je suis ravi qu'avec tous vos autres talents vous ayez encore celui de déterrer les beautés obligeantes ! Quand j'en voudrai quelques-unes, vous

rouverez bon que je m'adresse à vous. Monseigneur, lui répon-

lis-je sur le même ton, je vous remercie de la prélérence; mais

VOUS me permettrez de vous dire que je me ferai un scrupule de procurer ces sortes de plaisirs à Votre Excellence. Il y a si longtemps que le seigneur don Rodrigue est en possession de cet emploi-là, qu'il y aurait de l'injustice à l'en dépouiller. Le duc sourit de ma réponse ; puis, changeant de discours, il me demanda si son neveu n'avait pas besoin d'argent pour cette équipée. Pardonnez-moi, lui dis-je, il vous prie de lui envoyer mille pistoles. Eh bien, reprit le ministre, tu n'as qu'à les lui porter; dis-lui qu'il ne les ménage point, et qu'il applaudisse à toutes les dépenses que le prince souhaitera de faire.

XI. — De la visite secrète et des présents que le prince d'Espagne fit à Catalina.

J'allai porter à l'heure même cinq cents doubles pistoles au comte de Lemos. Vous ne pouviez venir plus à propos, me dit ce seigneur. J'ai parlé au prince; il a mordu à la grappe; il brûle d'impatience de voir Catalina. Dès la nuit prochaine il veut se dérober secrètement de son palais pour se rendre chez elle, c'est une chose résolue; nos mesures sont déjà prises pour cela. Avertissez-en les dames, et leur donnez l'argent que vous m'apportez; il est bon de leur faire connaître que ce n'est point un amant ordinaire qu'elles ont à recevoir; d'ailleurs, les bienfaits des princes doivent devancer leurs galanteries. Gomme vous l'accompagnerez avec moi, poursuivit-il, ayez soin de vous trouver ce soir à son coucher; il faudra de plus que votre carrosse, car je juge à propos de nous en servir, nous attende à minuit aux environs du palais.

Je me rendis aussitôt chez les dames. Je ne vis point Catalina; on me dit qu'elle reposait. Je ne parlai qu'à la senora Mencia. Madame, lui dis-je, excusez-moi, de grâce, si je parais dans votre maison pendant le jour; mais je ne puis faire autrement; il faut bien que je vous avertisse que le prince d'Espagne viendra chez vous cette nuit; et voici, ajoutai-je en lui mettant entre les mains un sac où étaient les espèces, voici une offrande qu'il envoie au temple de Cythère pour s'en rendre les divinités favorables. Je ne vous ai pas, comme vous voyez, engagée dans une mauvaise affaire. Je vous en suis redevable, répondit-elle; niais apprenezmoi, seigneur de Santillane, si le prince aime la musique. Il l'aime, repris-je, à la folie. Rien ne le divertit tant qu'une belle voix accompagnée d'un luth touché délicatement. Tant mieux! s'écriu-t-elle toute transportée de joie; vous me charmez en me

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