‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 23 sur 146 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

disant cela, car ma nièce a un gosier de rossignol et joue du luth à ravir; elle danse même parfaitement. Vive Dieu! m'écriai-je à mon tour, voilà bien des perfections, ma tante : il n'en faut pas tant à une fille pour faire fortune; un seul de ces talents lui suffit pour cela.

Ayant ainsi préparé les voies, j'attendis l'heure du coucher du prince. Lorsqu'elle fut arrivée, je donnai mes ordres à mon cocher et je rejoignis le comte de Lemos, qui me dit que le prince, pour se défaire plus tôt de tout le monde, allait l'oindre une légère indisposition, et même se mettre au lit pour mieux persuader qu'il était malade ; mais qu'il se relèverait une heure après et gnagnerait par une porte secrète un escalier dérobé qui conduisait dans les cours.

Lorsqu'il m'eut instruit de ce qu'ils avaient concerté tous deux, il me posta dans un endroit par où il m'assura qu'ils passeraient. J'y gardai si longtemps le mulet, que je commençai à croire que notre galant avait pris un autre chemin ou perdu l'envie de voir Catalina : comme si les princes perdaient ces sortes de fantaisies avant que de les avoir satisfaites! Enfin je m'imaginais qu'on m'avait oublié, quand il parut deux hommes qui m'abordèrent. Les ayant reconnus pour ceux que j'attendais, je les menai à mon carrosse, dans lequel ils montèrent l'un et l'autre; pour moi, je me mis auprès du cocher pour lui servir de guide, et je le fis arrêter à cinquante pas de chez les dames. Je donnai la main au prince d'Espagne et à son compagnon, pour les aider à descendre, et nous marchâmes vers la maison où nous voulions nous introduire. La porte s'ouvrit à notre approche, et se referma dès que nous fûmes entrés.

Nous nous trouvâmes d'abord dans les mêmes ténèbres où je m'étais trouvé la première fois, quoiqu'on eût pourtant, par distinction, attaché une petite lampe à un mur. La lumière qu'elle répandait était si sombre, que nous l'apercevions seulement sans être éclairés. Tout cela ne servait qu'à rendre l'aventure plus agréable à son héros, qui fut vivement frappé de la vue des dames lorsqu'elles le reçurent dans la salle, où la clarté d'un grand nombre de bougies compensait l'obscurité qui régnait dans la cour. La tante et la nièce étaient dans un déshabillé galant où il y avait une intelligence de coquetterie qui ne les laissait pas regarder impunément. Notre prince se serait fort bien contenté de la senora Mencia, s'il n'eût pas eu à choisir; mais les charmes de la jeune Catalina, comme de raison, eurent la préférence.

Eh bien, mon prince, lui dit le comte de Lemos, pouvions-nous vous procurer le plaisir de voir deux personnes plus jolies? Je

les trouve loule.>^ deux ravissantes, répondit le prince; et je n"ai garde de remporter d'ici mon cœur, puisqu'il n'échapperait point à la tante si la nièce le pouvait manquer.

Après un compliment si gracieux pour une tante, il dit mille choses flatteuses à Catalina, qui lui répondit très spirituellement. Comme il est permis aux honnêtes gens qui font le personnage que je faisais dans cette occasion de se mêler à l'entretien des amants, pourvu que ce soit pour attiser le feu, je dis au galant que sa nymphe chantait et jouait du luth à merveille. Il fut ravi d'apprendre qu'elle eût ces talents ; il la pressa de lui en montrer un échantillon. Elle se rendit de bonne grâce à ses instances, prit un luth tout accordé, joua quelques airs tendres et chanta d'une manière si touchante, que le prince se laissa tomber à ses genoux tout transporté d'amour et de plaisir. Mais finissons là ce tableau, et disons seulement que, dans la douce ivresse où l'héritier de la monarchie espagnole était plongé, les heures s'écoulèrent comme des moments, et qu'il nous fallut l'arracher de cette dangereuse maison à cause du jour qui s'approchait. MM. les entrepreneurs le ramenèrent promptement au palais et le remirent dans son appartement. Us se retirèrent ensuite chez eux, aussi contents de l'avoir appareillé avec une aventurière, que s'ils eussent fait son mariage avec une princesse.

Je contai le lendemain matin cette aventure au duc de Lerme, car il voulait tout savoir. Dans le temps que je lui en achevais le récit, le comte de Lemos arriva et nous dit : Le prince dEspagne est si occupé de Catalina, il a pris tant de goût pour elle, qu'il se propose de la voir souvent et de s'y attacher. Il voudrait lui envoyer aujourd'hui pour deux mille pistoles de pierreries, mais il n'a pas le sou. Il s'est adressé à moi. Mon cher Lemos, m'a-t-il dit, il faut que vous me trouviez tout à l'heure cette sommelà. Je sais bien que je vous incommode, que je vous épuise; aussi mon cœur vous en tient-il un grand compte; et si jamais je me vois en état de reconnaître d'une autre manière que par le sentiment tout ce que vous avez fait pour moi, vous ne vous repentirez point de m'avoir obligé. Mon prince, lui ai-je répondu en le quittant sur-le-champ, j'ai des amis et du crédit, je vais vous chercher ce que vous souhaitez.

Il n'est pas difficile de le satisfaire, dit alors le duc à son neveu. Santillane va vous porter cet argent; ou bien, si vous voulez, il achètera lui-même les pierreries, car il s'y connaît parfaitement, et surtout en rubis. N'est-il pas vrai, Gil Blas? ajouta-t-il en me regardant d'un air malin. Que vous êtes malicieux, monseigneur! lui répondis-je. Je vois bien que vous avez envie de faire rire M. le comte à mes dépens. Gela ne manqua

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