‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 26 sur 146 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

Je ne pouvais honnêtement me dispenser de lui demander dans quelle position il avait laissé mon père, ma mère et mon oncle; mais je m'acquittai si froidement de ce devoir, que je ne donnai pas sujet à mon épicier d'admirer la force du sang. Il me le lit bien connaître. Il parut choqué de l'indifférence que j'avais pour des personnes qui me devaient être si chères; et comme c'était un garçon franc et grossier : Je vous croyais, me dit-il crûment, plus de tendresse et de sensibilité pour vos proches. De quel air glacé m'interrogez-vous sur leur compte ! Il semble que vous les ayez mis en oubli. Savez-vous quelle est leur situation? Apprenez que votre père et votre mère sont toujours dans le service, et que le bon chanoine Gil Ferez, accablé de vieillesse et d'infirmités, n'est pas éloigné de sa fm. Il faut avoir du naturel, poursuivit-il;' et puisque vous êtes en état de faire du bien à vos parents, je vous conseille, en ami, de leur envoyer deux cents pistoles tous les ans. Par ce secours, vous leur procurerez une vie douce et heureuse, sans vous incommoder.

Au lieu d'être touché de la peinture qu'il me faisait de ma famille, je ne sentis que la liberté qu'il prenait de me conseiller sans que je l'en priasse. Avec plus d'adresse peut-être m'aurait-il persuadé; mais il ne fit que me révolter par sa franchise. Il s'en aperçut bien au silence mécontent que je gardai; et, continuant son exhortation avec moins de charité que de malice, il m'impatienta. Oh! c'en est trop, répondis-je avec emportement. Allez, monsieur de Muscada, ne vous mêlez que de ce qui vous regarde. Allez trouver le correspondant de votre père et compter avec lui. Il vous convient bien de me dicter mon devoir; je sais mieux que vous ce que j'ai à faire dans cette occasion. En achevant ces mots, je poussai l'épicier hors de mon cabinet, et le renvoyai à Oviédo vendre du poivre et du girofle.

Ce qu'il venait de me dire ne laissa pas de s'offrir à mon esprit, et, me reprochant moi-même que j'étais un fils dénaturé, je m'attendris. Je rappelai les soins qu'on avait eus de mon enfance et de mon éducation; je me représentai ce que je devais à mes parents; et mes réflexions furent accompagnées de quelques transports de reconnaissance, qui pourtant n'aboutirent à rien. Mon ingratitude les étouffa bientôt, et leur fit succéder un profond oubli. Il y a bien des pères qui ont de pareils enfants.

L'avarice et l'ambition qui me possédaient changèrent entièrement mon humeur. Je perdis toute ma gaîté; je devins distrait et rêveur, en un mot, un sot animal. Fabrice, me voyant tout occupé du soin de sacrifier à la fortune, et fort détaché de lui, ne venait plus chez moi que rarement. Il ne put même s'eni-

pêcher de me dire un jour : En vérité, (\'û RIas, je ne te reconnais plus. Avant que tu fusses à la cour, tu avais toujours l'esprit tranquille. A présent, je te vois sans cesse agité. Tu formes projet sur projet pour t'enrichir, et plus tu amasses de bien, plus tu veux en amasser. Outre cela, te le dirai-je? tu n'as plus avec moi ces épanchements de cœur, ces manières libres qui font le charme des liaisons. Tout au contraire, tu t'enveloppes et me caches le fond de ton âme. Je remarque même de la contrainte dans les honnêtetés que tu me fais. Enfin, Gil Hlas n'est plus ce même Gil Blas que j'ai connu.

Tu plaisantes sans doute, lui répondis-je d'un air assez froid. Je n'aperçois en moi aucun changement. Ce n'est point à tes yeux, répliqua-t-il, qu'on doit s'en rapporter; ils sont fascinés. Crois-moi, ta métamorphose n'est que trop véritable. En bonne foi, mon ami, parle : vivons nous ensemble comme autrefois? Quand j'allais le matin frapper à ta porte, tu venais m'ouvrir toimême, encore tout endormi le plus souvent, et j'entrais dans ta chambre sans façon. Aujourd'hui, quelle différence! Tu as des laquais. On me fait attendre dans ton antichambre, et il faut qu'on m'annonce avant que je puisse te parler. Après cela, comment me reçois-tu? avec une politesse glacée, et en tranchant du seigneur. On dirait que mes visites commencent à te peser. Crois-tu qu'une pareille réception soit agréable à un homme qui t'a vu son camarade? Non, Santillane, non; elle ne me convient nullement. Adieu, séparons-nous à l'amiable. Défaisons-nous tous deux, toi d'un censeur de tes actions, et moi d'un nouveau riche qui se méconnaît.

Je me sentis plus aigri que touché de ses reproches, et je le laissai s'éloigner sans faire le moindre effort pour le retenir. Dans la situation où était mon esprit, l'amitié d'un poète ne me paraissait pas une chose assez précieuse pour devoir m'affliger de sa perte. Je trouvais de quoi m'en consoler dans le commerce de quelques petits officiers du roi, auxquels un rapport d'humeur me liait depuis peu étroitement. Ces nouvelles connaissances étaient des hommes dont la plupart venaient de je ne sais où, et que leur heureuse étoile avait fait parvenir à leurs postes. Ils étaient déjà tous à leur aise; et ces misérables, n'attribuant qu'à leur mérite les bienfaits dont la bonté du roi les avait comblés, s'oubliaient de même que moi. Nous nous imaginions être des personnages bien respectables. 0 fortune! voilà comme tu dispenses tes faveurs le plus souvent. Le stoïcien Epictète n'a pas tort de te comparer à une fille de condition qui s'abandonne à des valets.

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