LIVRE HUITIÈME
une vieille duègne qu'elle fait passer pour sa grancrmère; de façon que notre Aragonaise est tantôt une nièce élevée par sa tante, et tantôt une pupille sous Taile de son aïeule. Quand elle fait la nièce, elle s'appelle Catalina; et lorsqu'elle fait la petitelille, elle se nomme Sirena.
Au nom de Sirena, j'interrompis en pâlissant Scipion. Que m'apprends-tu? lui dis-je; tu me fais trembler : hélas! j'ai bien peur que cette maudite Aragonaise ne soit la maîtresse de Calderone. Eh vraiment, répondit-il, c'est elle-même! Je croyais vous réjouir en vous annonçant cette nouvelle. Tu n'y penses pas, lui répliquai-je. Elle est plus propre à me causer du chagrin que de la joie; n'en vois-tu pas bien les conséquences? Non, ma foi, repartit Scipion. Quel malheur en peut-il arriver? Il n'est pas sûr que don Rodrigue découvre ce qui se passe ; et si vous craignez qu'il n'en soit instruit, vous n'avez qu'à prévenir le premier ministre. Contez-lui la chose tout naturellement; il verra votre bonne foi ; et si après cela Calderone veut vous rendre quelques mauvais offices auprès de Son Excellence, elle verra bien qu'il ne cherche à vous nuire que par un esprit de vengeance.
Scipion m'ôta ma crainte par ce discours. Je suivis ce conseil. J'avertis le duc de Lerme de cette fâcheuse découverte. J'affectai môme de lui en faire le détail d'un air triste, pour lui persuader que j'étais mortifié d'avoir innocemment livré au prince la maîtresse de don Rodrigue ; mais le ministre, loin de plaindre son favori, en fit des railleries. Ensuite il me dit d'aller toujours mon train; et qu'après tout, il était glorieux pour Calderone d'aimerla même dame que le prince d'Espagne, et de n'en être pas plus maltraité que lui. Je mis aussi au fait le comte de Lemos, qui m'assura de sa protection si le premier secrétaire venait à découvrir l'intrigue, et qu'il entreprît de me perdre dans l'esprit du duc.
Croyant avoir par cette manœuvre délivré le bateau de ma fortune du péril de s'ensabler, je ne craignis plus rien. J'accompagnai encore le prince chez Catalina, autrement la belle Sirène, qui avait l'art de trouver des défaites pour éloigner de sa maison don Rodrigue, et lui dérober les nuits qu'elle était obligée de donner à son illustre rival.
XllI. — Gil BUis coutume de faire le seigneur, il nppreiid des nouvelles de sa famille : quelle impression elles font sur lui. Il se brouille avec Fabrice.
J'ai déjà dit que le matin il y avait ordinairement dans mon antichambre une foule de personnes qui venaient me faire des
5â HISTOIRE DE GIL BLAS DE SANTILLANE
propositions; mais je ne voulais pas qu'on me les fît de vive voix; et suivant l'usage de la cour, ou plutôt pour faire l'important, je disais à chaque solliciteur : Donnez-moi un mémoire. Je m'étais si bien accoutumé à cela, qu'un jour je répondis ces paroles au propriétaire de mon hôtel, qui vint me faire souvenir que je lui devais une année de loyer. Pour mon boucher et mon boulanger, ils m'épargnaient la peine de leur demander des mémoires, tant ils étaient exacts à m'en apporter tous les mois. Scipion, qui me copiait si bien, qu'on pouvait dire que la copie approchait fort de l'original, n'en usait pas autrement avec les personnesqui s'adressaient à lui pourleprierdem'engageràlesservir.
J'avais encore un autre ridicule dont je ne prétends point me faire grâce : j'étais assez fat pour parler des plus grands seigneurs comme si j'eusse été un homme de leur étoffe. Si j'avais, par exemple, à citer le duc d'Albe, le duc d'Ossonne ou le duc de Médina Sidonia, je disais sans façons, d'Albe, d'Ossone et Médina Sidonia. En un mot, j'étais devenu si fier et si vain, que je n'étais plus le fils de mon père et de ma mère. Hélas! pauvre duègne et pauvre écuyer, je ne m'informais pas si vous viviez heureux ou misérables dans les Asturies! c'est à quoi je ne pensais point du tout! je ne songeais pas seulement à vous ! La cour a la vertu du fleuve de Léthé pour nous faire oublier nos parents et nos amis quand ils sont dans une mauvaise situation.
Je ne me souvenais donc plus de ma famille, lorsqu'un matin il entra chez moi un jeune homme qui me dit qu'il souhaitait de me parler un moment en particulier. Je le fis passer dans mon cabinet, où, sans lui offrir une chaise, parce qu'il me paraissait un homme du commun, je lui demandai ce qu'il me voulait. Seigneur Gil Blas, me dit-il, quoi! vous ne me remettez point? J'eus beau le considérer attentivement, je fus obligé de lui répondre que ses traits m'étaient tout à fait inconnus. Je suis, reprit-il, un de vos compatriotes, natif d'Oviédo même, et fils de Bertrand Muscada, l'épicier voisin de votre oncle le chanoine. Je vous reconnais bien, moi. Nous avons joué mille fois tous deux à la gallina ciega K
Je n'ai, lui répondis-je, qu'une idée très confuse des amusements de mon enfance; les soins dont j'ai depuis été occupé m't'ii ont fait perdre la mémoire. Je suis venu, dit-il, à Madrid pour compter avec le correspondant de mon père. J'ai entendu parler de vous. On m'a dit que vous étiez sur un bon pied à la cour, et déjà riche comme un juif. Je vous en fais mes compliments; et je vais, à mon retour au pays, combler de joie votre famille en lui annonçant une si agréable nouvelle.