LIVRE NEUVIEME -i
liands, tous personnages graves et ennuyeux. Ils ne parlèrent que de commerce; l'on peut dire que leur conversation fut plutôt une conférence de négociants qu'un entretien d'amis qui soupent ensemble.
Je régalai l'orfèvre à mon tour le lendemain au soir. Ne pouvant l'éblouir par mon argenterie, j'eus recours à une autre illusion. J'invitai à souper ceux de mes amis qui faisaient la plus belle tigure à la cour, et que je connaissais pour des ambitieux qui ne mettaient point de bornes à leurs désirs. Ces gens-ci ne s'entretinrent que des grandeurs, que des postes brillants et lucratifs auxquels ils aspiraient; ce qui fit son effet. Le bourgeois Gabx^iel, étourdi de leurs grandes idées, ne se sentait, malgré tout son bien, qu'un petit mortel en comparaison de ces messieurs. Pour moi, faisant l'homme modéré, je dis que je me contenterais d'une fortune médiocre, comme de vingt mille ducats de rente; sur quoi ces affamés d'honneur et de richesses s'écrièrent que j'aurais tort, et qu'étant aimé autant que je l'étais du premier ministre, je ne devais pas m'en tenir à si peu de chose. Le beau-père ne perdit pas une de ces paroles; et je crus remarquer, quand il se retira, qu'il était fort satisfait.
Scipion ne manqua pas de l'aller voir le jour suivant dans la matinée, pour lui demander s'il était content de moi.^lJ'en suis
liarmé, lui répondit le bourgeois; ce garçon-là m'a gagné le
x^ur. Mais, seigneur Scipion, ajouta-t-il, je vous conjure, par notre ancienne connaissance, de me parler sincèrement. Nous avons tous notre faible, comme vous savez. Apprenez-moi celui du seigneur de Santillane. Est-il joueur ? est-il galant? Quelle est son inclination vicieuse? Ne me la cachez pas, je vous en prie. Vous m'offensez, seigneur Gabriel, en me faisant cette question, repartit l'entremetteur. Je suis plus dans vos intérêts que dans ceux de mon maître. S'il avait quelque mauvaise habitude qui fût capable de rendre votre fille malheureuse, est-ce que je vous l'aurais proposé pour gendre? Non, parbleu! je suis trop votre serviteur. Mais, entre nous, je ne lui trouve point d'autre défaut que celui de n'en avoir aucun. Il est trop sage pour un jeune homme. Tant mieux, reprit l'orfèvre; cela me fait plaisir. Allez, mon ami, vous pouvez l'assurer qu'il aura ma fille, et que Je la lui donnerais
uandil ne serait pas chéri du ministr^^'
Aussitôt que mon secrétaire m'eut rapporté cet entretien, je cornus chez Salero, pour le remercier de la disposition favorable où il était pour moi. Il avait déjà déclaré ses volontés à sa femme .et à sa fille, qui me firent connaître, par la manière dont elles me reçurent, qu'elles y étaient soumises sans répugnance,[^Je
lenai le beau-père au duc de Lerme, que j'avais prévenu la
veille, et je le lui présentai. Son Excellence lui fit un accueil des. plus gracieux, et lui témoigna de la joie de ce qu'il avait choisi pour gendre un homme qu'elle affectionnait beaucoup, et qu'elle prétendait avancer. Elle s'étendit ensuite sur mes bonnes qualités, et dit tant de bien de moi, que le bon Gabriel crut avoir rencontré dans Ma Seigneurie le meilleur parti d'Espagne pour sa fille. 11 en était si aise, qu'il en avait la larme à l'œil. Il me serra fortement entre ses bras lorsque nous nous séparâmes, en médisant: Mon fils, j'ai tant d'impatience de vous voir l'époux de Gabriela, que vous le serez dans huit jours tout au plus tard.
11. — Par quel hasard Gil Blas se ressouvint de dou Alphonse deLej'va, et du service qu'il lui rendit par vanité.
Laissons là mon mariage pour un moment. L'ordre de mon histoire le demande, et veutque je raconte le service queje rendis à don Alphonse, mon ancien maître. J'avais entièrement oublié ce cavalier, et voici à quelle occasion j'en rappelai le souvenir.
Le gouvernement de la ville de Valence vint à vaquer dans ce temps-là. En apprenant cette nouvelle, je pensai à don Alphonse de Leyva. Je fis réflexion que cet emploi lui conviendrait à merveille ; et, moins peut-être par amitié que par ostentation, je résolus de le demander pour lui. Je me représentai que si je l'obtenais, cela me ferait un honneur infini, Je m'adressai donc au duc de Lerme. Je lui dis que j'avais été intendant de don César de Leyva et de son fils, et qu'ayanttous les sujets du monde de me louer d'eux, je prenais la liberté de le supplier d'accorder à l'un ou à l'autre le gouvernement de Valence. Le minisire me répondit : Très volontiers, Gil Blas. J'aime à te voir reconnaissant et généreux. D'ailleurs tu me parles pour une famille que j'estime. Les Leyva sont de bons serviteurs du roi; ils méritent bien cette place. Tu peux en disposer à ton gré; je te la donne pour présent de noces.
Ravi d'avoir réussi dans mon dessein, j'allai sans perdre de temps chez Calderone faire dresser des lettres patentes pour don Alphonse. 11 y avait un grand nambre de personnes qui attendaient dans un silence respectueux que don Rodrigue vînt leur donner audience. Je traversai la foule, et me présentai à la porte du cabinet, qu'on m'ouvrit. J'y trouvai je ne sais combien de chevaliers, de commandeurs, et d'autres gens de conséquence que Calderone écoutait tour à tour. C'était une chose remarquable que la manière différente dont il les recevait. Il se contentait