‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 29 sur 146 · LIVRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE NEUVIÈME

défaire à ceux-ci une légère inclination de tête; il honorait ceuxlà d'une révérence, et les conduisait jusqu'à la porte de son cabinet. Il mettait, pour ainsi dire, des nuances déconsidération dans les civilités qu'il faisait. D'un autre côté j'apercevais des cavaliers qui, choqués du peu d'attention qu'il avait pour eux, maudissaient dans leur âme la nécessité qui les obligeait de ramper devant ce visage. J'en voyais d'autres, au contraire, qui riaient en eux-mêmes de son air fat et sutiisant. J'avais beau faire '^•^s observations, je n'étais pas capable d'en profiter. J'en usais

"z moi comme lui, et je ne me souciais guère qu'on approuvât uu qu'on blâmât mes manières orgueilleuses, pourvu qu'elles fussent respectées.

Don Rodrigue, ayant par hasard jeté les yeux sur moi, quitta brusquement un gentilhomme qui lui parlait, et vint m'embrassser avec des démonstrations d'amitié qui me surprirent. Ah ! mon cher confrère, s'écria-t-il, quelle affaire me procure le plaisir de vous voir ici? qu'y a-t-il pour votre service? Je lui appris le sujet qui m'amenait, et là-dessus il m'assura, dans les termes les plus obligeants, que le lendemain à pareille heure ce que je demandais serait expédié. Il ne borna point là sa politesse; il me conduisit jusqu'à la porte de son antichambre, où il ne conduisait jamais que de grands seigneurs, et là il m'embrassa de nouveau.

Que signifient toutes ces honnêtetés? disais-je en m'en allant; que me présagent-elles? Calderone méditerait-il ma perte? ou bien aurait-il envie de gagner mon amitié? ou, pressentant que sa faveur est sur son déclin, me ménagerait-il dans la vue de me. prier d'intercéder pour lui auprès de notre patron? Je ne savais à laquelle de ces conjectures je devais m'arrêter. Le jour suivant, lorsque je retournai chez lui, il me traita de la même façon; il m'accabla de caresses et de civilités. Il est vrai qu'il les rabattit sur la réception qu'il fit aux autres personnes qui se présentaient pour lui parler. Il brusqua les uns, battit froid aux autres; il mécontenta presque tout le monde. Mais ils furent tous assez vengés par une aventure qui arriva, et que je ne dois point passer sous silence. Ce sera un avis au lecteur pour les commis et les secré-

res qui la liront. •

Un homme vêtu fort simplement, et qui ne paraissait pas ce qu'il était, s'approcha de Calderone, et lui parla d'un certain mémoire qu'il disait avoir présenté au duc de Lerme. Don Rodrigue ne regarda pas seulement le cavalier, et lui dit d'un ton brusque : Comment vous appelle-t-on, mon ami? L'on m'appelait Francillo dans mon enfance, lui répondit de sang-froid le cavalier; on m'a depuis nommé don Francisco de Zuniga; et je me nomme aujourd'hui le comte de Pedrosa. Calderone, étonné

de ces paroles, et voyant qu'il avait affaire à un homme de la première qualité, voulut s'excuser : Seigneur, dit-il au comte, je vous demande pardon, si, ne vous connaissant pas... ^e ne veux point de tes excuses, interrompit avec hauteur Francillo; je les méprise autant que tes malhonnêtetés. Apprends qu'un secrétaire de ministre doit recevoir honnêtement toutes sortes de personnes. Sois, si tu veux, assez vain pour te regarder comme le substitut de ton maître ; mais n'oublie pas que tu n'es que son valet.

Le superbe don Rodrigue fut fort mortifié de cet incident. Il n'en devint toutefois pas plus raisonnable. Pour moi, je marquai cette chasse-là. Je résolus de prendre garde à qui je parlerais dans mes audiences, et de n'être insolent qu'avec des muets. Comme les patentes de don Alphonse se trouvaient expédiées, je les emportai, et les envoyai par un courrier extraordinaire à ce jeune seigneur avec une lettre du duc de Lerme, par laquelle Son Excellence lui donnait avis que le roi venait de le nommer au gouvernement de Valence. Je ne lui mandai point la part que j'avais à cette nomination : je ne voulus pas même lui écrire, me faisant un plaisir de la lui apprendre de bouche, et de lui causer une agréable surprise lorsqu'il viendrait à la cour prêter serment pour son emploi.

m. — Des préparatifs qui se firent pour le mariage de Gil Blas, et du grand événement qui les rendit inutiles.

Revenons à ma belle Gabrielle. Je devais donc l'épouser dans huit jours. Nous nous préparâmes de part et d'autre à cette cérémonie. Salero fit faire de riches habits pour la mariée, et j'arrêtai pour elle une femme de chambre, un laquais et un vieil écuyer, tout cela choisi par Scipion, qui attendait avec encore plu^ d'impatience que moi le jour qu'on me devait compter la dot]

Ha veille dé ce jour si désiré je soupai chez le beau-père avec des oncles et des tantes, des cousins et des cousines. Je jouai parfaitement bien le personnage d'un gendre hypocrite. J'eus mille complaisances pour l'orfèvre et pour sa femme; je contrefis le passionné auprès de Gabrielle; je gracieusai toute la famille, dont j'écoutai sans m'impatienter les plats discours et les raisonnements bourgeois. Aussi, pour prix de ma patience, j'eus le bonheur de plaire à tous les parents. Il n'y en eut pas un qui ne parût s'applaudir de mon alliance,

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