‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 38 sur 146 · LIVRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE NEUVIÈME

accablée de la nouvelle de mon inconstance. Un sentiment de tendresse lui fit ensuite répandre quelques larmes; mais bientôt, rappelant toute sa tierté, elle essuya ses pleurs, et dit d'un ton ferme à son père : Seigneur, vous venez d'être témoin de ma faiblesse; soyez-le aussi de la victoire que je vais remporter sur moi. C'en est fait, je n'ai plus que du mépris pour don Gaston; je ne vois en lui que le dernier des hommes. N'en parlons plus. Allons, rien ne me retient plus; je suis prête à suivre don Blas t l'autel. Que mon hymen précède celui du perfide qui a si mal répondu à mon amour! Don Georges, transporté de joie à ces paroles, embrassa sa fille, loua la vigoureuse résolution qu'elle prenait, et s'applaudissant de l'heureux succès du stratagème, il se hâta de combler les vœux de mon rival.

Dona Helena me fut ainsi ravie. Elle se livra brusquement à Combados, sans vouloir entendre l'amour qui lui parlait pour moi au fond de son cœur, sans douter même un instant d'une nouvelle qui aurait dû trouver dans une amante moins de crédulité. L'orgueilleuse n'écouta que sa présomption. Le ressentiment de l'injure qu'elle s'imaginait que j'avais faite à sa beauté l'emporta sur l'intérêt de sa tendresse. Elle eut pourtant, peu de jours après son mariage, quelques remords de l'avoir précipité : il lui vint dans l'esprit que la lettre du marchand pouvait avoir •Hé supposée, et ce soupçon lui causa de l'inquiétude. Mais l'amoureux don Blas ne laissait point à sa femme le temps de nourrir des pensées contraires à son repos; il ne songeait qu'à l'amuser, et il y réussissait par une succession continuelle de plaisirs différents qu'il avait l'art d'inventer.

Elle paraissait très contente d'un époux si galant, et ils vivaient tous deux dans une parfaite union, lorsque ma tante accommoda mon affaire avec les parents de don Augustin. Elle m'écrivît aussitôt en Italie pour m'en donner avis. J'étais alors à Reggio, dans la Galabre ultérieure. Je passai en Sicile, de là en Espagne, et je me rendis enfin à Goria sur lès ailes de l'amour. Dona Éléonor, qui ne m'avait pas mandé le mariage de la fille de don Georges, me l'apprit à mon arrivée; et, remarquant qu'il m'affligeait : Vous avez tort, me dit-elle, mon neveu, de vous montrer sensible à la perte d'une dame qui n'a pu vous demeurer fidèle. Croyez-moi, bannissez de votre cœur et de votre mémoire une personne qui n'est plus digne de vous occuper.

Comme ma tante ignorait qu'on eût trompé dona Ilelena, elle avait raison de me parler ainsi, et elle ne pouvait me donner un conseil plus sage. Aussi je me promis bien de le suivre, ou du moins d'affecter un air d'indifférence, si je n'étais pas capable de vaincre ma passion. Je ne pus toutefois résister à la curiosité

^e savoir de quelle manière ce mariage avait été fait. Pour en être instruit, je résolus de m'adresser à l'amie de Félicia, c'està-dire à la dame Théodora, dont je vous ai déjà parlé. J'allai chez elle; j'y trouvai par hasard Félicia, qui, ne s'attendant à rien moins qu'à ma vue, en fut troublée, et voulut sortir pour éviter l'éclaircissement qu'elle jugeait bien que je lui demanderais. Je l'arrêtai. Pourquoi me fuyez-vous? lui dis-je. La parjure Hélène n'est-elle pas contente de m'avoir sacrifié? Vous a-t-elle défendu d'écouter mes plaintes? ou cherchez-vous seulement à m'échapper pour vous faire un mérite auprès de l'ingrate d'avoir refusé de les entendre?

Seigneur, me répondit la suivante, je vous avoue ingénument que votre présence me rend confuse. Je ne puis vous revoir sans me sentir déchirée de mille remords. On a séduit ma maîtresse, et j'ai eu le malheur d'être complice de la séduction. Après cela, puis-je sans honte vous voir paraître devant moi? 0 ciel! répliquai-je avec surprise, que m'osez-vous dire? Expliquez-vous plus clairement. Alors la soubrette me fit le détail du stratagème dont s'était servi Gombados pour m'enlever dona Helena; et s'apercevant que son récit me perçait le cœur, elle s'efforça de me consoler. Elle m'offrit ses bons offices auprès de sa maîtresse, me promit de la désabuser, de lui peindre mon désespoir, en un mot, de ne rien épargner pour adoucir la rigueur de ma destinée; enfin elle me donna des espérances qui soulagèrent un peu mes peines.

Je passe les contradictions infinies qu'elle eut à essuyer de la part de dona Helena pour la faire consentir à me voir. Elle en vint pourtant à bout. Il fut résolu entre elles qu'on me ferait entrer secrètement chez don Blas, la première fois qu'il irait à une terre où il allait de temps en temps chasser et où il demeurait ordinairement un jour ou deux. Ce dessein s'exécuta bientôt. Le mari partit pour la campagne; on eut soin de m'en avertir, et de m'introduire une nuit dans l'appartement de sa femme.

Je voulus commencer la conversation par des reproches; on me ferma la bouche. Il est inutile de rappeler le passé, me dit la dame. Il ne s'agit point ici de nous attendrir l'un l'autre, et vous êtes dans l'erreur si vous me croyez disposée à flatter vos sentiments. Je vous le déclare, don Gaston, je n'ai prêté mon consentement à cette secrète entrevue, je n'ai cédé aux instances qu'on m'en a faites, que pour vous dire de vive voix que vous ne devez songer désormais qu'à m'oublier. Peut-être serais-je plus satisfaite de mon sort s'il était lié au vôtre; mais, puisque le ciel en a ordonné autrement, je veux obéir à ses arrêts.

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