LIVRE NEUVIEME
la justice puisse avoir connaissance de cet événement, prends un bon cheval, et va informer ma tante de cette aventure. Demande-lui de ma part de l'or et des pierreries, et viens me joindre à Placencia. Tu me trouveras dans la première hôtellerie en entrant dans la ville.
Ramire s'acquitta de sa commission avec tant de diligence, qu'il arriva trois heures après moi à Placencia. Il me dit que dona Éléonor avait été plus réjouie qu'affligée d'un combat qui réparait l'affront que j'avais reçu au premier, et qu'elle m'envoyait tout son or et toutes ses pierreries pour me faire voyager agréablement dans les pays étrangers, en attendant qu'elle eût accommodé mon affaire.
Pour supprimer les circonstances superflues, je vous dirai que je traversai la Castille nouvelle pour, aller dans le royaume de Valence m'embarquer à Dénia. Je passai en Italie, où je me mis en état de parcourir les cours et d'y paraître avec agrément.
Tandis que, loin de mon Hélène, je me disposais à tromper, autant qu'il me serait possible, mon amour et mes ennuis, cette dame à Coria pleurait en secret mon absence. Au lieu d'applaudir aux poursuites que sa famille faisait contre moi au sujet de la mort d'Olighera, elle souhaitait au contraire qu'un prompt accommodement les fît cesser et hâtât mon retour. Six mois s'étaient déjà écoulés depuis qu'elle m'avaitperdu, et je crois que sa constance aurait toujours triomphé du temps, si elle n'eût eu que le temps à combattre; mais elle eut des ennemis encore plus puissants. Don Blas de Combados, gentilhomme de la côte occidentale de Galice, vint à Goria recueillir une riche succession qui lui avait été vainement disputée par don Miguel de Gaprara, son cousin, et il s'établit dans ce pays-là, le trouvant plus agréable que le sien. Combados était bien fait. Il paraissait doux et poli, et il avait l'esprit du monde le plus insinuant. Il eut bientôt fait connaissance avec tous les honnêtes gens de la ville, et sut toutes les affaires des uns et des autres.
Il n'ignora pas longtemps que don Georges avait une fille dont la beauté dangereuse semblait n'enflxammer les hommes que pour leur malheur. Cela piqua sa curiosité; il eut envie de voir une dame si redoutable. Il rechercha pour cet effet l'amitié de son père, et sut si bien la gagner, que le vieillard, le regardant déjà comme un gendre, lui donna l'entrée de sa maison, et la liberté de parler en sa présence à dona Helena. Le Galicien ne tarda guère à devenir amoureux d'elle : c'était un sort inévitable. Il ouvrit son cœur à don Georges, qui lui dit qu'il agréait sa recherche; mais que, ne voulant pas contraindre sa fille, il la laissait maîtresse de sa main. Là-dessus don Blas mit en
usage toutes les galanteries dont il put s'aviser pour plaire à cette dame, qui n'y fut aucunement sensible, tant elle était occupée de moi. Félicia était pourtant dans les intérêts du cavalier, qui l'avait engagée par des présents à servir son amour. Elle y employait toute son adresse. D'un autre côté, le père secondait la suivante par des remontrances; et néanmoins ils ne firent tous deux, pendant une année entière, que tourmenter dona Helena sans pouvoir me la rendre infidèle.
Combados, voyant que don Georges et Félicia s'intéressaient en vain pour lui, leur proposa un expédient pour vaincre lopiniâtreté d'une amante si prévenue. Voici, leur dit-il, ce que y>i'\ imaginé. Nous supposerons qu'un marchand de Coria vient do recevoir une lettre d'un négociant italien, dans laquelle, aprcun détail de choses qui concerneront le commerce, on lira les paroles suivantes :
« Il est arrivé depuis peu à la cour de Parme un cavalier espagnol nommé don Gaston de CogoUos. Il se dit neveu et unique héritier d'une riche veuve, qui demeure à Coria sous le nom de dona Éléonor de Laxarilla. Il recherche la fille d'un puissant seigneur; mais on ne veut pas la lui accorder qu'on ne soit informé de la vérité. Je suis chargé de m'adresser à vous pour cela. Mandez-moi donc, je vous prie, si vous connaissez ce don Gaston, et en quoi consistent les biens de sa tante. Votre réponse décidera de ce mariage. A Parme, ce, etc. »
Cette fourberie ne parut au vieillard qu'un jeu d'esprit, qu'une ruse pardonnable aux amants; et la soubrette, encore moins scrupuleuse que le bonhomme, l'approuva fort. L'invention lui sembla d'autant meilleure qu'ils connaissaient Hélène pour une fille fière et capable de prendre son parti sur-le-champ, pourvu qu'elle n'eût aucun soupçon de la supercherie. Don Georges se chargea de lui annoncer lui-même mon changement; et, pour rendre la chose encore plus naturelle, de lui faire parler au marchand qui aurait reçu de Parme la prétendue lettre. Ils exécutèrent ce projet comme ils l'avaient formé. Le père, avec une émotion où il y avait en apparence de la colère et du dépit, dit à dona Helena : Ma fille, je ne vous dirai plus que nos parents me prient tous les jours de ne permettre jamais que le meurtrier de don Augustin entre dans notre famille; j'ai aujourd'hui une raison plus forte à vous dire pour vous détacher de don Gaston. Mourez de honte de lui être si fidèle! C'est un volage, un perfide. Voici une preuve certaine de son infidélité. Lisez vous-même cette lettre, qu'un marchand de Coria vient de recevoir d'Italie. La tremblante Hélène prend ce papier supposé, en fait des yeux la lecture, en pèse tous les termes, et demeuro