‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 45 sur 146 · LIVRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE NEUVIÈME

• la fortmn'. Je veux vous affranchir de son pouvoiCi en vous rendant maître d'un bien qu'elle ne pourra vous ôterJPuisque vous êtes dans le dessein de vivre à la campagne, je vous donne une petite terre que nous avons près de Lirias, à quatre lieues de Valence. Vous la connaissez. C'est un présent que nous pouvons vous'faire sans nous incommoder. J'ose vous répondre que mon père ne me désavouera point, et que cela fera un vrai plaisir à Séraphine.

Je me jetai aux genoux de don Alphonse, qui me releva dans If moment. Je lui baisai la main et, plus charmé de son bon cœur que de son bienfait : Seigneur, lui dis-Je, vos manières m'enchantent. Le don que vous me faites m'est d'autant plus agréable qu'il précède la connaissance d'un service que je vous ai rendu; et j'aime mieux le devoir à votre générosité qu'à votre reconnaissance. Mon gouverneur fut un peu surpris de ce discours, et ne manqua pas de me demander ce que c'était que ce prétendu service. Je le lui appris, et lui fis un détail qui redoubla son étonnement. Il était bien éloigné de penser, aussi bien que le baron de Steinbach, que le gouvernement de la ville de Valence lui eût été donné par mon crédit. Néanmoins, n'en pouvant plus douter :, Gil Blas, me dit-il, puisque c'est à vous que je dois mon poste, je ne prétends point m'en tenir à la petite terre de Lirias. Je vous offre avec cela deux mille ducats de pension.

Halte-là! seigneur don Alphonse, interrompis-je en cet endroit. .\u réveillez pas mon avarice. Les biens ne sont propres qu'à corrompre mes mœurs; je ne l'ai que trop éprouvé. J'accepte volontiers votre terre de Lirias; j'y vivrai commodément avec le bien que j'ai d'ailleurs. Mais cela me suffit, et, loin d'en désirer davantage, je consentirais plutôt de perdre tout ce qu'il y a de superflu dans ce que je possède. Les richesses sont un fardeau I ms une retraite où l'on ne cherche que la tranquillité.

Pendant que nous nous entretenions de cette sorte, don César arriva. Il ne fit guère moins paraître de joie que son fils en me voyant; et, lorsqu'il fut informé de l'obligation que sa famille m'avait, il me pressa d'accepter la pension, ce que je refusai de nouveau. Enfin le père et le fils me menèrent sur-le-champ chez un notaire, oii ils firent dresser la donation, qu'ils signèrent tous deux avec plus de plaisir qu'ils n'auraient signé un acte à leur profit. Quand le contrat fut expédié, ils me le remirent entre les mains, en me disant que la terre de Lirias n'était plus à eux, et que j'en pourrais aller prendre possession quand il me plairait. Ils s'en retournèrent ensuite chez le baron de Steinbach; et moi je volai vers notre hôtel, où je ravis d'admiration mon

ecrétaire, lorsque je lui annonçai que nous avions une terre dans 1p royaume de Valence, et que je lui contai de* quelle inanièi'e je venais de faire cette acquisition. Combien peut valoir ce petit domaine? me dit-il. Cinq cents âùcats de rente, lui répondis-je, et je puis t'assurer que c'est une aimable solitude. Je la connais pour y avoir été plusieurs fois en qualité d'intendant des seigneurs de Leyva. C'est une petite maison sur les bords du Guadalaviar, dans un hameau de cinq ou six feux, et dans un pays charmant.

Ce qui m'en plaît davantage, s'écria Scipion, c'est que nous aurons là de bon gibier, avec du vin de Benicarlo et d'excellent muscat. Allons, mon patron, hâtons-nous de quitter le monde et de gagner notre ermitage. Je n'ai pas moins d'envie d'y être que toi, lui repartis-je: mais il faut auparavant que je fasse un tour aux Asturies, Mon père et ma mère n'y sont pas dans une heureuse situation. Je prétends les aller chercher pour les conduire à Lirias, où ils passeront en repos leurs derniers jours. Le ciel ne m'a peut-être fait trouver cet asile que pour les y recevoir, et il me punirait si j'y manquais. Scipion loua fort mon dessein; il m'excita même à l'exécuter. Ne perdons point de temps, me dit-il : je me suis assuré déjà d'une chaise roulante; achetons vite des mules, et prenons le chemin d'Oviédo, Oui, mon ami, lui répondis-je, partons le plus tôt qu'il nous sera possible. Je me fais un devoir indispensable de partager les douceurs de ma retraite avec les auteurs de ma naissance., Nous nous verrons bientôt dans notre hameau; et je veux, en y arrivant, écrire sur la porte de ma maison ces deux vers latins en lettres d'or :

V Inveni portum. Spes et Fortuna, valete. Sat me lusistis; ladite nunc aliosf

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