‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 46 sur 146 · LIVRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIÈME

I. — Gil Blas part pour les Asturies; il passe par Valladolid, où il va voir le docteur Sangrado, son ancien maître. Il rencontre par hasard le seigneur Manuel Ordonnez, administrateur de l'hôpital.

Dans le temps que je me disposais à partir de Madrid avec icipion pour me rendre aux Asturies, Paul V nomma le duc de Lerme au cardinalat. Ce pape, voulant établir l'inquisition dans le royaume de Naples, revêtit de la pourpre ce ministre, pour l'engager à faire agréer au roi Philippe un si louable dessein. Tous ceux qui connaissaient parfaitement ce nouveau membre du Sacré-Collège trouvèrent, comme moi, que l'Église venait de faire une belle acquisition.

Scipion, qui aurait mieux aimé me revoir dans un poste brillant à la cour qu'enterré dans une solitude, me conseilla de me présenter devant le nouveau cardinal. Peut-être, me dit-il, que Son Érainence, vous voyant hors de prison par ordre du roi, ne croira plus devoir affecter de paraître irritée contre vous, et pourra vous reprendre à son service. Monsieur Scipion, lui répondis-je, vous oubliez apparemment que ie n'ai obtenu la liberté qu'à condition que je sortirais inces^mment des deux Castilles. D'ailleurs, me croyez-vous déjà dégoûté de mon château de Lirias? Je vous l'ai déjà dit et je vous le répète, quand le duc de Lerme me rendrait ses bonnes grâces, quand il m'offrirait la place ^ même de don Rodrigue de Calderone, je la refuserais. Mon parli est pris; je veux aller à Oviédo chercher mes parents, et me retirer avec eux auprès de la ville de Valence. Pour toi, mon ami, si tu te repens d'avoir lié ton sort au mien, tu n'as qu'à me le dire; je suis prêt à te donner la moitié de mes -[tèces, avec quoi tu demeureras à Madrid, où tu pousseras ta

tluric le plus loin qu'il le sera possible.

Gomment donc, reprit mon secrétaire, un peu touché de ces paroles, pouvez-vous me soupçonner d'avoir quelque répugnance à vous suivre dans votre retraite? Ce soupçon blesse mon zèle et mon attachement. Quoi! Scipion, ce fidèle serviteur qui, pour partager vos peines, aurait volontiers passé le reste de ses jours avec vous dans la tour de Ségovie, ne vous accompagnerait qu'à regret dans un séjour qui lui promet mille délices? Non, monsieur, non, je n'ai pas envie de vous détourner de votre résolution. Il faut que je vous avoue ma malice : lorsque je vous ai conseillé de vo'ûs montrer au duc de Lerme, c'est que j'ai été bien aise de vous sonder, pour savoir s'il ne restait point encore en vous quelques semences d'ambition. Eh bien, puisque vous êtes si détaché des grandeurs, abandonnons donc promptement la cour pour aller jouir de ces plaisirs innocents et délicieux dont nous nous formons une si charmante idée.

Nous partîmes en effet bientôt après tous deux, dans une chaise tirée par deux bonnes mules, conduites par un garçon dont je jugeai à propos d'augmenter ma suite. Nous couchâmes le premier jour à Alcala de Henarès, etle seconda Ségovie, d'où, sans m'arrêter à voirie généreux châtelain Tordesillas, je gagnai Penafiel sur le Duero, et le lendemain Valladolid. A la vue de cette dernière ville, je ne pus m'empêcher de pousser un profond soupir. Mon compagnon, qui l'entendit, m'en demanda la cause. Mon enfant, lui dis-je, c'est que j'ai longtemps exercé ici la médecine. Je n'y puis penser tranquillement. Ma conscience m'en fait dans ce moment de secrets reproches. Que dis-je? il me semble que tous les malades que j'ai tués sortent de leurs tombeaux pour venir me mettre en pièces! Quelle imagination ! dit mon secrétaire. En vérité, seigneur de Santillane, vous êtes trop bon. Pourquoi vous repentir d'avoir fait votre métier? Voyez les plus vieux médecins, ont-ils de pareils remords? Oh que non! ils vont toujours leur train, rejetant sur la nature les accidents funestes, et se faisant honneur des événements heureux.

Il est vrai, repris-je, que le docteur Sangrado, de qui je suivais fidèlement la méthode, était de ce caractère-là. Il avait beau voir périr tous les jours vingt personnes entre ses mains, il était si persuadé de l'excellence de la saignée et de la fréquente boisson, qu'il appelait ses deux spécifiques pour toutes sortes de maladies; qu'au lieu de s'en prendre à ses remèdes, il croyait que les malades ne mouraient que faute d'avoir assez bu et d'avoir été assez saignés. Vive Dieu! s'écria Scipion en faisant un éclat de rire, vous me parlez là d'un personnage incomparable. Si tu es curieux de le voir et de l'entendre, lui dis-je, tu pourras

Gil Blas et Scipion partent pour les A&turies, dans une chaise tirée par deux mules.

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