‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustré d'un port. de LesageChapitre 50 sur 146 · LIVRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIÈME

ensuite étendu sur un autre grabat et dans un état pitoyable, me fît éprouver de nouveaux remords. Toutes les obligations que je lui avais vinrent s'offrir à mon esprit. Fils dénaturé, me dis-je à moi-même, considère pour ton supplice la misère où sont tes parents. Si tu leur avais fait quelque part du superflu des biens que tu possédais avant ta prison, tu leur aurais procuré des commodités que le revenu de la prébende ne peut leur fournir, et tu aurais peut-être prolongé la vie de ton père.

L'infortuné Gil Perez était retombé en enfance. Il n'avait plus de mémoire, plus de jugement. Il ne me servit de rien de le presser entre mes bras, et de lui donner des témoignages de ma tendresse ; il n'y parut pas sensible. Ma mère avait beau lui dire que j'étais son neveu Gil Blas, il m'envisageait d'un air imbécile sans répondre rien. Quand le sang et la reconnaissance ne m'auraient pas obligé à plaindre un oncle à qui je devais tant, je n'aurais pu m'en défendre en le voyant dans une situation si digne de pitié.

Pendant ce temps-là, Scipion gardait un morne silence, partageait mes peines, et confondait par amité ses soupirs avec les miens. Comme je jugeai que ma mère, après une si longue absence, voudrait m'entretenir, et que la présence d'un homme qu'elle ne connaissait pas pourrait la gêner, je le tirai à part, et lui dis : Va, mon enfant, va te reposer à l'hôtellerie, et me laisse ici avec ma mère; noUs allons avoir ensemble un entretien qui durera longtemps ; la bonne dame, si tu restais avec nous, te croirait peut-être de trop dans une conversation qui ne roulera que sur des affaires de famille. Scipion se retira de peur de nous contraindre; et j'eus effectivement avec ma mère un entretien qui dura toute la nuit. Nous nous rendîmes mutuellement un compte fidèle de ce qui nous était arrivé à l'un et à l'autre depuis ma sortie d'Oviédo. Elle me fit un ample détail des chagrins qu'elle avait essuyés dans des maisons où elle avait été duègne, et me dit là-dessus une infinité de choses qUe je n'aurais pas été bien aise que mon secrétaire eût entendues, quoique je n'eusse rien de caché pour lui. Avec tout le respect que je dois à la mémoire de ma mère, la dame était un peu prolixe dans ses récits ; elle m'aurait fait grâce des trois quarts de son histoire, si elle en eût supprimé les circonstances inutiles.

Elle finit enfin sa narration, et je commençai la mienne. Je passai légèrement sur toutes mes aventures; mais lorsque je parlai de la visite que le fils de Bertrand Muscada, épicier d'Oviédo, m'était venu faire à Madrid, je m'étendis fort sur cet article. Je vous l'avouerai, dis-je à ma mère, je reçus très mal ce garçon, qui, pour s'en venger, vous aura fait sans doute un affreux

portrait de moi. Il n'y a pas manqué, répondit-elle. Il vous trouva, nous dit-il, si fier de la faveur du premier ministre de la monarchie, qu'à peine daignâtes-vous le reconnaître; et, quand il vous détailla nos misères, vous l'écoulâtes d'un air glacé. Gomme les pères et les mères, ajouta-t-elle, cherchent toujours à excuser leurs enfants, nous ne pûmes croire que vous eussiez un si mauvais cœur. Votre arrivée à Oviédo justifie la bonne opinion que nous avions de vous, et la douleur dont je vous vois saisi achève de faire votre apologie.

Vous jugez de moi trop favorablement, lui répliquai-je; il y a du vrai dans le rapport du jeune Muscada. Lorsqu'il vint me voir, je n'étais occupé que de ma fortune; et l'ambition qui me dominait ne me permettait, guère de penser à mes parents. Il ne faut donc pas s'étonner si dans cette disposition je fis un accueil peu gracieux à un homme qui, m'abordant d'un air grossier, me dit brutalement qu'ayant appris que j'étais plus riche qu'un juif, il venait me conseiller de vous envoyer de l'argent, attendu que vous en aviez grand besoin ; il me reprocha même dans des termes peu mesurés mon indifférence pour ma famille. Je fus choqué de sa franchise, et, perdant patience, je le poussai par les épaules hors de mon cabinet. Je conviens que j'eus tort dans cette rencontre; j'aurais dû faire réflexion que ce n'était pas votre faute si l'épicier manquait de politesse, et que son conseil ne laissait pas d'être bon à suivre, quoiqu'il eût été donné malhonnêtement.

C'est ce que je me représentai un moment après que j'eus chassé Muscada. Malgré la colère qui me dominait, la voix du sang se fit entendre; je me rappelai tous mes devoirs envers mes parents; et, rougissant de honte de les remplir si mal, je sentis des remords dont je ne puis néanmoins me faire honneur auprès de vous, puisqu'ils furent bientôt étouffés par l'avarice et par l'ambition. Mais dans la suite, ayant été enfermé par ordre du roi dans la tour de Ségovie, j'y tombai dangereusement malade; et c'est cette heureuse maladie qui vous a rendu votre fils. Oui, c'est ma maladie et ma prison qui ont fait reprendre à la nature tous ses droits, et qui m'ont entièrement détaché de la cour. Je suis revenu de cette vie tumultueuse, je ne respire plus que la solitude, et je ne suis venu aux Asturies que pour vous prier de vouloir bien partager avec moi les douceurs d'une vie retirée. Si vous ne rejetez pas ma prière, je vous conduirai aune terre que j'ai dans le royaume de Valence, et nous vivrons là très commodément. Vous jugez bien que je me proposais d'y mener aussi mon père; mais, puisque le ciel en a ordonné autrement, que j'aie du moins la satisfaction de posséder chez moi ma mère, et de

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